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Béatrice Thiriet  

Béatrice Thiriet
Héritière de la musique savante, c'est l'écoute du Danton de Jean Prodromidès qui lui donne l'envie de composer pour le cinéma. Elle utilise dans ses partitions les cordes (Le lait ...), les cuivres (L'autre côté de la mer) ou les guitares (Le coeur des hommes), dans une recherche constante de timbres et de textures. Elle vient de retrouver Pascale Ferran (avec qui elle a composé PETITS ARRANGEMENTS AVEC LES MORTS) pour le magnifique film LADY CHATTERLEY.

"Il y a majoritairement des hommes en musique comme en mathématique. C'est en train de changer petit à petit mais je trouve que le monde de l'abstraction est misogyne. " (Béatrice Thiriet)

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Entretien avec Béatrice Thiriet

La compositrice commente ses nouvelles partitions,
TOUTE LA BEAUTE DU MONDE, SERKO, LES ENFANTS DU PAYS et LADY CHATTERLEY.

Depuis LE CŒUR DES HOMMES, vous avez eu une absence de deux ans…

Je n'ai pas une commande tous les ans malheureusement, surtout lorsqu'il s'agit de musique savante pour orchestre ou petite formation, ce qui est mon écriture de prédilection. J'avais fait une petite entorse à la règle avec Marc Esposito sur LE COEUR DES HOMMES en écrivant pour un groupe de Rock. Nous nous sommes retrouvés trois ans plus tard pour TOUTE LA BEAUTE DU MONDE. J'enchaîne d'ailleurs quatre films de suite cette année puisque SERKO de Joël Farges sort le 29 mars, LES ENFANTS DU PAYS de Pierre Javaux le 19 avril, et je suis en train de travailler sur LADY CHATTERLEY de Pascale Ferran qui va sortir en septembre.

Voici un exemple de la vie d'un compositeur : peu de projets pendant deux ans puis soudain beaucoup de projets en quelques mois.

Quel a été votre travail pour Marc Esposito sur TOUTE LA BEAUTE DU MONDE, sorti en février 2006 ?

J'ai lu le roman dont le film est adapté. On s'est peu parlé avec Marc car il s'agissait d'une seconde collaboration. Je lui ai proposé d'écouter un disque, "Air des toiles", compilant dix ans de mes musiques de films, ce qui nous permettait d'avoir un langage commun, et pour lui de rentrer dans mon monde. On a donc décidé d'écrire une partition symphonique en opposition aux chansons qu'il utilise beaucoup dans ses films et qu'il continue d'utiliser. Le caractère romantique et intime de la relation des deux amoureux nous inspirait ce monde là, comme une bulle autour deux. La musique a été enregistrée à Abbaye Road à Londres. Quand je suis partie au milieu de la nuit, j'ai regardé au mur, il y avait des portraits d'artistes comme Les Beatles, Maria Callas ou Herbert Von Karajan.

Cela ne vous dérange donc pas de composer à côté de chansons pré-éxistantes ?

Non, parce qu'il a le sens de cela, il s'en inspire comme dans la vie. Car dans la vie il y a de la musique partout, dans les cafés, dans la rue.. Moi qui ai un monde intérieur vivant puisque je compose, j'avoue subir la musique extérieure car j'aurais besoin de davantage de calme pour développer tranquillement mes idées. C'est un souci de compositeur. Sur TOUTE LA BEAUTE DU MONDE, il y a un tiers de musique originale, un tiers de musique anglo-saxonne, et un tiers de musique balinaise. C'est un équilibre pratiquement mathématique.

Quand Marc m'a rencontré, il m'a proposé d'écrire une petite suite symphonique, et il en a utilisé des fragments, certains des mouvements, tel quel, avec peu d'adaptation. A part un thème qu'il utilise beaucoup et sur lequel a eu lieu un retraitement spécifique à l'image, il s'est surtout inspiré de mon travail personnel sans y toucher, ce qui est très agréable.

Peu de compositeurs pensent construire ainsi une oeuvre personnelle dans le travail pour un film...

J'ai la chance de travailler avec des réalisateurs qui me font plutôt confiance. Dans le cas où le langage ne s'installerait pas complètement, j'ai la souplesse d'essayer de répondre à leurs questions tout en abandonnant parfois le projet en me disant que je ne peux pas le faire, parce que mon langage ne leur correspond pas. L'intérêt pour moi de composer pour le cinéma, c'est qu'il s'agit d'une musique de scène. J'apparente cela à la musique de ballet, comme les compositeurs au XIX ème siècle. Le cinéma nous propose un terrain de création de musiques nouvelles. Il faut bien sûr correspondre à une scène, à un film. Il faut qu'il y ait une proximité avec l'univers du film. Je n'ai jamais eu l'impression pour le moment d'être dominée par quelqu'un qui passe une commande se situant loin de moi.

