Calendrier des films Interviews  • Sorties de B.OCoups de coeurCritiques de B.O ActusCannes 2019

EN

VOIR

PLUS

Tron l'héritage  (2011)

Tron Legacy

EMI (6 décembre 2010) | Original Score [musique originale]



Daft Punk, duo de musique électronique français composé de Guy-Manuel de Homem-Christo et de Thomas Bangalter (compositeur pour Gaspar Noé sur "Irréversible" et "Soudain le vide") reviennent sur grand écran (après INTERSTELLA 5555 et ELECTROMA) avec un orchestre d'une centaine de musiciens pour la musique de cette production Disney quasiment 30 ans après le premier TRON, dont la musique avait été signée par Wendy Carlos, autre spécialiste de la musique électronique.

[© Texte : Cinezik] • 5099994977752

Tron l'héritage

Tracklist (de la BO en CD ou Digital)

1. Overture 2:28
2. The Grid 1:36
3. The Son of Flynn 1:35
4. Recognizer 2:37
5. Armory 2:03
6. Arena 1:33
7. Rinzler 2:17
8. The Game Has Changed 3:25
9. Outlands 2:42
10. Adagio For TRON 4:11
11. Nocturne 1:41
12. End of Line 2:36
13. Derezzed 1:44
14. Fall 1:22
15. Solar Sailer 2:42
16. Rectifier 2:14
17. Disc Wars 4:11
18. C.L.U. 4:39
19. Arrival 2:00
20. Flynn Lives 3:22
21. TRON Legacy (End Titles) 3:17
22. Finale 4:22

 

iTunes exclusive tracks :
23. Father and Son 3:12
24. Outlands, Part II 2:54

Amazon exclusive track :
25. Sea of Simulation 2:42

Titres bonus de l'édition spéciale :

1. Encom, Part I 3:53
2. Encom, Part II 2:18
3. Round One 1:41
4. Castor 2:19
5. Reflections 2:42

Autour de cette BO

Nos articles sur cette BO

Passé la surprise de savoir que le duo français Daft Punk est engagé par les studios Disney pour composer la musique de ce remake du film TRON sorti en 1982, une évidence s'impose : il y a une logique à retrouver les Daft Punk sur ce film. Il suffit de comparer leur costume de scène (cuir moulant et casques brillants tout droit tirés d'un film de SF) pour comprendre qu'ils étaient faits pour s'associer à ce projet. C'est une évidence quand on voit le clip du morceau « Derezzed » où se mêlent des images du film à celles du groupe. L'esthétique même des Daft Punk est inspirée du premier TRON, autant que leur musique électronique est associée à l'ère du 8 bit. L'ordinateur, la machine et le virtuel est le coeur de leurs obsessions de musiciens et de leur oeuvre.

Le TRON de 1982 avait bénéficié à l'époque d'une bande originale mi-orchestrale, mi-électronique signée Wendy Carlos, compositeur qui s'est fait connaître au cinéma quelques années auparavant (sous le nom de Walter Carlos) en signant des morceaux électroniques pour les films de Stanley Kubrick (SHINING en 1980 mais aussi de fameux détournements de Beethoven dans ORANGE MECANIQUE en 1971). Déjà à l'époque, un musicien précurseur de l'électronique signait pour cette production Disney un grand score électro-symphonique un peu démesuré, un peu fou, et un peu déconstruit. Vingt-huit ans après, Daft Punk fonce dans la même direction, en plus condensé, et surtout en plus minimaliste. Mais l'ambition reste démesurée : Daft Punk dépasse même son statut de groupe électronique phare pour se fondre totalement dans le film et sa musique. Pour cela, le duo a travaillé d'arrache-pied pendant près de deux ans et serait sorti des studios totalement lessivé, affirmant qu'il s'agit ici de la création musicale la plus difficile de leur carrière.

