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Interview Jean-Paul Rappeneau : Filmo commentée, de Michel Legrand à Gabriel Yared
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Interview réalisée à Paris le 27 février 2009 par Benoit Basirico - Publié le 27-02-2009
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Formé par la comédie américaine avec pour principaux maîtres Howards Hawks ou Frank Capra, Jean-Paul Rappeneau regrettait qu'il n'y ait pas en France un cinéma qui s'inspirerait de ces leçons là. Ainsi il souhaitait à ses débuts incarner ce genre de cinéaste. Préférant la rythmique des mots à celle du son, il a approfondi son rapport à la musique de film sur le tas, grâce à ses expériences cinématographiques. Il nous relate ainsi ses relations et collaborations avec les compositeurs, de Michel Legrand à Gabriel Yared.

 

LA VIE DE CHATEAU (1966)

Musique : Michel Legrand

Jean-Paul Rappeneau : Quand j’ai écrit ce scénario, avec Claude Sautet et ensuite Daniel Boulanger pour les dialogues qui comptaient beaucoup pour moi, tout reposait entièrement sur le rythme et les répliques, comme les dialogues que j’admirais dans les longs métrages de Hawks où primait la rapidité du débit. Les paroles n’arrêtaient jamais et quelques fois, il n’y avait même pas la place pour la musique. Et moi en écrivant le scénario, je ne pensais pas du tout à la musique, je pensais même qu’il n’y en aurait pas. Lorsqu’on approchait du tournage, on commençait à en parler et pendant très longtemps, j’ai cru que l’on mettrait en musique de générique une chanson de Charles Trenet puisque le film se passait en 1944 et que les souvenirs d’enfance que j’avais de cette époque là, s’apparentaient à lui. Puis quand le film fut fini, je l’ai montré à mes amis dont Louis Malle avec qui j’ai travaillé, et pour qui j’ai écrit le scénario VIE PRIVEE (1962). Il voit le film, il me dit "c’est formidable mais qu’est ce que tu vas faire pour la musique ? Tu ne peux pas laisser le film sans musique !" Je lui réponds : "Mais il n’y a pas la place !" Pour moi les dialogues rendaient l’emplacement pour la musique totalement inexistante ! Et je ne voyais pas quel compositeur contacter ni quel genre de son correspondait. Aucune idée ne me traversait l’esprit. Malle, élevé dans cet amour du jazz, me dit "Ecoute, ce film c’est une étude de rythme." Il prononce le nom de Michel Legrand qui à cette époque était au sommet de sa gloire puisque je crois que c’était un an après "Les parapluies de Cherbourg". Je me demandais alors si ça allait l’intéresser. Je l’appelle, lui montre le film qui lui plait beaucoup mais tout de suite il me dit "eh bien vous ne me laissez pas beaucoup de place pour la musique !" J’en avais conscience et lui fait part de mon hésitation avant de faire appel à lui. J’espérais qu’il arriverait à se glisser. Je ne savais pas ce qu’il allait faire. Le pouvoir de la musique dans un film, j'ai appris cela avec Michel Legrand. Quelques semaines plus tard je suis allé chez lui, il était au piano, il chantait.
Il avait réussi à s’introduire sous les paroles, à les soulever pour apporter un charme, une grâce. Il imaginait une scène comme si elle était tournée sur de la musique. Autant pour ce long métrage que pour LE SAUVAGE ou LES MARIES DE L’AN II, on a l’impression que certaines séquences dialoguées sont tournées sur un play- back, avec la musique qui se creuse sous les paroles, qui reprend avant de se caler sur les mouvements des acteurs. D’ailleurs, certaines n’étaient pas prévues par moi de cette manière mais elles sont devenues des séquences musicales à part entière. J’étais très admiratif au point qu’après je ne voulais plus le lâcher !


LES MARIES DE L'AN II (1971)
Musique : Michel Legrand

Jean-Paul Rappeneau : Il m'avait tellement dit "la prochaine fois tu me laisseras un peu plus de place", que pour ce film il y avait de la place accordée à la musique qui se substituait même aux dialogues, c'était écrit dans le scénario. « Gloire à la République, Mort à tous les fanatiques, Jeunes guerriers pour les combats, Que la vertu arme vos bras. » C’était un hymne à la République. C'était très inspiré de la musique du XVIIIe siècle. On entendait une basse continue au clavecin qui s’apparentait à une marche avec une consonance un peu guerrière dans le film. Donc en totale adéquation avec ces mariés qui sont les soldats de l’an II, ainsi qu'avec la bataille de Valmy à la fin du film. La musique a donné une force terrible.

