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Francis Girod  
(1944 - nov. 2006)

Francis Girod
Journaliste, réalisateur de télé, producteur, il s'essaie à la mise en scène en 1974 pour un polar de grand-guignol noir LE TRIO INFERNAL avec une musique de Ennio Morricone. Ses films ont toujours un arrière fond social et critique, comme le racisme (L'ETAT SAUVAGE) ou l'affairisme (LA BANQUIERE).

Incontournables du réalisateur

Le réalisateur Francis Girod est mort dans la nuit du samedi 18 au dimanche 19 novembre à l'age de 61 ans des suites d'une crise cardiaque. Cinezik.org est fortement ému, et adresse tous ses hommages à ses proches et à sa famille. C'est une personnalité très attachante qui nous quitte. On n'aurait pas pu prévoir que l'interview qui suit (avril 2006) resterait postume.


Sa dernière apparition publique, à Auxerre
(Octobre 2006 : il s'adresse à Morricone, alors qu'il était en tournage)

Interview

Parmi vos nombreuses casquettes, on peut citer celles d'acteur, de journaliste et de réalisateur…

J'ai été journaliste jeune, ce qui est une bonne et mauvais chose, car les journalistes n'aiment pas quand un autre journaliste passe à la création. Etre acteur était logique quand on travaille dans le spectacle, on sait ainsi ce que c'est d'être seul devant la caméra, et être metteur en scène était un désir d'adolescent. Ce sera de plus en plus difficile pour moi de faire le cinéma que j'aime, même lorsque j'ai fait des films « grand public » j'ai toujours essayé que ce soit des prototypes. Aujourd'hui, on est entré dans l'ère des produits audiovisuels « marquetés » qui sortent sur 800 copies puis s'en vont rapidement. On consomme le cinéma comme la télévision. Avec le temps, il y aura même plus d'espaces de liberté à la télé qu'au cinéma. Il y a au cinéma deux types de films : les gros bolides en tête de gondole et les films « art et essai » (même si je n'aime pas cette formulation) de plus en plus sous financés, et entre les deux c'est le cinéma de ma génération, un « cinéma du centre » qui a de plus en plus de mal à exister. On se gargarise en France de la diversité culturelle, mais le « cinéma du centre » en est une forme. On vise l'académisme dans les deux catégories citées. Le « cinéma du centre », lui, permettait de renouveler les metteurs en scènes, les acteurs, les techniciens.

Qu'avez-vous appris auprès de Jean-Pierre Mocky pour lequel vous avez été assistant ?

J'ai appris que le monde était une vaste farce, et qu'il fallait en être l'organisateur. Mocky est un personnage extraordinaire, créatif, d'une énergie sans faille, qui ne vit que pour faire des films, il tourne vite. L'inconvénient est que ses films sont un peu bâclés et qu'on regrette qu'il n'ait pas eu plus de moyens, mais le côté positif est sa liberté de ton, qui en fait un des marginaux les plus intéressants du cinéma. Après sa mort on redécouvrira son oeuvre.

A ses débuts, il exerça dans le polar. Et vous, d'où vous vient cet attachement à ce genre policier ?

Je crois que c'est générationnel. Je suis d'une génération des années 70 (Tavernier, Corneau, Miller, Boisset, Doillon) qui fit la synthèse entre l'apport de la Nouvelle Vague, la qualité française et son classicisme, et le cinéma du monde entier dont le cinéma américain. On a tous débuté dans l'idée de faire des films de genre. Le polar a été oublié car absorbé par la télévision qui en a fait un genre consensuel. On a oublié qu'au départ le polar est un genre subversif et qu'on s'en sert pour parler de la société dans laquelle on vit.

UN AMI PARFAIT est dans ce sens là parfaitement un thriller politique et métaphysique.

Il est difficile de ramener des gens au ciné pour voir des polars car ils en sont gavés à la télévision. De temps en temps, lorsqu'on fait passer dans la communication qu'il s'agit d'un vrai thriller de cinéma, les gens de déplacent, mais moins qu'avant.

