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Interview Carl Barât et Paule Muret / FOR THIS IS MY BODY : l'abime musicale d'une rock-star
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Propos recueillis à Paris par Benoit Basirico / Traduction : Lorraine Reinsberger - Publié le 31-10-2016
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Paule Muret dresse avec FOR THIS IS MY BODY (à l'affiche le 2 novembre 2016) le portrait désabusé et noir d'une rock-star incarné par Carl Barât (membre du groupe de rock britannique The Libertines) qui en signe et y interprète les chansons aux côtés d’une “groupie”, Audrey Bastien. Davey Ray Moor (également auteur et chanteur de rock en Angleterre) compose avec lui les pièces instrumentales de cordes.

Interview Carl Barât et Paule Muret

Cinezik : En quoi le personnage principal est-il similaire ou différent de vous dans ce film ?

Carl Barât : Nous sommes tous les deux égocentriques avec une tendance à se lamenter sur notre sort. Je pense que n'importe qui peut plus ou moins se retrouver dans ces facettes de sa personnalité. Il y a une part de cela en chacun de nous. Aussi, nous sommes similaires car il me ressemble et il parle comme moi !

En quoi vous retrouvez-vous dans ce rôle ?

C.B : L'une des raisons qui m'a fait accepter ce rôle est que je comprends très bien ce que peut ressentir une personne qui s'intoxique trop, qui est trop sur le devant de la scène et qui ne sait plus vraiment qui elle est ou ce qui importe dans la vie. Cela peut conduire à des situations dans lesquelles se retrouve le personnage et que je connais bien moi-même. Mais j'aime à penser que je ne vis plus cela. Donc oui, j'ai bien compris cette situation même si je ne suis pas à ce niveau d'égocentrisme.

Le personnage est attiré par les néons, la lumière, mais en même temps, il a un côté sombre...

C.B : Oui en effet il a un côté sombre. Il a deux visages. Il brille lorsqu'il est sur scène et sinon il est perdu et réservé. Il se transforme face au public mais se consume véritablement une fois en coulisses.

J'ai lu que vous vous étiez préparé pour ce rôle pendant 15 ans. Est-ce que c'est vrai ?

C.B : Je pense en effet. Cela doit faire 15 ans que je fais mes recherches sur le narcissisme, le nihilisme et l'auto-mutilation ! Mais j'ai quand même plus d'humour et d'espoir que ce personnage.

Paule Muret, avez-vous écrit le film en pensant à Carl Barât ?

Paule Muret : Au début, il s'agissait de filmer une rockstar. Je n'ai pas écrit ce film pour Carl. Je savais que c'était un rôle de composition. Le personnage est assez mal en point. C'est difficile à jouer, donc je me suis dit que c'était un rôle pour un acteur. Mais en même temps, j'avais envie de filmer un corps, je me disais que finalement il n'y avait qu'une rockstar qui pouvait représenter une rockstar. J'étais en même temps persuadé qu'aucun n'accepterait ce rôle puisqu'il met un peu en danger. Quand quelqu'un est dans la lumière et que tout d'un coup il doit jouer un rôle de quelqu'un qui n'a plus envie, dans un manque de désir, c'est dangereux pour un rockeur. Quand j'ai envoyé le scénario à Carl, j'avais très peur. Puis quand il a accepté, l'autre question était "Est-ce que Carl Barät est capable de jouer la comédie". Mais j'avais assez confiance quand je le voyais bouger comme un félin. J'avais tourné avec Alain Bashung (dans "Rien que des mensonges", 1991) qui était assez inhibé. Je l'avais dirigé presque geste par geste. Je me suis dit que si je m'en suis sorti avec Alain je pourrais m'en sortir avec Carl. Avec sa spontanéité, il pouvait se mettre dans le corps d'un personnage, ce qui est le propre des acteurs, mais c'était assez fulgurant chez lui. Ce qui est très étrange, c'est qu'à ce moment-là, il y a eu un incident : au moment où on préparait le film The Libertines (le groupe de Carl Barät avec Pete Doherty) se reformait. Ils ont annoncé ce fameux concert absolument hallucinant à Londres où il y avait 80 000 personnes. Il devait préparer ce fameux concert qui avait lieu le 7 juillet alors que le tournage se terminait le 22 juillet. Il devait aller tous les week-ends à Londres préparer le concert et revenir sur le tournage. Il n'a pas eu un jour de repos pendant cinq semaines. C'était des tiraillements entre ses managers et nous pour l'avoir. Quand il était à Londres pour faire ce fameux concert fabuleux et revenait sur le tournage pour jouer un pauvre garçon qui n'arrive plus à monter sur scène, il y avait un paradoxe formidable qui raconte cette dichotomie du personnage, adulé et en même temps qui se retrouve dans une solitude profonde. Cela doit être difficile à vivre.

