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Interview Gabriel Yared / Jean-pierre Mocky
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- Publié le 12-05-2012
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Nous avons rencontré Gabriel Yared et Jean-Pierre Mocky (séparément en raison d'un emploi du temps chargé pour Mocky qui tourne un nouveau film en ce moment) à l'occasion de la sortie d'un disque chez Music Box Records réunissant les 4 BO de Gabriel Yared pour le cinéaste, incluant donc les musiques de AGENT TROUBLE, LES SAISONS DU PLAISIR, UNE NUIT À L'ASSEMBLÉE NATIONALE, NOIR COMME LE SOUVENIR.

Voir la vidéo de l'interview en bas de page

Cinezik : Comment s'était déroulée votre rencontre ?

Gabriel Yared : Quand j'ai rencontré pour la première fois Jean-pierre Mocky, je me suis dit "quel personnage incroyable !" Et je me souviens qu'il me disait : "Mon cher Yared, je voudrais une mélodie, un thème, comme Maurice Jarre". J'étais étonné qu'il me dise cela, je lui ai répondu que Maurice était vivant, qu'il vivait à Los Angeles et qu'il pouvait le faire. Mais je comprenais ce qu'il recherchait : quelque-chose de thématique, quelque chose que l'on retienne, comme sur ses autres films, car il a toujours eu des thèmes très mélodiques. Et je comprends cette recherche parce que pour moi c'est essentiel qu'un thème de musique de film soit, non pas mémorisable, mais au moins qu'on puisse "l'attraper", qu'on puisse se le mettre en tête, se le chanter intérieurement, même si on est occupé par l'image. Le thème musical est très important.

Jean-Pierre Mocky : Dans un film, je suis partisan d'un thème. S'il n'y a pas de thème, si c'est une musique dramatique où il y a des violons, des cymbales, des coups de tambours, ça ne me plait pas trop. Ce qu'on appelle la musique d'accompagnement ou d'une manière péjorative "la musique au mètre" où quand c'est drôle on joue du xylophone, on surligne avec des instruments rigolos, et quand c'est dramatique au contraire on balance des choses fortes, je n'aime pas trop. Pour la scène d'amour ou la scène sentimentale, un thème est important.

Gabriel, quel regard portez-vous sur le travail de Jean-Pierre Mocky ?

G.Y : Ce qui est très touchant avec Jean-Pierre, c'est qu'il me laisse faire mon travail, ce n'est pas le sien de me guider, de m'enfermer dans des desiderata tyranniques. Il n'y a pas de tyrannie chez lui. AGENT TROUBLE est pour moi l'un des meilleurs films de Mocky. Je ne le connaissais pas, je n'ai pas de culture cinématographique du fait que je suis autodidacte, j'étais obsessionnellement orienté vers la musique, je n'ai fait que ça. Je n'ai donc pas vu beaucoup de films, je ne connaissais pas la Nouvelle Vague ni les films de Mocky... Mais après l'avoir rencontré, j'ai vu ses films qui sont très intéressants. Il y en a qui sont vite faits, mais on s'en fout ! Je préfère quelqu'un qui n'arrête pas, qui en fait plein, quitte à ce qu'il y ait du déchet dans ce qu'il fait, mais il y a au moins une expression permanente de soi. On voit bien que ce qu'il fait, ce n'est pas forcément pour gagner de l'argent, ce n'est pas pour réussir des choses qui vont "cartonner", mais il y a quelque chose qui le choque dans la vie sociale ou politique de tous les jours et il a besoin d'exprimer son point de vue en tant que cinéaste, réalisateur et penseur.

Jean-Pierre, quelle relation avez-vous avec la musique de vos films ?

J-P.M : J'interviens souvent dans l'orchestration. Pas toujours. Avec Maurice Jarre par exemple, il avait son orchestre symphonique avec les tambours et l'aspect russo-français. Avec Joseph Kosma, je ne suis pas intervenu du tout. Avec Eric Demarsan, j'ai demandé pour L'IBIS ROUGE une scie musicale, ce qui était très rare. Avec Vladimir Cosma, j'ai demandé du cymbalum. Mais avec Yared qui est un grand musicien, je ne suis pas intervenu dans AGENT TROUBLE parce que je n'ai pas voulu toucher aux mélodies qu'il avait écrites, ni lui dire de faire ça avec une cithare - surtout que je me méfie de la cithare à cause du TROISIEME HOMME, j'avais peur qu'on me dise que j'avais pris la musique et la sonorité de ce film. Alors j'ai pu utiliser le piano punaise, la flûte, le cymbalum, le violon, les pizzicatto...

