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Le Locataire  (1976)

The Tenant

BMG (12 mai 2017) - En digital | Réédition


Avec 'Le Locataire', Philippe Sarde débutait sa collaboration avec Roman Polanski pour qui il écrira par la suite la musique de 'Tess' (1979) et 'Pirates' (1986). Sa partition orchestrale pour 'Le Locataire' reste un grand moment de musique de film dans la carrière assez riche du fameux compositeur français.

[© Texte : Cinezik]
Le Locataire

Tracklist

TESS + LE LOCATAIRE 

1-13. Tess 

Le Locataire 

14-Cour d'Immeuble
(générique début) 2.22 
15-Apparitions 3.53 
16-Solitude 1.23 
17-Trelkovsky 2.14 
18-L'Appel du Verre 2.31 
19-En Souvenir de Madame Choule 1.32 
20-Métempsycose 1.11 
21-Conspiration 3.40 
22-Le Locataire 2.28

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Sarde n'en était pas à ses débuts, ayant déjà à son actif quelques grandes partitions telles que 'Les choses de la vie' (sa toute première partition écrite pour le cinéma), 'Max et les ferrailleurs', 'Le chat', 'César et Rosalie', 'Le train', 'L'horloger de Saint-Paul', 'Les seins de glace', 'Sept morts sur ordonnance' ou bien encore 'Le juge et l'assassin'. 'Le Locataire' est de loin la partition la plus sombre que le compositeur ait pu écrire au cours des années 70 (son époque la plus riche, musicalement parlant). Basée sur une écriture orchestrale atonale héritée de la musique polonaise avant-gardiste des années 60, la musique du 'Locataire' contribue à créer cette ambiance macabre et extrêmement pesante tout au long du film. 'Hantant' pourrait être le meilleur qualificatif pour définir le climat de cette superbe partition. A son orchestre reposant principalement autour de quelques cordes et de deux ou trois vents solistes, Sarde a fait appel au Glass-Harmonica (ou 'harmonica de verre') de Bruno Hoffmann. Avant de continuer plus loin, donnons quelques petites précisions sur cet instrument rare. Le Glass-Harmonica est une sorte de petit orgue en verre qui possède la particularité d'avoir un son particulièrement cristallin et liquide. L'instrument a été crée en 1743 par un irlandais du nom de Richard Puckeridge, qui eut l'idée d'associer ainsi la résonance acoustique des vibrations d'objet en verre sur un clavier similaire à celui d'un orgue ou d'un piano (l'instrument sera par la suite nettement amélioré par Benjamin Franklin en 1761). Dans l'histoire de la musique, le Glass-Harmonica été utilisé dans certaines grandes oeuvres de Gluck (grand interprète de cet instrument), Mozart, Beethoven ou bien encore Donizetti (dans un passage de l'opéra 'Lucia di Lamermoor'). Ici, Sarde utilise les sonorités cristallines du Glass-Harmonica afin de renforcer le climat troublant et mystérieux du film. A l'écran, le résultat est immédiat. Les sonorités si particulières de l'instrument installent très rapidement le trouble dans le film. Mieux encore, on pourrait presque voir l'utilisation de cet instrument comme une astuce géniale du compositeur qui consisterait à évoquer la fenêtre (le verre) par où s'est jetée Simone Choule. Ceci justifierait alors l'emploi d'un harmonica de verre, métaphore musicale de cette sinistre 'malédiction de la fenêtre'.

 

'Cour d'immeuble (générique début)' ouvre le film en posant immédiatement le ton du score résumé à travers les deux thèmes principaux du score. Le premier thème, extrêmement mystérieux, est interprété par le Glass-Harmonica accompagné par deux flûtes contrebasses, une autre particularité du score du 'Locataire'. Les cordes inquiétantes viennent rejoindre ce superbe thème qui risque fort de marquer l'auditeur dès la première vision du film, tant ce thème hantant résume parfaitement l'ambiance du film, évoquant l'univers de l'étrange et de la conspiration. Le deuxième thème, plus tonal et paisible est une petite mélodie entonnée par une clarinette solitaire avec un petit coté blues mélancolique. Ce thème de clarinette est ici associé à la solitude de Trelkovsky. Dès la séquence du sermon du prêtre à l'église, soutenue par une musique hallucinante d'angoisse honteusement absente du CD (comment est-ce possible?), le ton est donné: un morceau de cordes à l'écriture atonale particulièrement angoissante et intense, fait d'un grand crescendo de tension suffoquant avec toute la série de jeux instrumentaux habituels: clusters, glissendi, etc. la musique atonale et torturée du 'Locataire' n'est pas sans rappeler les oeuvres avant-gardistes de Ligeti (on pense à ses fameux 'Atmosphères' ou 'Lontano'), de Xenakis (les glissendi et les clusters de certains passages nous renvoient à 'Metastasis' ou 'Pithoprakta') ou de Penderecki (on sent par moment l'influence de pièces comme 'Anaklasis' ou le célèbre 'Thrène aux victimes d'Hiroshima'). En utilisant ce vocabulaire musical 'contemporain', Sarde développe une ambiance psychologique particulièrement intense dans le film. Les cordes sinistres de la séquence de l'église jettent le trouble et annoncent dès le début l'esprit torturé de Trelkovsky.

