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Le Festin Nu  (1992)

Naked Lunch

Howe Records (14 octobre 2014) - En digital | Réédition


Howard Shore retrouve David Cronenberg pour la sixième fois sur Naked Lunch, et nous livre une partition musicale étonnante et atypique, utilisant de façon inattendue un style free-jazz avec le célèbre saxophoniste Ornette Coleman, un spécialiste du free-jazz et du jazz progressif, des courants musicaux modernes amenant des mélanges totalement hétérogènes aux frontières de la ‘fusion’.

Le Festin Nu

Tracklist

1. Naked Lunch (2:29)
2. Hauser And O'Brien/Bugpowder (2:39) *
3. Mugwumps (2:55)
4. Centipede (2:04)
5. The Black Meat (1:25)
6. Simpatico/Misterioso (1:34) +
7. Fadela's Coven (3:33)
8. Interzone Suite (5:13)
9. William Tell (1:44)
10. Mujahaddin (1:56)
11. Intersong (3:48) *
12. Dr. Benway (3:14)
13. Clark Nova Dies (2:05)
14. Ballad/Joan (2:40) *
15. Cloquet's Parrots/Midnight Sunrise (1:45) *
16. Nothing Is True; Everything Is Permitted (1:56)
17. Welcome To Annexia (3:35)
18. Writeman (3:53)

* Written by Ornette Coleman.
+ Written by Thelonius Monk.

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Cette approche musicale est particulièrement bien vue puisqu’elle rejoint en tout point le caractère déconstruit et anti-conventionnel du film et de son intrigue farfelue et totalement déjantée. Le film s’ouvre au son d’un ‘Naked Lunch’ particulièrement sombre et envoûtant, où les textures orchestrales dissonantes et hypnotisantes, typiques du style orchestral froid et complexe d’Howard Shore, se mélangent au saxophone d’Ornette Coleman qui improvise par dessus l’orchestre. La rencontre entre style orchestral atonal et free-jazz paraît ici déstabilisant, une caractéristique majeure du score de ‘Naked Lunch’ que l’on retrouvera tout au long du film. Cette approche musicale atypique se prolonge dans ‘Hauser and O’Brien’ et ‘Bugpowder’, pièce composée par Ornette Coleman et interprété par le ‘Ornette Coleman Trio’ réunissant le saxophoniste attitré du score, son fils Denardo Coleman (batterie) et Barre Philips à la contrebasse, sans oublier le pianiste David Hartley qui intervient sur le ‘Mysterioso’ du célèbre pianiste de jazz Thelonious Monk. ‘Bugpowder’ intervient en tant que ‘source music’ dans la scène où Bill découvre que sa femme se drogue avec sa poudre insecticide. La musique crée un certain décalage sur la scène, avec son tempo rapide et le jeu instrumental frénétique des trois musiciens se livrant à une improvisation totale (Coleman s’est d’ailleurs fait connaître pour ses improvisations spectaculaires). Dès lors, l’auditeur/spectateur comprend que la partie free-jazz est associée sans équivoque à l’univers de la drogue et de la folie qui en découle, d’où ce sentiment de liberté absolue annoncée au début du film (rappelons que le free-jazz est apparu au début des années 60 aux Etats-Unis, en plein courant 'beatnik' de revendications des libertés sociales et individuelles). Derrière son apparence de chaos et de liberté totale, la musique possède finalement une cohérence forte par rapport au film lui-même, Howard Shore justifiant sa démarche à travers l’esprit et les thèmes du film.

‘Mugwumps’ prolonge l’atmosphère orchestrale du début en imposant un tapis de cordes lourdes baignant dans une atmosphère atonale intense et ambiguë, évoquant ici le lien entre Bill et les étranges créatures aliens répondant au nom de ‘mugwump’. Idem pour ‘Centipede’ où le saxophone paraît complètement détaché du reste, flottant par dessus un mystérieux tapis de cordes et de vents dissonants, créant une atmosphère psychologique dans la lignée de ‘Dead Ringers’ ou ‘The Fly’. Les dissonances sont accentuées dans ‘The Black Meat’ (scène où Bill prend la mystérieuse poudre noire) où les vents sombres (dominés par les clarinettes et les bassons) et les cordes renforcent cette atmosphère sinistre et extrêmement pesante, qui annonce déjà le style de Se7en, The Game et Panic Room. A cela s’ajoute ici un chant arabe inattendu (renforçant le contexte oriental des décors du film) et l’intervention du nay, sorte de flûte en roseau composée généralement de sept trous, et que l’on retrouve dans de nombreux pays arabes (Liban, Syrie, Turquie, Iran, etc.) sous des appellations parfois diverses (au Maroc, on l’appelle aussi ‘gasba’). Ornette Coleman s’offre quand à lui une nouvelle improvisation sur ‘Simpatico/Mysterioso’ où le saxophone paraît plus apaisé mais dissone largement lorsqu'il improvise par dessus le piano du 'Mysterioso' composé par Thelonious Monk.