Quel a été le travail musical sur votre première collaboration, AGENT TROUBLE ?

G.Y : C'est la discussion avec Mocky surtout. Pour AGENT TROUBLE, il voulait un thème - au début il m'a dit un thème à la Maurice Jarre pour Catherine Deneuve qui était profondément enlaidie sur ce film avec une perruque, des lunettes - et aussi quelque chose d'Hitchcockien. Je ne connais pas très bien la musique de film je dois dire, mais il y a une personne pour qui j'ai un respect immense en tant que compositeur, en tant qu'inventeur de couleur, c'est Bernard Herrmann. Pour moi, c'est vraiment le plus grand compositeur de musique de film, mais aussi un des grands compositeurs du XXème siècle parce que sa musique existe en soi. Elle est tellement originale, l'orchestration est toujours en progression, en rejet de ce qu'il a fait avant, il y a vraiment un style Herrmann. Je ne connaissais pas très bien ses musiques, mais j'avais acheté un LP à l'époque - ce n'était pas des CD - et j'avais écouté VERTIGO, NORTH BY NORTHWEST... nos inspirations étaient les mêmes. Herrmann avec tout son style a quand même été cherché dans Liszt et ses préludes symphoniques, dans Bartok, etc... Sa manière de traiter la section de cordes est passionnante. J'ai aspiré tout ce que j'ai pu, j'ai mangé tout ce que j'ai pu dans Herrmann, j'ai essayé de comprendre un peu ce que Mocky cherchait. Puis ensuite je n'ai pas fait de la pâle imitation. J'ai fait un thème avec une base rythmique qui s'élance un peu comme dans les thèmes d'Herrmann et qui sont aussi des thèmes romantiques. Quand on écoute la musique d'Herrmann, elle est extrêmement romantique, dans l'esprit de la fin du XIXème. Mocky voulait un autre thème plus français, dans le genre de Sauguet, Poulenc, presque populaire. Donc c'est avec cette thématique que j'ai abordé le travail à l'image. Mais quand je lui ai fait entendre les thèmes, il avait l'air de les saisir mais il avait besoin de les comprendre sur son image, ce que je comprend parfaitement. C'était notre première collaboration et je pense qu'elle est très réussie parce que son film est réussi.

Jean-Pierre Mocky, dans quelle mesure avez-vous une connaissance musicale qui vous a permis de collaborer avec les plus grands compositeurs français de leur temps ?

J-P.M : Non seulement je connais la musique mais je suis musicien moi-même. Comme je suis acteur, producteur, scénariste et metteur en scène, je ne peux pas être aussi musicien, donc j'ai toujours travaillé avec de très grands musiciens. Le premier étant Maurice Jarre qui fut mon ami, c'était un frère, qui a eu la merveilleuse chance après avoir fait deux films avec moi de partir aux Etats-Unis et de devenir le musicien de LAURENCE D'ARABIE et DOCTEUR JIVAGO. En dehors de Maurice Jarre, j'ai travaillé avec François de Roubaix qui a fait beaucoup de musiques de films pour moi, avec Joseph Kosma, avec l'assistant d'Ennio Morricone qui s'appelait Piero Piccioni, mort récemmen. J'avais demandé Ennio Morricone et finalement c'est Piccioni que j'ai eu, il a fait une très belle musique. Et après j'ai aussi travaillé avec Eric Demarsan qui est un très grand musicien, qui a fait des films de Melville, L'ARMEE DES OMBRES, avec Vladimir Cosma qui est devenu mon musicien. Et donc aussi Gabriel Yared avec qui j'ai fait quatre films. Finalement, je n'ai eu pratiquement que des bons musiciens.