'Apparitions' est LE morceau incontournable du score, preuve de l'immense talent du compositeur, décidément à l'aise dans tous les genres. Sarde installe une ambiance particulièrement suffocante avec une tenue de cordes dissonante, une basse de piano à la fois discrète et menaçante et quelques accords dissonants de harpe. Les cordes graves entament un motif menaçant évoquant le trouble de la séquence où Trelkovsky aperçoit un homme immobile devant la fenêtre des toilettes. La musique semble poser la même question lancinante: Trelkovsky est-il en train de vivre un cauchemar halluciné? Les tenues de l'harmonica de verre instaurent le malaise avec cette basse insistante et extrêmement pesante, tandis que les traits ondulants de cordes dissonantes contribuent à renforcer le malaise évident qui se crée à l'écoute de la musique dans le film. A noter ici une très brève apparition du thème principal dans la séquence où Trelkovsky aperçoit des mystérieux hiéroglyphes sur les murs des toilettes.

'Solitude' met l'accent sur la partie plus mélancolique attribuée à Trelkovsky et son thème de clarinette. Les cordes sonnent toujours de façon dissonante avec cette fois-ci un léger apport rythmique plus agité. A noter une excellente reprise de ce thème dans 'Trelkovsky' où le motif se retrouve partagé entre l'harmonica de verre et les cordes (le thème est toujours accompagné de ces deux flûtes contrebasses). Le thème de clarinette revient dans 'L'appel du verre', toujours de façon inchangée, comme souvent chez Sarde. La manière dont les thèmes restent intacts, dégagé de la contingence du développement musical, est une autre façon de renforcer le côté obsessionnel de la descente aux enfers de Trelkovsky. 'Métempsycose' évoque le trouble germant dans l'esprit du héros, déguisé en madame Choule, croyant dur comme pierre qu'il est cette femme. Le thème maléfique revient une fois encore, suivi par ces inquiétantes flûtes contrebasses, ces cordes sinistres et cet harmonica de verre envoûtant à souhait.

A noter un autre moment fort du score, l'excellent 'Conspiration'. Les glissendi de cordes et les tenues dissonantes de cordes évoquent de nouveau l'ambiance angoissante proche de 'Apparitions', doublé cette fois-ci d'une certaine violence dans l'utilisation percussive des cordes. Sarde utilise de violents effets de 'col legno' et de martèlement des cordes des violons pour évoquer la séquence cauchemardesque où Trelkovsky est assis devant sa fenêtre, déguisé en femme, en train de regarder un ballon se transformer progressivement en tête de femme. A noter dans ce passage l'utilisation surprenante de pizzicati assez agressifs, une idée que Sarde reprendra dans sa BO pour 'Il faut tuer Birgit Haas' (1981) de Laurent Heynermann. Le compositeur nous plonge avec maestria dans une ambiance cauchemardesque avec ces effets de cordes étranges qui ne sont pas sans rappeler le célèbre 'Psycho' de Bernard Herrmann. On ne pourra que regretter, une fois encore, l'absence d'un autre moment fort du score, la séquence du suicide de Trelkovsky, accompagné d'un roulement de percussions qui font penser à la musique d'un numéro de cirque. Cette petite touche d'humour macabre aurait dû être inclue elle aussi sur le CD, d'autant qu'on ne comprend pas vraiment pourquoi le livret de l'album mentionne pourtant que la bande originale du 'Locataire' est incluse dans sa version intégrale (c'est faux!).

'Le Locataire' est une BO forte, cauchemardesque, angoissante, suffocante et intense. Après le sinistre 'Les seins de glace' (1966), Philippe Sarde continue de nous prouver avec 'Le Locataire' qu'il est un maître des partitions atonales saisissantes, s'imposant presque comme un continuateur des partitions psychologiques et tourmentées des musiques thriller de Bernard Herrmann. Avec 'Le Locataire', Sarde va encore plus loin et évoque l'univers de la paranoïa et de la folie sur un style complexe et simple à la fois. Deux thèmes mémorables suffisent au compositeur pour créer une identité thématique forte dans cette partition. Le travail effectué autour des différentes sonorités instrumentales est aussi particulièrement marquant, que ce soit par l'emploi de l'harmonica de verre, des flûtes contrebasses, de la clarinette ou des cordes dissonantes et torturées. Voici l'un des chef-d'oeuvres de Philippe Sarde, une partition à découvrir de toute urgence (couplé sur le CD avec le très romantique 'Tess'), comme le film, si ce n'est pas déjà fait!

QUENTIN BILLARD

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