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Mychael Nyman

(Par Julien Mazaudier)

LA LECON DE PIANO (1993)

 

Au XIXe siècle, Ada (Holly Hunter), quitte l’Ecosse avec sa petite fille Flora, pour la Nouvelle-Zélande. Là, au fin fond du bush, elle doit rejoindre un homme qu’elle ne connaît pas, mais à qui son père l’a mariée. Sourde de naissance, elle communique par gestes avec sa fille et s’exprime corps et âme grâce à la musique…
Jane Campion revisite avec passion le schéma triangulaire classique entre le mari, la femme et l’amant. Le titre français, La Leçon de Piano est plus intéressant que le titre anglais, The Piano (le film est une co-production France-Australie). A priori il peut sembler trompeur car aucun des protagonistes du film ne prend de cours de cet instrument… Très vite, il s’avère que "les leçons" données par Ada à Baines, le voisin ont un caractère bien particulier - davantage tourné vers le plaisir sexuel que sur l'apprentissage musical… Le peintre Balthus a d’ailleurs réalisé un tableau sur un thème similaire appelé La leçon de Guitare.
L’histoire d’amour entre Baines et Ada avec la nature pour toile de fond magnifiquement photographiée par Stuart Dryburgh évoque sensiblement l’atmosphère passionnée du magnifique film de David Lean, La Fille de Ryan (1970).
Comme dans The Draugtman’s Contract de Peter Greenaway, on retrouve dans La Leçon de Piano, le thème similaire de l’art (ici la musique) lié à l’érotisme. Nyman a été recruté pour composer la musique du film car Jane Campion désirait une partition à cheval entre deux époques, à la fois ancrée dans la modernité mais aussi dans la veine romantique des écrivains du XIXe siècle. Pour cela, Nyman en grand habitué de l’anachronisme musical et des sentiments exacerbés convenait parfaitement. La cinéaste encouragea également le compositeur à se défaire de certains tics musicaux que l’on retrouve tout au long de sa période "formaliste" avec le cinéaste gallois et de composer dans une veine plus narrative. "Je ne veux pas de cette merde de Greenaway ! " lui aurait-elle lancé.
La musique pour La Leçon de Piano est principalement portée sur les cordes, les bois et bien sur le piano, l’instrument principal. Comme la réalisatrice, Nyman a certainement dû être beaucoup attiré par le fantastique décor du bush néo-Zélandais. Les premiers motifs de cordes, calmes et mystérieux du générique, To the Edge of the Earth (Au bord de la Terre) voisinent avec l’impressionnisme. Sur The Promise et Lost and Found, la nature néo-Zélandaise est magnifiquement évoquée à travers une orchestration de bois et de cordes envoûtantes. La sonorité du saxophone de Lost and Found qui rappelle un peu le timbre du cor est magnifiquement tragique. All Imperfect Dreams qui figure la tentative de suicide d’Ada est l’un des morceaux les plus émouvants du film. Un thème tragique de cordes que le compositeur réutilisera dans la seconde partie de Songs for Tony pour saxophone ténor. Dans cette sublime séquence, ponctuée seulement par "la voix intérieure" d’Ada et le son de l’eau, l’héroïne après s’être laissée engloutir sous la mer avec son piano décide finalement de remonter à la surface et de regagner le large.
Nyman privilégie une musique émotionnelle plutôt que fonctionnelle. Une approche similaire à celle du compositeur russe Alexandre Rabinovitch ou le français Henri Barraud dont la musique moderne est parfois chargée d’un romantisme immédiat. En témoigne les "guirlandes de notes" chromatiques de ses Impromptus pour Piano.
Certaines pièces sont composées pour piano seul tels que Big my Secret, ou le superbe The mood that passes through you qui n’est pas s’en rappeler le style mélancolique de Chopin. "Elle ne joue pas du piano comme nous, s’étonne la vieille tante Maurag, c’est une créature étrange et son jeu est étrange, comme un climat qui vous traverse. Qu’un son se glisse en vous, ce n’est pas du tout agréable. " Il faut également préciser que c’est l’actrice Holly Hunter qui interprète elle-même les morceaux solos au piano. Nyman a spécialement conçu ces thèmes pour l’actrice ce qui explique la facilité harmonique et rythmique de certaines compositions.

"Ma tâche a d’abord consisté à créer l’ambiance musicale du film mais je devais aussi inventer un répertoire spécifique pour Ada, deviner ce qu’elle jouait lorsqu’elle était assise au piano. J’ai imaginé le genre de morceaux qu’elle aimait, qui auraient coulé naturellement de ses doigts, comme si elle les avait composés. Comme elle n’est pas une pianiste professionnelle, son jeu devait être très modeste. Il fallait que cela "sonne" comme une musique du milieu du XIXème siècle. Pourtant, le pastiche était exclu, et la mélodie devait porter la marque de l’annéee 1992. "
Michael Nyman. Extrait du livret de La Leçon de Piano.
Puisque Ada est d’origine Ecossaise, le compositeur lui a écrit des musiques qui dérivent de certains airs populaires de l’Ecosse ancienne (18e et 19e siècle) assez obscurs. Le morceau The heart asks pleasure first qu’elle joue sur la plage provient de la chanson traditionnelle Bonny Winter's noo awa. L’arrangement du morceau par Nyman est à la fois influencé par le minimalisme américain et le lyrisme romantique des pièces populaires de Rachmaninov, des romances exaltées qualifiées par certains esprits "éclairés" de "musiques de supermarché". Les thèmes folkloriques Flowers of the Forest et Bonnie Jean ont inspiré The Fling (un thème sautillant pour piano solo), que chante également la petite Flora et qui revient superbement dans la dernière séquence du film lorsque Ada joue au piano avec son doigt métallique. Toute la musique du film, très subjective semble former une seule et même pièce qui souligne les différentes facettes de la personnalité d’Ada.
"La musique était cruciale pour ce film. Etant donné le mutisme d’Ada, le rôle qu’elle tient va bien au-delà de l’habituelle force expressive. La musique est la voix d’Ada. Le son du piano est le miroir de son humeur, de ses pensées oralement inexprimées. […] Je devais créer une sorte de scénographie auditive qui était d’une importance semblable à celle des décors et des costumes." [Propos de Michael Nyman extraits du livre La leçon de Piano de Jane Campion 10-18.]
En 1994, le compositeur réarrangera les principaux thèmes de la musique du film en accentuant la dynamique de l’orchestre et la virtuosité pianistique dans son splendide Concerto pour Piano.

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