Dès lors, Shore prolonge son atmosphère psychologique ambiguë et torturée, comme nous le prouve l’intrigant ‘Fadela’s Coven’ associé à la scène de la rencontre avec l’énigmatique Fadela (Monique Mercure) à l’inter-zone, dont le jeu clairement ambigu des cordes, des vents et de la harpe semble essayer de gommer tout repère émotionnel en brouillant les pistes (il s’agit sans aucun doute de l’un des morceaux les plus étonnants du score de ‘Naked Lunch’). Shore verse même dans l’expérimental avec ‘Interzone Suite’ où il accompagne l’arrivée de Bill dans l’inter-zone (ressemblant à la ville de Tanger au Maroc), véritable délire musical où se mélangent les musiciens marocains du ‘Master Musicians of Joujouka’ et le trio free-jazz d’Ornette Coleman pour une fusion musicale absolument détonante et étonnante. Si ‘William Tell’ renoue avec l’orchestre sombre des débuts, renforçant un profond sentiment de malaise, l’atmosphère s’appesantit considérablement avec les vents graves de ‘Dr. Benway’ (clarinettes mises en avant) et les cordes pesantes et langoureuses de ‘Clark Nova Dies’ (scène de la mort de la machine à écrire de Bill). Coleman nous offre un nouveau passage musical particulièrement étrange dans ‘Ballad/Joan’ où le saxophone et la batterie se mélangent à un violoncelle quasiment désaxé et dissonant, symbolisant un mal-être absolu qui aboutit au torturé et chaotique ‘Cloquet’s Parrots/Midnight Sunrise’ où toutes les formations instrumentales se mélangent entre elles, l’orchestre dissonant et grave, la partie free-jazz et la partie arabe (où comment résumer tout l’esprit de la musique en un seul morceau!). On ressent même une certaine angoisse quasi tragique dans le pesant et macabre ‘Nothing is True – Everything is Permitted’ avec ses cordes aiguës torturées qui renvoient clairement aux moments les plus agressifs de The Fly, l’album se concluant sur le ‘Writeman’ d’Ornette Coleman, morceau free-jazz étonnamment chaotique et particulièrement brutal et déchaîné.

Les amateurs de musiques expérimentales devraient en avoir pour leur argent avec cette BO atypique écrite pour un film non moins atypique. Howard Shore et Ornette Coleman nous offrent de beaux moments musicaux en perspective pour une partition somme toute particulièrement difficile d’accès, à réserver aux amateurs de musiques atmosphériques sombres, pesantes et expérimentales. Une fois encore, Shore nous prouve qu’il n’a pas peur de briser toutes les conventions musicales hollywoodiennes et de nous offrir quasi systématiquement une musique étrange et audacieuse lorsqu’il travaille pour David Cronenberg, un cinéaste qui l’a toujours inspiré et qui continuera de l’inspirer encore et encore. Bien plus étrange et déroutante que ne l’étaient The Fly et Dead Ringers, la musique de Naked Lunch reste à ce jour l’une des partitions les plus complexes et les plus étonnantes du compositeur canadien pour un film de Cronenberg. Refusant l’underscoring traditionnel, Howard Shore opte plutôt pour des ambiances musicales pesantes qui semblent flotter étrangement par dessus les différentes scènes du film, créant une ambiance musicale et psychologique insolite tout au long du film. Evidemment, les amateurs d’Ornette Coleman devraient se régaler avec cette BO, de même que les fans d’Howard Shore retrouveront tout ce qui fait le charme de son univers musical hétéroclite et assez imperméable pour les novices. A ce sujet, la musique de Naked Lunch risque fort de saturer les oreilles inexpérimentées, plus particulièrement celles des auditeurs qui écoutent du Shore sans plus. La musique s’avère malgré tout être très répétitive, à tel point qu’il s’agit sans aucun doute de son plus gros défaut, autant dans le film que dans l’album du score. Du coup, difficile de traverser tout le CD d’un seul trait, même si, à la longue, on finit par être radicalement envoûté par cette suffocante composition dérangeante et bien peu optimiste. A réserver donc en priorité aux amateurs du genre!

 

Quentin Billard

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