Carl, quel a été votre travail sur les chansons dans ce film quant aux paroles et à la composition originale ?

C.B : Les paroles et les mélodies ont vraiment été écrites du point de vue du personnage principal, la rock star. Toutes les paroles s'appuient sur des éléments du script. Mais ce qui appartient au personnage ne me l'est pas forcément. Ce sont ses propres chansons, inspirées par son monde de groupies et ses relations particulières. Je ne souhaitais pas réellement y mettre ma propre inspiration artistique, je voulais que cela reste la sienne.

Vous vous êtes ainsi mis dans la tête du personnage pour écrire ces chansons, mais est-ce que ces chansons sont aussi VOS chansons ?

C.B : Je dirais que pas vraiment en fait. Je devais me mettre dans la tête du personnage pour écrire les chansons. Je me souvenais alors de quand moi j'écrivais ce type de chansons et cela m'aidait à penser à la manière dont lui écrirait.

L'enregistrement des chansons a été fait durant le tournage ou en studio ?

C.B : La plupart des chansons ont été faites en studio avant le tournage car nous en avons utilisées certaines sur le tournage.

Paule, avez-vous participé au choix des chansons ?

P.M : Je travaille avec des musiciens mais en même temps je n'écoute pas nécessairement beaucoup de musique. Quand j'écris, j'écris toujours dans le silence. Mais j'avais mon fils qui était un peu plus exercé là-dessus qui m'a aidé dans le choix. Et ensuite avec Carl on a cherché la chanson qui pouvait nous rapprocher le plus du personnage. Il avait composé quatre chansons quand on est parti à Londres les écouter. Il avait peur de notre réaction mais c'était magnifique ! On a eu les chansons au milieu du tournage et tous les plans avec les chansons ont été chantés en play-back. Ensuite, la musique additionnelle a été faite au moment du montage.

Carl, quel a été votre travail sur les cordes dans la musique instrumentale ?

C.B : J'ai participé seulement aux arrangements. Je travaillais avec quelqu'un pour toute cette partie.

En effet, vous avez collaboré avec Davey Ray Moor pour cette musique originale. Aviez-vous déjà collaboré ensemble avant ce film ?

C.B : Nous nous sommes rencontrés pour la première fois quand j'enregistrais mon album solo. Nous sommes devenus bons amis et nous avons beaucoup voyagé tous les deux en Angleterre. Il est professeur à l'université. Nous avons donc écrit des chansons ensemble pour mon premier album. Je pouvais alors vraiment compter sur lui pour ce projet, je savais qu'il comprendrait la musique d'illustration, j'ai beaucoup appris de lui.

La chanson entendue au début du film, "The Innermost Light", écrite avec Davey, existait-elle avant le film ?

C.B : Oui, cette chanson a été écrite pour la première fois pour une publicité, mais elle n'a pas été utilisée au final, donc on a changé les paroles et on l'a réutilisée car on la trouve puissante et adaptée. Les paroles évoquent la lumière et l'obscurité, cela reflète bien le personnage.
C'est d'ailleurs la seule chanson dans le film qui n'a pas été écrite spécifiquement pour le film.

Quelle est l'histoire d'une autre chanson du film, "Peroxide Doll", qu'Audrey Bastien fredonne dans le film ?

C.B : La groupie se rappelle d'un moment du passé. Elle chante cette chanson de manière assez maladroite. Quand elle la lui chante, il est gêné. Cette chanson raconte le moment où elle s'est décolorée les cheveux pour lui ressembler. Cela montre jusqu'à quel point une groupie est capable d'aller et à quel point elle veut suivre à tout prix ce chemin tracé par lui.

Cette chanson était présente dans le scénario ?

C.B : Le scénario prévoyait une chanson qui allait s'appeler « My Blond Baby » mais nous avons décidé que ce titre n'était pas idéal alors nous l'avons changé pour « Peroxide Doll ». Il fallait une chanson qui expliquait pourquoi elle avait les cheveux blonds et qu'elle pouvait chanter au mec de manière gênante.

Est-ce que vous êtes intervenu seulement avant et pendant le tournage ou également pendant le montage pour des ajustements musicaux ?

C.B : J'ai contribué aux ajustements durant le montage pour m'assurer que certaines notes arrivaient au bon moment dans certaines scènes, pour les passages où il marche par exemple, ou les longues poses. Et on a dû faire aussi tout ce qu'on appelle la "musique illustrative".

Est-ce qu'on peut dire que pour ce film, vous êtes un compositeur de musique de film ?

C.B : Oui, avec Davey Ray Moor. J'accepte le titre ! Si tu connais des réalisateurs, tu me les envoies ! Je leur composerai ce qu'ils veulent !

Est-ce que pour vos propres albums, les images sont des inspirations pour vous ?

