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Interview : Tony Gatlif et sa DJAM, Daphné Patakia
Rencontre,

Propos recueillis à Paris par Benoit Basirico - Publié le 09-08-2017
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Pour DJAM (à l'affiche le 9 août), road movie musical de la Grèce à la Turquie, Tony Gatlif adapte des chansons grecques et turques des années 20 et les fait interpréter à l'image par l'actrice Daphné Patakia.

Interview

Cinezik : Qu'est-ce qui vous a intéressé dans la musique turque (le Rebetiko) qui constitue la grande partie de DJAM ?

Tony Gatlif : Après GERONIMO (2014), j'ai commencé tout de suite à écrire un film sur l'exil. Pour DJAM, je me suis inspiré du Rebetiko, mais c'est avant tout un film sur l'exil. Qu'apportent les exilés quand ils partent de chez eux et qu'ils arrivent dans un pays ? Ils apportent une valise, avec presque rien, et quand ils sont dans le pays, ils importent leur culture, leur musique, leur savoir-faire. Ils sont partis avec rien, mais avec leur musique. J'ai fait des films autour du flamenco, de la musique arabe, du swing, je me suis alors dit qu'un jour je ferais un film avec de la musique Rebetiko. C'est une musique qui a un passé extraordinaire et des textes qui me plaisent énormément. C'est une musique rebelle. C'est une musique qui n'aime pas l'ordre. C'est une musique qui n'aime pas la justice des juges et des tribunaux. C'est une musique qui respecte les gens qui vont en prison, une musique qui respecte les gens qui sont dans la misère, et qui déteste l'argent... J'avais envie de mettre tout cela dans le film, pour parler de l'exil.

Daphné, étant originaire de Grèce, vous connaissiez ces chansons ?

Daphné Patakia : Ce sont des chants que l'on chante toujours en Grèce. Ils sont très populaires parmi les jeunes car ce sont des chants qui parlent d'exil, ce qui correspond à l'actualité. On a beaucoup vu en Grèce, avec la crise migratoire, l'exil des jeunes grecs qui partent à cause de la crise.

Et Tony ? Comment avez-vous fait le choix des morceaux ?

T.G : Je connaissais certaines musiques qui sont très connues en Turquie et en Grèce. J'avais donc mon programme défini, j'ai gardé cette musique. Mais elle date de 1920, donc pour qu'elle soit un tout petit peu contemporaine, il fallait l'amener à aujourd'hui, avec de nouvelles paroles. Un père dit à sa fille "ma fille je te donne ce monde, chéri-le, aime-le". Elle répond dans la chanson "Papa, je ne veux pas de ce monde, ce monde est cruel." Cela renvoie aux évènements qui ont pu m'indigner récemment.

D.P : Le choix des chansons a aussi été fait au fur et à mesure pendant qu'on tournait. Tony réécrivait même le scénario tous les soirs. J'avais parfois les chansons un jour ou deux à l'avance. C'est super, on n'avait pas le temps de trop réfléchir. Il fallait agir directement, c'est ce que Tony m'a appris, d'être libre, de ne pas avoir peur du vide. Puisqu'il n'y avait rien de prévu, il ne fallait pas avoir peur de me plonger dans le noir.

Qu'en est-il des enregistrements ?

T.G : Tout a été travaillé à Istanbul et à Lesbos, sur le tournage, avec les musiciens. Tout était en Live.

D.P : Toutes les chansons ont été enregistrées en live, il n'y a pas eu de travail de post-production. On faisait toutes les chansons en plan-séquences, de 4 à 6 minutes parfois. Pour les scènes de danse, cela pouvait s'enchaîner jusqu'à 30 minutes, on ne coupait pas.

Comment avez-vous construit le personnage de DJAM et trouvé l'actrice pour l'incarner ?

T.G : Je voulais que DJAM soit royale, qu'elle soit grande, qu'elle soit une princesse, et qu'elle vienne du peuple. Je tenais à ce personnage rebelle non violent. J'y tenais vachement car elle est la colonne vertébrale du film.

D.P : Tony Gatlif est comme Djam, d'ailleurs le premier jour du tournage il m'a dit "Djam c'est moi". C'est vrai, car il est complètement libre. Comme elle il est instinctif et imprévisible. Le tournage c'était ça.

T.G : Quand je voyais une actrice pour le rôle, elle était à 10 000 km de ce que je voulais. J'ai rencontré Daphné au moment où j'étais en train de déblayer des choses, faire le tri parmi ce que j'allais lui demander (chanter, parler français, danser la danse orientale). Je me suis dit que j'allais peut-être prendre une actrice qui parle un tout petit peu français, et c'est tout. Daphné est arrivée, elle ne jouait pas de musique, elle ne me connaissait pas du tout, elle ne connaissait pas bien la France, et elle parle trop bien le français. Alors que je voulais qu'elle soit moins jolie et qu'elle parle moins bien le français. Donc j'ai été désespéré en me demandant comment j'allais faire. Et finalement, à un moment je lui ai juste demandé de marcher dans le couloir (je n'aime pas les castings où on dirige les acteurs, ils sont toujours mauvais car il est dur d'être bon dans un casting), elle a donc marché, et là j'ai halluciné parce qu'elle marchait comme Charlie Chaplin. Vraiment. C'était génial ! C'est un personnage génial avec sa démarche. Elle aurait pu avoir ses petits talons et avoir une démarche de jeune fille, mais pas du tout. Daphné avait des grosses chaussures et elle marchait comme Charlot.

Comment s'est fait le travail sur le chant et la danse, sachant que Daphné, vous n'êtes pas chanteuse ni danseuse ?

D.P : Pour la première séquence du film où Djam danse et chante toute seule, Tony m'avait montré un extrait de "Singin' in the rain" avec Gene Kelly qui chante et se met à sauter sur les flaques d'eau. Tony m'a montré cela car il fait n'importe quoi, il ne fait pas vraiment de la danse bien chorégraphiée, et c'est ce qu'il voulait. .

T.G : Après, Daphné a appris à chanter et à danser la danse orientale. Elle a fait un travail seule, avec juste un coach de danse orientale, et je lui ai juste appris un petit peu le chant ternaire (à l'origine de la musique orientale), mais sinon elle a fait vraiment un travail seule, pendant six mois.

D.P : Je ne me suis pas du tout concentrée sur les chansons, car comme je ne suis pas chanteuse, je chantais faux, je n'avais jamais chanté. Je ne me concentrais pas sur la chanson, je savais de toute façon que j'allais faire des fausses notes et que ça n'allait pas être correcte tout le temps. Tony m'a appris à ne pas avoir peur de cela. Les erreurs, c'est beau. Du coup, je n'avais pas peur de rater, de mal danser ou de mal chanter. Cela ne me faisait pas peur car je voyais que c'est cela qui était beau finalement. En plus, Djam n'est pas vraiment chanteuse non plus, elle est juste une fille qui a des sentiments très forts, qui sent les choses très fortement, et les exprime ainsi.

Propos recueillis à Paris par Benoit Basirico - Publié le 09-08-2017

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