LE SAUVAGE (1975)
Musique : Michel Legrand

Jean-Paul Rappeneau : Là aussi il y avait la place pour la musique, une séquence était sans parole et la musique racontait l’histoire, notamment tout un voyage en hydravion où Catherine Deneuve découvre l’île. C’est pour cette séquence qu’il y avait écrit sur la colonne de droite du scénario "musique Michel". Le film se centrait sur une histoire d’amour dans un environnement tropical et Michel Legrand avait décidé de jouer la romance. A cette époque, il avait fait la musique d'UN ETE 42, et en écrivant le scénario je fredonnais le magnifique thème de ce film parce que je souhaitais retrouver ce genre là. Et bien entendu il a fait autre chose … de très bien.

TOUT FEU TOUT FLAMME (1982)
Musique : Michel Berger

Jean-Paul Rappeneau : Cinq ans se sont écoulés avant de commencer ce long métrage, à cause d’Yves Montand d'ailleurs, qui rêvait de refaire un film avec moi car il avait beaucoup aimé faire LE SAUVAGE et m'avait dit "on s'en doit un autre !". Et Isabelle Adjani que je ne connaissais pas découvre ce même film à la télévision, m’appelle le lendemain pour me rencontrer en me disant « je voudrais tellement faire un film dans ce genre ! » Alors je lui dis que je n’y voyais aucune objection mais qu’aucun projet n’était en cours pour le moment. Donc je me trouvais face à cette demande de deux acteurs, Montand d’un côté, Adjani de l’autre,  qui ne se connaissaient pas. L’idée émergeait de les faire interpréter les rôles d’un père avec sa fille. Dès lors le scénario s’est écrit très vite. Mais c’était le premier film que je tournais dont l’histoire se passait aujourd’hui, enfin en 1982, à Paris, de nos jours, avec des jeunes filles lycéennes qui écoutaient des disques. Mes enfants à cette époque écoutaient Stevie Wonder et France Gall. Pour ce long métrage, je souhaitais une musique actuelle alors que jusque là je n’ai accompagné mes films que de sons intemporels. J’ai alors contacté Michel Berger car au fond je pensais que ce serait plus moderne. Il a fait un travail formidable avec notamment une chanson à la manière de Gershwin où il m’a convaincu. Un des titres était interprété par Montand qui était très perfectionniste et se demandait qui allait en être l’auteur. Il voulait prendre une chanson de Gershwin alors que moi je souhaitais que Michel Berger la compose, d’autant plus qu’il avait connu le frère Gershwin, qui était parolier, à New York. Montand était rassuré. Et le jour où on l'a enregistrée il était enchanté. Berger a donc écrit en anglais les paroles "à la manière de". Bizarrement, moi qui disais à l’époque "faut être moderne", quand je revois le film maintenant avec cette musique des années 80, je trouve qu’elle est la plus datée de tous mes films (rire). Peut être à cause de l’omniprésence du synthé qui donne justement un charme vieillot. Enfin, moi qui voulait être moderne, finalement c’est ce qui a le plus vieilli.

CYRANO DE BERGERAC (1990)
Musique : Jean-Claude Petit

Jean-Paul Rappeneau : Les années se sont écoulées. Michel Legrand et moi nous sommes éloignés. Les aléas de la vie font que beaucoup de temps se sont passés avant qu’arrive CYRANO.  Entre temps, j’ai presque exercé un second métier en réalisant des dizaines et des dizaines de films publicitaires. J’y ai pris beaucoup de plaisir tout en perfectionnant ma technique. C’est aussi un milieu qui m’a fait rencontrer de nombreux musiciens de studio. 