C.B : Oui absolument ! J'adore les films, je regarde des films aussi souvent que je peux. Je regarde plus de films que je ne lis ou écoute de la musique. Je trouve ce média très inspirant et je m'y plonge complètement. Lire un livre demande un peu plus de travail tandis qu'avec un film, on peut s'immerger dedans directement, j'adore cela.

En quoi participer au travail d'un film est-ce différent pour vous de la création de vos albums ? Vous sentez-vous davantage vous-même avec les Libertines ou jouez-vous également un rôle ?

C.B : Je pense qu'on joue toujours un certain jeu. Chaque chanson est un scénario différent, si on veut vraiment exister à travers elle, c'est un peu comme sur scène, on doit s'approprier chaque parole et trouver des motivations différentes chaque soir lorsqu'on la chante. Mais au bout du compte, on est tous nus, ce ne sont pas des personnages, nous sommes nous-même, nous sommes réellement comme cela. Du moins nous le pensons. Je pense que c'est pareil quand on joue, on est obligé d'avoir un certain degré de vérité.

En d'autres termes, est-ce que pour vous être chanteur et acteur, c'est la même chose ?

C.B : Oui je pense d'une certaine manière. Que ce soit un film ou une chanson, on doit avoir une connexion avec les mots, exprimer une émotion, raconter une histoire. Donc oui, c'est un peu similaire en effet.

Comment était la réalisatrice Paule Muret avec vous sur le tournage ? Étiez-vous très dirigé ou plutôt libre ?

C.B : Je pense qu'on était libre dans un certain cadre qu'il ne fallait pas dépasser. On refait les choses plusieurs fois, de manières différentes, on ne sait pas ce qu'elle va choisir. Mais il y a de la liberté, c'est sûr !

Paule, aviez-vous des indications pour la musique ?

P.M : Je ne suis pas musicienne, alors ça me fascine. J'ai fait les Beaux-Arts donc je peux juger une peinture, j'ai un avis, je ne dis pas qu'il est juste mais j'en ai un. J'ai un avis sur l'écriture aussi, pour moi la littérature c'est le summum. J'ai un avis sur le cinéma, mais je n'ai aucun avis sur la musique, je suis incapable de dire si c'est bien ou pas, pour moi la musique est un mystère. C'est vrai que c'est absurde, pourquoi je travaille avec des musiciens alors que je ne domine pas ça. Et pourquoi je tourne avec un acteur anglais alors que je ne parle pas la langue. Ce n'est pas par défi, c'est un accident.

Carl, vous aimez l'improvisation pendant vos concerts. Et pendant le film ?

C.B : Oui j'ai toujours été terrifié par l'improvisation mais une fois que je suis à l'aise avec ce que je fais alors cela devient plus naturel.

Vous aimez les collaborations : avec Pete Doherty, The Jackals, Benjamin Biolay, Vanessa Paradis cette année, et Paule Muret est une autre collaboration de ce type ?

C.B : Oui, j'adore collaborer. Je préfère collaborer en général car quand on collabore, on trouve une nouvelle alchimie et c'est différent en fonction des personnes. Comme quand vous avez un bon ami, quand vous perdez un ami ou quelqu'un que vous aimez, vous perdez cette alchimie et ne pouvez pas la retrouver. Et j'aime cela en travaillant sur de nombreux projets différents, trouver cette alchimie et créer ces choses qui sont bien plus importantes que sur des projets solo. J'adore la collaboration pour cette raison. Vous savez, en solo je ne peux pas vraiment dépasser mon propre rôle mais avec quelqu'un d'autre ou un groupe, alors ça devient possible.

Votre grande qualité pour moi est l'humilité. Vous êtes capable de vous oublier complètement pour un projet...

C.B : Oui j'aime bien m'oublier parfois ça c'est sûr ! C'est un plus en effet !

Quels sont des réalisateurs que vous aimez et avec qui vous aimeriez peut-être travailler ?

C.B
: J'aime bien Baz Luhrmann par exemple. Ou sinon, les classiques, Scorsese, Alex Cox, plein ! Probablement des français aussi.

Est-ce que ce sont toujours les autres qui viennent à vous ou est-ce que vous avez déjà initié des collaborations ?

C.B : J'ai fait les deux. Quand les gens savent que vous êtes ouverts à cela, alors ils vous demandent plus facilement. Donc voilà je le redis: je suis ouvert aux collaborations.

Que pensez-vous des compositeurs dédiés à la musique de films ?

C.B : Comme Hans Zimmer ? Je trouve que c'est génial, que c'est un grand talent à avoir, ça requiert beaucoup de patience j'imagine. J'adore cela. Tout comme Philip Glass ou John Williams. Ils sont vraiment vraiment géniaux ! C'est très respectable.

 

Propos recueillis à Paris par Benoit Basirico / Traduction : Lorraine Reinsberger - Publié le 31-10-2016

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