Vos Collaborations musicales ont débuté avec Ennio Morricone, sur votre premier film LE TRIO INFERNAL…

J'ai tourné LE TRIO INFERNAL avec Romy Schneider et Michel Piccoli, deux stars européennes. Il y avait à cette époque là des co-productions européennes, et il fallait satisfaire un cahier des charges avec des points par pays, des quotas. Pour l'Allemagne, j'avais deux actrices allemandes dont Romy Schneider, pour la France j'avais ce qu'il fallait, mais pour l'Italie j'avais un ou deux acteurs, mais il me manquait un collaborateur fort, donc j'ai pensé au musicien. J'ai appelé Morricone pour lui présenter le film. Il m'a demandé de manière très pragmatique des détails sur la production et sur le temps alloué à la musique... en me promettant de me donner son accord dés qu'il verra quelque chose du film. De passage à Paris, au Plazza (je me souviens très bien car il avait la manie de piquer les clefs, il ne rendait jamais ses clefs d'hôtel, il avait la plus belle collection de clefs d'hôtel du monde), je lui ai montré 20 minutes du film, il était très enthousiasmé, il aimait l'humour noir du film et s'engage dans la musique. Il voit un premier montage, commence à travailler, il me fait écouter à Rome les thèmes, il faisait tout avec le piano et la bouche. Je trouvais tout très bon. Il n'y avait pas de musiques 17 chez lui car il est superstitieux et ce chiffre a chez lui l'équivalence d'un 13 chez nous, ce qui provoque des choses très drôles au montage lorsqu'on croit avoir perdu la piste 17. Il y a quand même une musique que je n'aimais pas, je lui ai dit "vous essayez de me caser une musique que vous avez écrite pour Verneuil ou Boisset". Il était très surpris, on ne lui parle pas comme cela habituellement. Et il a compris et m'a fait un requiem, le morceau le plus célèbre du film, le "requiem à l'acide sulfurique".

J'ai même d'ailleurs monté les images du film en fonction de cette musique, ce que je fais régulièrement comme sur UN AMI PARFAIT pour la scène finale autour du lac enneigé.

J'aime laisser une place importante aux musiques de film, c'est pour cela que j'aime convoquer des compositeurs très différents, comme Pierre Jansen, Georges Delerue ou le petit dernier Alexandre Desplat.


Laurent Petitgirard et Francis Girod

Et avec Laurent Petitgirard ?

La dernière partition de Laurent me rappelle Bernard Herrmann avec la même ampleur. La musique s'entend toute seule mais elle est en même temps inscrite dans le film. On peut entendre les musiques d'Herrmann hors du film, mais dans le film elle ne prend pas le pas sur le reste. L'erreur d'Hitchcock sur LE RIDEAU DECHIRE a été d'écarter Herrmann car il le trouvait trop vieux. Je suis convaincu que Hitchcock faisait comme moi par rapport aux partitions de Herrmann : une fois que le compositeur avait enregistré, il finalisait son montage en rapport, mais pas dans un esprit d'illustration ou de clip, dans l'idée de jouer sur le contrepoint image/musique. Il y a eu l'expérience dans une émission de cinéphile (il y en a plus d'ailleurs), de mettre la musique d'Herrmann sur les images du RIDEAU DECHIRE, c'était une démonstration accablante pour l'autre compositeur tellement la musique de Herrmann était évidente.

La musique de Laurent quant à elle se mixe très bien, et j'ai la chance de travailler depuis longtemps avec un mixeur qui respecte beaucoup la musique, et qui est capable d'effacer le reste de la bande son pour la musique. Je ne pense pas avoir trahit les compositeurs avec qui j'ai travaillé.

La production française actuellement accumule les disgrâces pour la musique. On ne fait plus que des produits audiovisuels, un film doit être exploité en trois semaines, sans laisser le bouche à oreille s'opérer, et on est prêt à payer de plus en plus chers des acteurs qui ne font plus rentrer personne dans les salles, mais qui sont juste capables de faire des plateaux de télé.

Je ne suis pas sur qu'il y ait une synergie entre le fait de faire le rigolo chez Arthur et d'aller voir un film. Shirley et Dino ont cartonné chez Patrick Sébastien pour la promo de leur film, ils ont fait la plus grosse écoute, mais leur film n'a pas du tout démarré. Les choses ne sont pas si simples. L'erreur est donc de mettre de l'argent dans le « star-système » (du moins ce qu'il en reste), et de ne pas mettre d'argent dans l'écriture des scripts et de la musique. C'est capital. Les musiques sont indissociables de la réussite des films mais elles sont pénalisées car elles participent à la création, et n'est financé que ce qui est « marqueté ». On ressent un appauvrissement créatif par la suprématie de la gestion financière.

Dans vos films, il y a toujours une star : Deneuve, Depardieu, Brasseur ...