Daft Punk et les images

Le communiqué de presse précise qu'il s'agit de la première bande originale de Daft Punk. Ce n'est pas vraiment exact. Le duo a déjà une certaine expérience dans ce domaine : Thomas Bangalter a signé en solo la musique des films IRREVERSIBLE (2002) et ENTER THE VOID (2009) pour Gaspar Noé. Guy-Manuel de Homem-Christo, lui, n'a pas composé pour le cinéma mais a participé, avec son alter-égo, à la création de plusieurs films-clips dont le plus emblématique est INTERSTELLA 5555 en 2003. Ce long-métrage animé a bénéficié du design de personnages par Leiji Matsumoto (auteur des mangas ALBATOR et GALAXY EXPRESS 999 adaptés en séries animées dans les années 70), et le scénario a été écrit par Daft Punk en parallèle de la composition de l'album DISCOVERY sorti en 2001. Le film est un gigantesque clip de 70 minutes sans dialogues, comprenant seulement images, musiques et effets sonores. La BO du film n'étant autre que l'album DISCOVERY entendu chronologiquement. De fait, l'album des Daft Punk devient bande originale à part entière, car sur les images, une narration se dévoile, des effets de synchro, et une évidente émotion. Plus qu'un clip, un immense et authentique film musical. Sans compter que les Daft Punk ont touché à la réalisation (avec la sortie en 2006 de ELECTROMA), TRON LEGACY est donc loin d'être une première expérience du cinéma pour le groupe français. Le morceau « Veridis Quo » de DISCOVERY s'avérait ainsi précurseur de ce que sera TRON LEGACY, dans son développement narratif, dans ses sonorités mais aussi et surtout dans sa mélancolie. Pour l'anecdote, on retrouve également cette nostalgie dans le morceau « Disc Wars » avec un accord magnifique déjà entendu sur la superbe chanson « L'amour et la violence » dans l'album SEXUALITY de Sébastien Tellier. Quel rapport ? La réponse est Guy-Manuel de Homem-Christo, qui est nul autre que le compositeur de ce morceau (et producteur de l'album de Tellier).

Daft Punk réinvente la musique de film ?

Pour la promotion de la bande originale (le premier album de Daft Punk depuis 2005), Disney n'hésite pas à utiliser les superlatifs : « Daft Punk réinvente la musique de film ». Là aussi, ce n'est évidemment pas le cas. Ce serait même l'inverse : et c'est là tout l'intérêt de ce score. TRON LEGACY des Daft Punk s'impose immédiatement comme un classique instantané de la musique de film contemporaine non pour son aspect novateur mais pour ses qualités de synthèse du genre. Finalement, le titre français du film, TRON L'HERITAGE, convient particulièrement bien au projet, puisqu'il s'agit à juste titre d'une bande originale synthétisant tout l'héritage de ses prédécesseurs dans le domaine de la BO électronique. C'est en quelque sorte un aboutissement du genre synthético-orchestral (ou électro-orchestral) popularisé dans les années 1990 par Hans Zimmer et ses collaborateurs du studio Media Ventures, notamment John Powell et Harry Gregson-Williams. Trois musiciens qui sont remerciés par le groupe français dans les crédits de l'album de TRON LEGACY pour leur évidente contribution au genre, qui a ici naturellement inspiré les Daft Punk. Chacun à sa manière à renouvelé la musique de film à grand spectacle et plus précisément d'action : d'abord Zimmer avec BLACK RAIN (Ridley Scott, 1989) puis ROCK (Michael Bay, 1996), ensuite Harry Gregson-Williams en introduisant l'électro minimale dans ses films pour Joel Schumacher (PHONE GAME par exemple), puis John Powell en renouvelant la musique du genre espionnage/action avec ses expérimentations rythmiques et électroniques pour la trilogie Bourne. Devenu aujourd'hui Remote Control, ce studio continue d'être un laboratoire de musique de film autant qu'une puissante entreprise de création de « musique au mètre » pour Hollywood. C'est pourquoi les Daft Punk l'on choisi pour produire et mixer leur propre musique de film. Un choix du lieu qui inclut surtout celui des techniciens qui y officient depuis des années : ainsi c'est Geoff Foster et Alan Meyerson, respectivement ingénieur du son et mixeur historiques de Hans Zimmer, qui enregistrent et mixent le score de TRON LEGACY, tandis que c'est Gavin Greenaway qui dirige l'orchestre, comme il le fait pour Zimmer depuis une vingtaine d'années. Accessoirement, le duo c'est aussi entouré d'un brillant compositeur de musique de film symphonique des années 80 (et habitué du studio Disney) en la personne de Bruce Broughton, conseiller en orchestration sur cette musique. Et si l'utilisation de l'orchestre n'a rien de virtuose et ne comporte aucune prise de risque, l'orchestration est d'un professionnalisme irréprochable. Malgré tout, l'orchestre n'est à l'évidence pas ici pour décorer : outre densifier le score, il apporte une touche humaine à cette partition mi-électronique, mi-acoustique.