G.Y : Il m'a dit un jour : "Mon cher Yared, j'ai fait ça avec Vladimir Cosma, j'ai fait ça avec Michel Legrand, avec Delerue, ils m'ont tous fait des tubes". Il a raison. Mais quand il dit tube, c'est une manière un peu à la Mocky de dire "Je veux un thème", ce qu'il veut c'est quelque chose de thématique parce qu'il a un goût pour cela. Il a envie que ça chante. Après tout, un réalisateur de film fait chanter tous les acteurs, il veut aussi que le compositeur chante. La musique fait vraiment partie de son écriture. Dans NOIR COMME LE SOUVENIR, le petit air de la fille qu'on entend fait partie du scénario. Il fallait trouver cette petite cellule musicale qui se retrouve aussi en fanfare. J'ai pour cela commencé par écrire la fanfare, et quand je la réécoute d'ailleurs, je trouve qu'il y a une ressemblance avec un bout de la symphonie de Brahms, une coïncidence.

Parmi tous les compositeurs avec lesquels vous avez travaillé, quelle a été la spécificité des quatre films avec Gabriel Yared ?

J-P.M : Avec Yared c'était difficile, un peu comme avec Jarre, à qui je n'ai jamais donné d'instructions, ce sont des musiques symphoniques. Sauf dans LES SAISONS DU PLAISIR qui était un film très léger pour lequel on a pensé à faire un peu à la manière de Michel Legrand en utilisant "l'âme Michel Legrand". Alors évidement ça n'a rien à voir, mais on a choisi des choeurs avec la contribution de sa soeur, Christiane Legrand. Dans UNE NUIT A L'ASSEMBLEE NATIONALE, on a utilisé la fanfare d'une gendarmerie. Comme on était dans un film sur l'Assemblée Nationale, il y avait beaucoup de musiques "militaires", alors il fallait une fanfare. Comme je n'ai jamais eu beaucoup d'argent, on a demandé à l'orchestre de la gendarmerie nationale. Ils sont 85 et ne sont pas chers.

G.Y : Pour L'ASSEMBLEE NATIONALE, il voulait une fanfare. La fanfare a été pour moi la base, le point de départ de ma réflexion. Il voulait une fanfare pour finir le film et il fallait aussi en faire le thème du film. Il a des idées dans la tête. Quand il dit "une valse, un tango, un galop, un paso doble", il sait ce qu'il veut. Dans UNE NUIT A L'ASSEMBLEE NATIONALE qui n'est pas son meilleur film et qui n'est pas non plus ma meilleure partition, je sais qu'il voulait un galop, un french cancan, quelque chose à la manière de la barcarolle de Hoffmann d'Offenbach. Encore une fois ce qu'il entend ce sont des choses qui sont très populaires.
Si un réalisateur comme lui me dit "on a vingt minutes de musique mais je n'en utiliserai que cinq ou six", pas de problèmes ! Je l'ai faite pour lui, il en fait ce qu'il veut. Je ne sais pas si c'est arrivé souvent parce que pour UNE NUIT A L'ASSEMBLEE NATIONALE il a tout utilisé, pour NOIR COMME LE SOUVENIR, il l'a même répétée, dans AGENT TROUBLE aussi. Pour LES SAISONS DU PLAISIR, on s'est fait plaisir tous les deux, j'avais envie d'utiliser les Double Six, un groupe vocal que j'aime depuis mon enfance, un groupe qui a été formé dans les années 60 avec Quincy Jones, Christiane Legrand, Mimi Perrin et quand on ré-écoute aujourd'hui, c'est plus moderne que tout ce qui se fait de nos jours, pas seulement sur le plan de la musique mais des textes aussi. Et ce film se prêtait à l'usage des voix. Après on en a fait une chanson. Il n'y a pas beaucoup de musique dans le film, mais elle correspond au film. Ce travail l'a beaucoup amusé.

D'où vous vient l'inspiration ?

G.Y : Je lis toujours. En partant de la lecture du scénario, je me fais des idées sur ce que la musique pourrait être. Sur l'ASSEMBLEE NATIONALE, il n'y avait pas beaucoup d'idées à se faire, on savait que ça devait être militaire, pompier, marrant, offenbachien, galop, paso doble etc... Sur LES SAISONS DU PLAISIR, c'est une idée qui est venue de la lecture : quelle type de musique faire sur ce sujet tellement incroyable, graveleux, provocateur, caustique, c'est tout Mocky ça ! Mais ce n'est pas qu'un plaisir de choquer, il est déjà choqué lui-même je pense quand il aborde un sujet. C'est aussi pour exprimer quelque chose de personnel sur des sujets. Mais on est toujours tenté d'aborder effectivement ce côté "provoc" avec lui. Avec Mocky, on ne se prend jamais au sérieux.