Dans ce film, il y a un ruban de paroles, en vers en plus. Alors comme la musique avait pris une dimension extrêmement importante pour moi au cinéma, en ayant vu tout ce qu’avait apporté Michel Legrand à mes premiers films, j’ai pris conscience que ce film devait être un opéra verbal. C'est-à-dire avec ces grandes envolées en alexandrin, en vers, et la musique serait là tout le temps pour soutenir et soulever les paroles. On dit souvent que les bandes originales font monter le film plus haut qu’il ne le serait sans elle. Mais, Cyrano est à l’origine une pièce de théâtre, écrite par Edmond Rostand, au XIXe siècle, dont l’action se passe au XVIIe siècle. Je savais que son adaptation musicale serait complexe puisqu’en même temps je voulais que cela soit un fait moderne, avec des scènes de capes et d’épées, des chevauchées et des duels. Des choses très différentes qui m’ont fait hésiter. Puis j’ai écouté divers disques dont du baroque pour créer une formidable atmosphère XVIIe siècle. Cependant comme cette idée d’opéra était toujours dans ma tête, j’ai écouté du Verdi. J'avais enregistré sur une cassette tous les extraits qui m’avait plu, en ayant conscience qu’il serait impossible de les poser tel quel sur la pellicule. D’où la nécessité de les réorchestrer. A ce moment là, il y avait le film de Claude Berry, JEAN DE FLORETTE, qui m’a fait découvrir le travail de Jean Claude Petit qui est parti d’un thème de Verdi "La force du destin" pour après s’en échapper, ce qui a donné un résultat formidable.  J’ai donc été voir Jean Claude Petit pour lui exposer mon concept, mes idées et mes musiques de toutes les époques qu’il écouta d’une oreille distraite. Après réflexion, Jean Claude me fit une proposition d’un thème sensationnel où comme par magie toutes mes envies se rassemblaient. A la fois ça sonnait comme une chose très ancienne du fin fond du XVII ème siècle, mêlée aux éclats d’aujourd’hui, avec pour la scène de la mort de Cyrano l’empreinte de Verdi. J’ai réellement découvert la musique le jour où aux Studios Guillaume Tell il a levé la baguette avec les 80 musiciens, qui étaient tous émus et qui disaient la main sur le coeur "Jean-Claude !".

LE HUSSARD SUR LE TOIT (1995)
Musique : Jean-Claude Petit

Jean-Paul Rappeneau : Après le triomphe de CYRANO, il était hors de question que Jean Claude ne fasse pas LE HUSSARD, et sur ce film, je voulais faire un hommage à la musique romantique. Là, ce n'était pas un mélange de toutes époques, l’histoire se déroulait vraiment au XIXe siècle. On a écouté tous les deux Brahms, Schubert, Schumann. Et finalement c’est dans des pièces pour piano de Mendelssohn intitulées "Romances sans paroles" que j’ai eu le coup de foudre. Mais comme le protagoniste de mon film est italien, il fallait que sa nationalité transparaisse dans la musique. J’ai dit à Jean Claude, débrouille toi (rire) mais il savait exactement ce qu’il me plaisait dans la musique romantique. Je suis parti tourner pendant que lui composait. Quelques mois plus tard, il a de nouveau levé sa baguette devant l’orchestre national de France.

Après le succès de CYRANO, le cinéma hollywoodien est venu me voir mais pour moi la langue française, la parole, les mots et la manière dont ils sont prononcés, comptent tellement que s’il n’y avait pas cette musique des mots, je n'arriverais pas à savoir si un acteur est juste ou non. J'ai donc décliné tout ce qui m'a été proposé.



BON VOYAGE (2003)
Musique : Gabriel Yared

Jean-Paul Rappeneau : Pour ce film, je suis tombé devant une barrière économique, je n'arrivais pas à faire financer le film. Mais je suis tout de même arrivé à faire mes films, mais je vois bien sur celui que je prépare en ce moment que ça recommence. Faut se battre. Alors BON VOYAGE, j'ai rencontré Gabriel Yared lorsque je faisais des films publicitaires et j'avais trouvé qu'en quelques secondes il faisait naître des émotions, je ne l'avais pas oublié. Puis est arrivé L'AMANT de Annaud, les films de Minghella comme LE PATIENT ANGLAIS ou MR RIPLEY où il y avait une certaine énergie. Pour BON VOYAGE, je n'avais pas d'idée, je lui ai donné le scénario en lui laissant faire ce que cela lui inspirait. 

Interview réalisée à Paris le 27 février 2009 par Benoit Basirico - Publié le 27-02-2009

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