La réponse de Daft Punk

Dans un documentaire diffusé sur Arte au début des années 2000, on voyait Hans Zimmer faire la visite des studios Media Ventures à un autre vétéran de la musique de film électronique : John Carpenter lui-même ! Zimmer avouait au maître de l'horreur : « la musique d'ASSAULT m'a tellement marqué que c'est ce qui m'a décidé à faire de la musique de film ». Cette filiation, les Daft Punk la revendique aussi pleinement, autant que l'influence directe de Hans Zimmer. De nombreuses sonorités électroniques évoquent les musiques reconnaissables entre mille que John Carpenter a composé dans les années 70/80 pour ses films tels que ASSAULT, NEW YORK 1997, CHRISTINE ou HALLOWEEN. Dans TRON LEGACY, on retrouve particulièrement cet héritage de Carpenter et de Zimmer qui consiste à épurer progressivement la musique vers une forme de minimalisme, comme on l'a entendu en 2010 dans la BO d'INCEPTION, au travers d'ostinatos de cordes qui évoquent la musique répétitive de Philip Glass (on pense beaucoup à KOYAANISQATSI) ou plus simplement les boucles électroniques qui est l'héritage même des Daft Punk. TRON LEGACY est une simple variation symphonique de ces recherches qui ont obsédé tous les compositeurs ayant touché à l'électro : comment un motif répétitif peut-il procurer une émotion au même titre qu'une mélodie ?

La réponse des Daft Punk reste mystérieuse et de ce fait fascinante, car TRON LEGACY est à la fois une tentative ultime et quasiment suicidaire de tout construire sur des motifs répétitifs et en même temps de délivrer un thème fort et reconnaissable dans la tradition des musiques ambitieuses de Hans Zimmer (lui-même étant influencé par Wagner ou Vangelis). Ce thème est esquissé dès l'ouverture puis repris dans un élan épique dans « The Grid » après quelques mots de Jeff Bridges (seul moment vocal du score), puis repris tout au long de la partition à la manière d'un leitmotiv hollywoodien. Ainsi le disque est à l'évidence un peu schizophrène, pour notre plus grand plaisir, car il navigue constamment entre le minimalisme le plus abscons et la grandiloquence la plus débridée. Mais tous les morceaux ont un point commun : une parfaite maîtrise du rythme. Les Daft Punk en connaissent un rayon dans ce domaine et ça s'entend : que l'on ait affaire à des sonorités synthétiques ou à l'orchestre, le rythme est parfait : le score est toujours en mouvement, en progression, tantôt saccadé, tantôt accéléré, tantôt charcuté, pour mieux se reconstruire et éclater dans un orgasme final.

