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Mychael Nyman

(Par Julien Mazaudier)

BIENVENUE A GATTACA (1997) /
L’HOMME A LA CAMERA (1929) [Musique composée en 2002]

BIENVENUE A GATTACA (1997)

Dans un futur proche, à Gattaca, les êtres parfaits sont génétiquement sélectionnés dès leur naissance. Eux seuls sont promis à une vie de succès, et peuvent participer aux programmes spatiaux. Mais Vincent va défier le système et prendre l'identité d'un être parfait pour appartenir à l'élite. Dès lors il risque sa vie, et se retrouve au cœur d'une vaste connexion de mensonges, de corruption, et de meurtres.
Sur cet ambitieux polar d’anticipation, brillamment réalisé par Andrew Niccol, le scénariste de The Truman Show, Nyman compose une musique étonnamment lyrique. Certaines plages composées par Nyman se rapprochent beaucoup de la 3eme symphonie du musicien polonais Henryk Górecki. Le réalisateur encouragea Nyman à s’inspirer de cette grande oeuvre tragique plutôt que d’opter pour une musique électronique du style Blade Runner. C’est le cas de Crossing ou de l’inquiétant Upstair, lorsque Eugène, paralysés des jambes tente de grimper les escaliers sans son fauteuil. Les cordes longuement tenue et l’inquiétante atmosphère qui s’en dégage rappelle certaines tournures musicales du compositeur Polonais. On pourrait rapprocher cette approche avec celle de François Truffaut dans son film d’anticipation Fahrenheit 451 qui décida de choisir un compositeur classique, Bernard Herrmann pour évoquer le monde du futur plutôt qu’un compositeur d’avant-garde comme Karlheinz Stockhausen ou Olivier Messiaen. Lorsque Herrmann, surprit, lui demanda la raison de ce choix,, Truffaut lui déclara simplement : "Parce que vous, vous allez pouvoir m’écrire la véritable musique du XXIe siècle, tandis que les autres ne ferons que reproduire celle du XXe siècle. "
Sur The Morrow, le morceau d’ouverture, les cordes dominent entièrement. On retrouve beaucoup la veine lyrique et sereine de certaines compositions de John Barry ou Joe Hisaishi. Becoming Jerome est l’un des thèmes les plus entraînant du film. Il reprend certaines lignes mélodiques du morceau qui illustre la naissance de Vincent mais l’attaque des violons est bien plus dynamique. Le thème correspond en effet au moment le plus exaltant dans l’existence de Vincent, celui où il va pouvoir s’affranchir de sa modeste condition et devenir pilote spatial. "Tout ce que tu feras dans un engin spatial c’est le ménage" lui disait son père. Pourtant en s’accaparant l’identité de Jérôme Morrow, un être génétiquement "parfait", Vincent va défier toutes les probabilités qui le voue à l’échec. Seul ce morceau, qui rappelle un peu le lyrisme passionné du Concerto pour piano n°1 de Tchaïkovski semble réellement émerger de la bande originale. Le reste de la composition de Nyman retranscrit parfaitement bien l’univers froid et mécanique du centre spatial d’apprentissage où les protagonistes, dénuées d’émotions évoluent séparément sans vraiment se prêter attention.
Les deux personnages principaux du film ont un thème qui les caractérise. The Morrow qui est associé à Jérôme est assez mélancolique tandis que celui d’Irène, écrit pour cor et cordes est beaucoup plus chaleureux et passionnée. Nyman semble surtout intéressé à décrire les états intérieurs qui agitent les personnages. En elle même, Irène partage la même ambition que Jérôme même si elle ne l'exprime pas ouvertement. La musique nous fait ressentir cette passion intérieure qui l'agite comme lorsqu'elle contemple avec Vincent le décollage de la fusée évoqué par le morceau It Must Be The Light
L’Impromptu n°3 de Schubert, une œuvre pour piano à quatre mains a été réarrangée par Michael Nyman pour une version jouée avec 12 doigts. Le pianiste que Jérôme et Irène vont voir dans la salle de concert a en effet la particularité d’avoir 6 doigts sur chaque main. Le romantisme de la pièce rempli de notes vibrantes d’une tonalité légère fait par ailleurs un lointain écho à la sensualité de La Leçon de Piano.
A la fin du concert, le dialogue entre Irène et Jérôme résume à lui seul le sujet du film : l’homme malgré sa volonté ne pourra jamais s’élever dans la société s’il n’est pas né avec certaines prédispositions. "12 doigts ou pas seul le talent compte" lui dit Jérôme. Et Irène qui lui répond froidement : "Cette œuvre exige d’avoir 12 doigts".