En 1996, vous procédiez déjà à un travail spécifique sur MEFIE TOI DE L'EAU QUI DORT de Jacques Deschamps, autour d'une musique davantage atmosphérique que dramatique…

On a énormément travaillé avec Jacques Deschamps. Il a fait un film sur la nature, sur l'évolution des saisons. On voulait éviter de « plaquer » de la musique sur ses images parce que ce n'était pas possible pour le film, cela le tuerait même, cela le « romantiserait », le daterait. Il fallait trouver des matières, créer une atmosphère, mais aussi un côté un peu thématique car que les matières seules sont très austères.

Les dialogues et sons du film sont tellement importants que nous les avons gardés sur le disque, avec la voix de Renucci. C'est un Cd dont je suis extrêmement fier. Il s'agissait pour ce film de recomposer la totalité du film puisqu'on ne peut pas écouter la musique du film sans les sons. J'ai d'abord composé des pièces puis je les ai « démembrées » pour les incorporer dans la bande son. Un travail proche de celui de la musique concrète, tout en demeurant thématique et mélodique. Le cinéma est un art de l'instant qui oblige à s'inscrire dans un présent perpétuel. C'est intéressant pour un compositeur.

Comment êtes-vous intervenue sur SERKO, réalisé par Joël Farges ?


Serko
[musique en écoute !]

La veille de l'enregistrement des Enfants du pays , Joël Farges m'appelle en phase finale de SERKO, il souhaite que je visionne le film. C'est la première fois que je fais un film pour enfant. Il s'agit d'un film très beau sur les chevaux, un récit magique d'un enfant qui traverse la Russie à cheval, un récit qui parait irréel, qui suscite l'imagination des enfants, mais qui s'avère très réaliste, un peu comme un conte de fée. J'avais trois semaines pour composer, et les trente minutes de ma musique sont dans le film. C'était la veille de Noël et je devais partir en famille au sud tandis que SERKO se déroule en Sibérie. Composer à L'île Maurice, sous les cocotiers, un thème russe. Nous étions tous en maillot de bain, et je cherchais des couleurs russes avec clarinette basse.

Il y a 40 musiciens avec tout d'abord une ouverture assez fraîche qui est comme une introduction à cette histoire d'amour entre adolescents, ce qui participe au parcours initiatique. Cela débute ainsi en choral de cordes, une litanie harmonique, des accords qui se succèdent, puis la musique va s'élargir pour devenir panoramique pour accompagner les images de ce décor magnifique. Puis un deuxième thème est typiquement un thème russe, même d'ailleurs davantage tchèque (Svetlana), on a même enregistré à Prague, au Rudofinum. J'ai écrit la musique en une semaine.

Vous empruntez régulièrement aux musiques traditionnelles comme dans LES PYGMEES DE CARLO…

Pas régulièrement… Là c'était un vrai mélange, des chants africains avec l'orchestre. Tandis que dans SERKO il n'y a aucun mélange entre la musique du pays et la musique symphonique. Dans LES PYGMEES DE CARLO, j'ai volontairement introduit des chants africains et composé autour une musique d'orchestre.

Aucunes de vos musiques en actualité n'ont été éditées : Y a t-il aujourd'hui une réelle difficulté d'éditer la BO ?

Il y a une mollesse dans les maisons de disques, il n'y a plus que des majors sur-puissantes qui ne prennent que peu de risques et qui demandent des délais de fabrication ou avec des gens qui expliquent qu'ils n'ont pas de liberté de décider facilement les choses. Il y aurait eu matière à faire un bel album pour TOUTE LA BEAUTE DU MONDE, pour SERKO, pour LES ENFANTS DU PAYS. J'ai le projet de faire un Air des toiles 2 compilant ces musiques non éditées. Le premier volume de cette collection était distribué par Poplane et sorti sur mon propre label Andy. J'ai donc en projet sur mon label de sortir mes nouvelles musiques et un inédit qui n'est pas de la musique de film mais une commande dans le cadre du deux cents cinquantième anniversaire de Mozart.