Au détours de près de 30 morceaux disponibles sur les deux éditions CD et à l'achat sur certaines plates-formes de téléchargement (iTunes ou Amazon), Daft Punk délivre plusieurs morceaux d'anthologie tels que « The Son of Flynn » (qui rappelle certains morceaux de DISCOVERY), « Rinzler » (dont l'influence de Zimmer est évidente), « Outlands » et son final de cuivres digne d'un Elliot Goldenthal, « Rectifier » et ses cordes virevoltantes digne d'un péplum. Sans compter une série de pures pistes électro (« End of Line », « Castor », « Derezzed ») qui nous rappellent avec légèreté la grande expérience de clubbing des Daft Punk. « Solar Sailer », « Sea of Simulation » (très beau morceau exclusif à Amazon) et l'énorme « Disc Wars » achèvent de nous convaincre des trouvailles mélodiques et sonores du duo au travers de progressions stupéfiantes. Les sonorités solaires et mystérieuses qui nous enveloppent contribuent de faire de TRON LEGACY un authentique score de science-fiction tel qu'on pensait ne plus jamais en entendre. D'ailleurs, à défaut d'une chaîne hifi d'excellent niveau, l'écoute au casque est particulièrement recommandée pour s'immerger dans cet univers musical et apprécier l'extraordinaire travail sonore effectué sur ce score aussi bien au niveau des sonorités que du mixage.

Pour finir, les « End Titles » qui terminent le disque avant le morceau « Finale » sonnent comme un brillant hommage à BLADE RUNNER de Vangelis, qui délivrait un authentique thème de SF héroïque sur le générique de fin sans en avoir utilisé la mélodie auparavant sur les images. Référence des références dans le genre des BO atmosphériques et électroniques, BLADE RUNNER hantait déjà la partition d'INCEPTION signée par Zimmer (autant que le film de Scott hantait celui de Nolan). Dans un genre atmosphérique, le morceau « Arrival » délivre des sonorités qui trompent l'amour immodéré des Daft Punk pour les ambiances créées par Vangelis pour le film de Ridley Scott en 1982, année de sortie (curieuse coïncidence) du film TRON premier du nom. Dans le genre épique, Daft Punk fait du Daft Punk dans « End Titles » autant que Vangelis faisait du Vangelis dans le générique de fin de BLADE RUNNER, et c'est totalement jouissif. L'impression de retrouver un vieil ami (pour ceux qui ont connu et aimé les Daft à la fin des années 90) mais autour d'un thème de musique de film puissant et grandiose, dont l'immense qualité est sa profonde mélancolie. C'est à l'évidence aussi cela le plus touchant dans ce score : malgré ses excès, son ambition, son rythme effréné, TRON LEGACY est une musique de film profondément désenchantée, qui éclate au vol en pleine jouissance. C'est ce qu'on en retient finalement. Composée sur le mode mineur (comme aime le faire Zimmer lui-même), la musique de TRON LEGACY suggère lourdement tristesse et nostalgie, sentiments qui dominent également le film lors de brefs moments (notamment le flash-back contant la naissance et l'éradication des 'isomorphes"). Dommage cependant que la grande majorité de la musique soit sous-mixée dans le film, même si malgré cela, l'impression de voir par moments un immense clip des Daft Punk transparaît, comme si les obsessions technologiques et thématiques du duo français prenaient le dessus sur le film lui-même.

Une chose est sûre : en écoute isolée, la musique de TRON LEGACY est une claque. Le travail du duo français a cette immense qualité de ne correspondre ni aux attentes des fans de Daft Punk (hormis les morceaux électroniques et les « tubes » que comportent le CD, la plupart reconnaissent que l'orchestre les emmerde), et ne plaira pas non plus aux amateurs de BO orchestrales qui trouveront que l'orchestre est utilisé comme un générateur de samples bouclés. La frustration et les critiques ont fusé dès la parution du disque. Pourtant, le plaisir de l'écoute et l'émotion l'emportent. Cette musique prend aux tripes et est porteuse d'une fibre épique et d'une certaine prise de risque dans sa radicalité. Malgré le côté illogique qu'il y a d'écouter ce score sans avoir vu le film, on reste longtemps hanté par la partition de Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo comme on l'a été auparavant par celle de BLADE RUNNER. Est-ce que la musique de TRON LEGACY traversera les décennies avec la même élégance que l'illustre partition de Vangelis ? En attendant que l'avenir nous le dise, c'est peut-être notre BO de l'année 2011.

Sylvain Rivaud

Vos avis