L’HOMME A LA CAMERA (1929) [Musique composée en 2002]

Film Manifeste typique de l’esprit avant-gardiste du Cinéma Russe des années 20 ("Le cinéma, l’art pour nous le plus important", disait Lénine). l’Homme à la Caméra s’oppose au cinéma de fiction littéraire qui a recours à l’acteur de théâtre et à la langue écrite. Pour le réalisateur Dziga Vertov, comme il le dit très bien lui même : "Le drame cinématographique c’est l’opium du peuple. A bas les fables bourgeoises et vive la vie telle qu’elle est ! " le film s'inscrit dans une recherche de la grammaire cinématographique et explore tous les procédés de trucages modernes. Gros plans, images accélérées, ralentis, arrêt sur image, image animée, écrans multiples, surimpressions… Proche des expérimentations futuristes et dadaïstes, le cinéaste capte des instantanés de la ville d’Odessa et de sa population. Le matin, le réveil, le travail, le repos, les naissances, les enterrements, les mariages, les divorces, les accidents… Quelques cinéastes tels qu' Alberto Cavalcanti avec Riens que les Heures (1926), Mikhail Kaufman, (frère de Dziga et chef-opérateur sur l’Homme à la Caméra) avec Moscou (1926) ou Walter Ruttmann avec Berlin, symphonie d’une ville (1927) se sont également essayé dans le documentaire expérimental. Cette démarche de faire coexister l’art et "la vie filmée à l’improviste" a plus tard inspirés certains cinéastes comme Chris Marker, Richard Leacock, Albert Maysles, Donn Alan Pennebaker ou Godfrey Reggio avec Koyaanisqatsi (1982).
Sur ce film muet à l’origine, Michael Nyman compose une nouvelle partition et réutilise de la musique qu’il avait composée précédemment pour le jeu vidéo Enemy Zero.
Ses meilleurs souvenirs restent liés aux partitions composées pour deux films muets, Le Ballet mécanique, de Fernand Léger et l’Homme à la caméra "Ce sont mes meilleurs oeuvres, le film de Vertov est fantastique et comme le réalisateur est mort, j’ai eu les pleins pouvoirs ! J’envisage d’établir un répertoire de BO de films muets, c’est enthousiasmant. "
Pour ce film, il compose une musique ambitieuse, massive est complètement Nymanesque à défaut d’être réellement innovante. La partition s’articule principalement sur deux registres. Une musique simple et lyrique soulignée par la voix de Sarah Léonard ainsi que par quelques touches de pianos qui évoquent par instants les musiques du cinéma muet.
A d’autres moment, la musique de Nyman est beaucoup plus rythmique et percutante lorsqu’il s’agit d’évoquer le monde urbain. La dernière partie du film est un formidable jeu de miroir où l’on voit les spectateurs d’une salle de cinéma regarder les propres images du film de l’Homme à la Caméra. Dés lors, jusqu’au final le rythme du film devient extrêmement frénétique et les plans de plus en plus fragmentés. Dans un véritable tourbillon d’images accélérées, le réalisateur alterne les plans réels avec des images savamment manipulées… on pense à la frénésie de The Grid dans Koyaanisqatsi, ou à certains films expérimentaux de Peter Greenaway. A cette occasion, Nyman semble boucler la boucle en reprenant à la toute fin du film son fameux thème composé pour The Fall dans une version pour grand orchestre euphorisante.

Fin du Dossier

 


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