Votre collaboration avec lui est à part dans votre filmographie ?

G.Y : Dans ma filmographie, il y a Mocky, avec quatre films, et quelqu'un de totalement différent, d'un raffinement et d'une pudeur extrêmes : Anthony Minghella. Entre les deux, il n'y a rien. Avec Mocky, on aurait pu continuer pendant longtemps. A chaque fois qu'il m'aurait appelé en me disant qu'il tourne un film dans trois mois en m'envoyant le scénario, j'aurais probablement continué. Mais je suis parti aux Etats-Unis et pendant six mois je l'ai perdu de vue.

Qu'est-ce qui vous plait tant dans cette collaboration ?

G.Y : C'est certainement le réalisateur avec qui le travail est le plus agréable. Parce qu'il est léger, dans le sens qu'il a le sang léger, ce n'est pas un emmerdeur, il vous fait confiance. Je n'ai jamais refait une musique avec lui. Il vous met à l'aise. On travaille dans une sorte de camaraderie, dans le plaisir de travailler. Même si l'on sait que l'on ne fait pas une grande oeuvre, on travaille pour le film, pour Jean-Pierre Mocky et on fait des choses dont on est assez heureux soi-même. Ce n'est pas de la grande musique, mais on s'en fiche. Cela a été pour moi parmi les expériences les plus joviales, sympathiques, agréables, légères, productives, sans aucun poids. Il n'y a jamais de poids, je n'ai pas d'appels du montage pour me dire de refaire telle musique. On ne me remet pas en cause car depuis le début nous étions d'accord, on était sur la même longueur d'onde.

Et aujourd'hui, vous avez moins de nouvelles collaborations, pourquoi ?

G.Y : Je veux bien tomber sur quelqu'un d'éclairé comme Anthony Minghella ou autrefois comme Beineix l'était, ou quelqu'un comme Mocky qui vous dit "je te fais confiance, allons-y, on travaille et on ose !". Oser, c'est ce qui me manque dans le cinéma et dans la musique de film. Plus personne n'ose, c'est toujours à petit pas. Oser c'est une approche du travail différente, et on travaille ensemble depuis le début, on est co-auteur, alors pourquoi on ne travaille qu'à la fin, que trois mois avant le film. Je ne supporte pas ça.

Jean-Pierre, quel regard portez-vous sur la musique de film actuelle ?

J-P.M : Le malheur veut que sur 200 films français et même sur les films américains, on se retrouve avec des films dont on ne se souvient pas des musiques, ce ne sont pas des bons films pour moi, parce qu'il y a quelque chose qui leur échappe, qui n'est pas complet. Quand il y a une mauvaise musique, une musique neutre ou d'accompagnement, ça n'a pas la même force. L'exemple existe dans tous les pays du monde. Une de mes musiques préférées est dans un film japonais, que personne ne connait bien entendu mais c'est l'un des plus grands films du monde : L'ILE NUE (de Kaneto Shindo, musique de Hikaru Hayashi), réalisé par un japonais, complètement en dehors de tous les autres grands comme Kurosawa, qui employait généralement des musiques populaires de son pays, des vieilles complaintes très japonaises tandis que celui-là avait une musique européenne, alors qu'il était japonais, c'est sublime !

Gabriel, quel souhait pour l'avenir de votre métier ?

G.Y : Ce que je veux c'est faire des rencontres. Si je rencontre un réalisateur qui me plait, qu'il soit connu ou non, avec plaisir je fonce. Avec Rappeneau, j'ai adoré travailler et j'adorerais retravailler avec lui, avec Cédric Khan aussi avec plaisir, avec Annaud, avec n'importe quel réalisateur inconnu qui m'apporte un projet et qui a envie de ma musique, non de la musique que j'ai déjà faite, mais de ma recherche musicale sur leur projet, je dirai oui. Mais d'aller d'un film à l'autre, faire cinq ou six films dans l'année, non ! J'ai d'autres intérêts dans la vie.

Interviews réalisées à Paris en mai 2012 par Benoit Basirico
Merci à Laurent Lafarge (Music Box Records) 


 

- Publié le 12-05-2012

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