Parlez-nous enfin du film LES ENFANTS DU PAYS…

Il sort le 19 avril. Le réalisateur Pierre Javaux (qui est aussi producteur de film) est mon mari et Emma Javaux, la jeune comédienne de 17 ans, est ma fille, et c'est son premier rôle au cinéma. Le film se déroule en France dans les Ardennes en mai 40 où vit Michel Serrault avec sa petite fille et son petit- fils . Tout le village est déjà parti. Débarque soudainement un régiment de tirailleurs sénégalais, perdus, qui attendent des ordres. C'est la rencontre improbable entre ces africains et ces trois français inconscients de la guerre. Un film sur l'universalité du langage, de l'amour et de la musique. Dans une séquence, Serrault allume la radio et tombe sur une chanson de comiques troupiers qui s'appelle « Le soldat Ripaton » que j'ai écrit pour le film, et se met à la chanter et à jouer par dessus avec son Buggle. Michel Serrault en joue en vraiment. C'est une chanson présente dans le film au moment du tournage que j'ai du donc composée avant. Ce film réhabilite la mémoire de ces hommes qui ont également participés à la seconde guerre, tandis qu'aucuns de leurs noms ne figurent sur les monuments aux morts en France. Il y a aussi une très longue partition symphonique avec de la trompette, du célesta et des cordes interprétées par un orchestre francais le "Philarmonique Palais Orchestra". On entend aussi une chanson de Joséphine Baker et une chanson de Charles Trenet "Douce France".

Et ensuite, des projets ?

Je vais retrouver Pascale Ferran pour son monumental LADY CHATTERLEY, deux épisodes d'une heure et demi chacun pour Arte, et deux heures quarante pour le grand écran. C'est beaucoup de travail mais un grand plaisir. La musique est intime avec un grand orchestre à l'écriture diaphane. Il ne faut pas que ce soit ni trop sentimental et ni trop abstrait, il s'agit d'un travail d'organisation de timbres et de couleurs. Je suis très proche de l'image d'un film, il y a quelque chose dans la densité de l'image, en relation avec le chef opérateur.

Comment appréciez-vous la place des compositeurs de films aujourd'hui ?

Il y a de la place pour ceux qui ont un langage très précis. Je pense que sont amenés à disparaître ceux qui se contentent de faire de la musique de film, je suis désolé de dire cela, mais je pense que ceux-là sont amenés à ne pas faire grand chose. J'ai l'impression qu'aujourd'hui les réalisateurs veulent un langage très précis, soit de la création ou de l'adaptation.

Que pensez-vous du "à la manière de..." exigé par un certain nombre de réalisateurs ?

Cela ne m'intéresse pas. Les rapports se font à deux. Je crois que j'ai eu la chance d'imaginer que la création était possible au cinéma par les rencontres qu'il fallait, Pascale Ferran avec PETITS ARRANGEMENTS AVEC LES MORTS par exemple. Elle m'a appris beaucoup de choses. Je suis incapable de travailler avec quelqu'un qui me proposerait quelque chose de banal.

Il y a peu de femmes dans un domaine musical dominé par les hommes… Comment l'expliquez-vous ?

Il y a majoritairement des hommes en musique comme en mathématique. C'est un lien que je fais souvent. C'est en train de changer petit à petit. Je trouve que le monde de l'abstraction est misogyne. Dans le monde de l'art, il y a des peintres ou écrivaines femmes. Mais en musique, il n'y a pas de compositrices (mais on trouve des muses, les « femmes de… »). Ce n'est pas un hasard que ce soit une femme qui m'ait fait tourner pour la première fois.

Comment considérez-vous le travail de l'UCMF (union des compositeurs de musique de films) qui œuvre à la reconnaissance des compositeurs ?

Je n'en fais pas partie parce que je ne veux pas signer que je suis un compositeur de musique de film. Je suis un compositeur, point. J'ai écrit un opéra. Comme je l'ai expliqué à Greco Casadessus, cet appellation ne me semble pas décrire mon travail. En bref, je suis un compositeur qui écrit pour le cinéma trois films cet année et… j'écris un deuxième opéra, je prépare un œuvre pour cordes, chœur et orgue « Vogel Star » sur un poème de Mozart qui sera créé le 31 mai à Banja Lunca, je réponds ainsi à une invitation du poète Kolja Micévic. Je travaille aussi à France musique sur "Le pavé dans la mare" de Frédéric Lodéon et toute sa bande, ce qui permet de faire entendre et connaître plus à fond beaucoup d'œuvres, et faire partager mon amour de la musique.
Vous savez, j'ai eu envie d'écrire pour le cinéma après avoir entendu (et je dis bien « entendu ») la musique de Jean Prodromidès sur le Danton de Wajda. Sa prochaine œuvre « Traverse » sera crée à Radio France le 13 mai. Et je vous demande, est ce qu'on peut dire de Prokoviev, que c'est un compositeur de musique de film ? Ou de Tchaïkovski que c'est un compositeur de ballet ?!

Entretien réalisé par Benoit Basirico et Sylvain Rivaud à Paris le 20 mars 2006.


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