Oui, mais toujours une star avec quelqu'un qui débute. J'aime bien confronter les stars avec des gens qui ne le sont pas, et j'aime bien aussi leur proposer des rôles différents de leur registre habituel, comme Claude Brasseur et Sophie Marceau, père et fille dans LA BOUM, qui se retrouvent amants dans DESCENTE AUX ENFERS, ce qui m'a valut des reproches, et Claude Brasseur a eu des lettres d'insultes.

Et là sur UN AMI PARFAIT, avec Antoine De Caunes, c'est pareil. Je me disais que ce type était tellement doué pour faire l'andouille à la télévision qu'il doit avoir des gouffres, des arrières plans, des contradictions, qui valaient le coup d'être exploités. Il est extraordinaire dans le film, on lui donnerait le bon dieu sans confession, mais on se rend compte que c'est plus compliqué, il est tiraillé entre deux versants. C'est un personnage contradictoire. Et avec lui, j'ai donné un rôle à un ancien élève du conservatoire, Jean-Pierre Lorit qui est connu à la télévision, mais le cinéma ne l'emploie pas assez, il a pourtant le talent d'un Trintignant.

J'aime aussi beaucoup le mélange des genres tandis que la presse française aime bien étiqueter.

Vous êtes président de la SACD...

J'aurais été un an président de la SACD. J'ai cédé à la pression des amis pour l'être cette année. La société des auteurs est indispensable à la santé des artistes. Le militantisme est nécessaire, et cela se perd dans la société française. Je ne m'attendais pas à ce que me tombe dessus les amendements sur le droit d'auteur. Même s'il reste des choses à régler sur ce chantier, l'essentiel est que la licence globale soit dernière nous. La loi votée est un premier pas, mais il faut continuer à réfléchir comment intégrer les nouvelles technologies sans nuire aux anciennes. Il est difficile de faire pendre conscience de la réalité du vol dans le téléchargement, car c'est immatériel.

Vous alternez entre un film de cinéma UN AMI PARFAIT et un film de télévision L'ONCLE DE RUSSIE… quelles sont les différences dans votre travail ?

Les conditions économiques qui diffèrent impliquent des conditions de tournages différents. Le temps de tournage est divisé par deux pour la télévision. On n'a pas droit à l'erreur. A la télé, ce qui peut être positif, c'est cette énergie de l'urgence. Mais le point négatif, c'est qu'il n'est plus possible de créer des objets audiovisuels sophistiqués. Le cinéma et la télévision sont des moyens différents d'expression que j'apprécie tous les deux. J'alterne. Cela m'oblige à travailler différemment. Un metteur en scène doit tourner pour ne pas rouiller, et la télé me permet de maintenir un certain rythme. Je m'en réjouis. En plus, ces activités se nourrissent mutuellement.

Pour les compositeurs, vous continuerez à alterner entre Laurent Petitgirard et Alexandre Desplat ?

Je crois qu'avec eux deux, j'ai la chance d'avoir la possibilité de couvrir tous les genres de films. Il y a certainement des nouveaux musiciens que j'écouterai, j'ai entendu d'excellentes musiques de films, mais avec eux deux, je n'ai pas seulement de bons musiciens, ce ne sont pas que de bons exécutants.

L'idéal serait d'alterner entre eux deux au sein d'un même film, que l'un s'occupe d'un personnage, l'autre d'un autre. Il serait amusant de faire des contrepoints. Quand j'ai proposé Alexandre à mon producteur pour PASSAGE A L'ACTE, j'ai du me battre. Le fait qu"il ait composé pour Audiard était un obstacle, il était perçu comme un compositeur de "films d'auteur". Le producteur passait régulièrement le voir enregistrer et il a très vite compris qu'il avait affaire à un très bon musicien.

Et un disque sort chez « playtime » avec les musiques de Laurent Petitgirard sur vos films…

Je le trouve très bien, les musiques de Laurent sont très bonnes et très différentes. Je suis attaché à cette diversité. On crève du mono produit actuellement. On se « déculturise » dans ce pays. Et tout cela est assez cohérent, puisqu'il est plus facile de tenir un pays d'analphabètes et incultes, de gens qui n'ont plus les moyens et outils pour exprimer leur désaccord.

Entretien réalisé le 20 avril 2006 à Paris par Benoit Basirico

>>Lire aussi : Interview du compositeur Laurent Petitgirard

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Francis Girod : interview carrière

Francis Girod revient sur son parcours, et sur sa collaboration avec Laurent Petitgirard, en avril 2006, soit quelques mois avant sa disparition.

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