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Le Jukebox de Aki Kaurismaki

kaurismaki-ent20080701, - Le Jukebox de Aki Kaurismaki

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Aki Kaurismaki fait partie des grands auteurs du cinéma mondial, et comme les grands cinéastes, la musique est une composante essentielle de son univers. Il peut être considéré comme un cinéaste Rock au même titre que Jim Jarmush qui est un ami. Voici un commentaire musical de sa filmographie.

Son premier film, "The Saimaa Gesture" (1981) est d'ailleurs un documentaire sur la tournée de trois groupes de rock finlandais (Juice Leskinen Slam, Eppu Normaali et Hassisen Kone) avec des séquences de concerts entrecoupées d'interviews. Tous ses films comportent des morceaux rock, que ce soit en OFF pour dépeindre une époque ("Tiens ton foulard Tatiana" - 1994), ou IN provenant d'un autoradio, d'un jukebox, afin d'habiller l'environnement sonore des personnages dont la musique rend encore plus prégnante la solitude. Ses films comportent des séquences de concerts (Joe Strummer joue dans un bar dans "J'ai engagé un tueur" - 1990), plus directement dans ses films avec le groupe des Leningrad Cowboys que ce soit ses fictions ("Les Leningrad Cowboys rencontrent Moïse" - 1994, "Leningrad Cowboys Go America" - 1989) que ses films de concert comme "Total balalaïka" (1994).

Mais dans ses films, on entend aussi du tango (le cinéaste aime à rappeler les origines finnoises de ce genre musical exporté en Argentine), celui de Carlos Gardel dans "Les Lumières du faubourg" (2007) ou "J'ai engagé un tueur" (1990), du classique (essentiellement les compositeurs russes comme Pyotr Ilyich Tchaikovsky dont le morceau "Pathétique" a pu ponctuer plusieurs de ses films tels que "Au loin s'en vont les nuages" (1996), "Leningrad Cowboys Meet Moses", "La Fille aux allumettes" (1990), mais aussi Dmitri Shostakovich entendu dans plusieurs films.

Ainsi, il y a une galerie de musiciens qui reviennent de films en films et participent à élaborer l'oeuvre d'un cinéaste unique qui fait du cinéma en famille. Tout en faisant jouer sa même troupe d'acteur, de Kati Outinen à Mati Pellonpää en passant par le français André Wilms, et en employant le même chef opérateur Timo Salminen, Aki Kaurismaki fait entendre le groupe de Rock The Renegades dans plusieurs films ("L'Homme sans passé" (2002), "Tiens ton foulard, Tatiana" - avec pas moins de cinq morceaux, "La Fille aux allumettes", "Hamlet Goes Business" - 1987), et s'adjoint les services du compositeur des Leningrad cowboys, Mauri Sumén, sur les films dédiés au groupe ("Les Leningrad Cowboys rencontrent Moïse", "Leningrad Cowboys Go America") mais aussi sur "Tiens ton foulard, Tatiana", pour une musique à base de guitares et percussions. Le groupe de rock finlandais "Melrose", que l'on peut entendre dans son court-métrage "Rich Little Bitch" (1987) interpréter la chanson du même titre, ou dans "La Fille aux allumettes" ainsi que dans "Au loin s'en vont les nuages", a pu composer l'intégralité de la musique originale du film "Les Lumières du faubourg". Mentionnons également le chanteur français Serge Reggiani qui en plus d'être entendu dans "la Vie de Bohème" (1992), joue un rôle dans "J'ai engagé un tueur", aux côté de Jean-Pierre Léaud.

Ainsi, non seulement les films de Kaurismaki ont un effet Jukebox où l'on se délecte des morceaux employés, ou des reprises en finnois d'airs connus (comme "Le Temps de Cerises" dans "Juha" - 1998, ou "Over the Rainbow" traduit par "Sateenkaaren tuolla puolen" pour la circonstance dans "Ariel" - 1988), mais le cinéaste sait aussi faire confiance à des compositeurs, et sa collaboration la plus riche est celle avec Anssi Tikanmäki pour le film muet "Juha", véritable partition mélangeant les instruments du rock pour signifier la ville du film (guitares, percussions), et les instruments du tango désignant la campagne (accordéon). La musique opère un vrai travail à l'image et au récit.

Cette réflexion et intuition musicales sont présentes dans tous les films de Kaurismaki dans lesquelles la bande son est significative des personnages et du récit. Des individus mutiques ne savent s'exprimer, et la musique est là pour parler à leur place, et pour marquer avec ironie leur solitude. La musique implique par définition un lien, un désir de danse ou de communier avec l'autre, tandis qu'à l'image, les êtres kaurismakiens ont du mal à communiquer. De cette esthétique résulte aussi un humour pince sans rire délectable.

Mentionnons quelques exemples d'utilisations musicales :

Solitude

Dans "Au loin s'en vont les nuages", lors d’une soirée dans le restaurant, vidé de ses meubles, pour enterrer son activité, un concert a lieu. Les chansons se substituent à l’absence de paroles et sont le seul décor de ce restaurant devenu vide. La musique établit un lien factice là où il n’y a que le vide. Elle est présente dés qu’un personnage entre dans un bar ou lorsqu’un personnage se situe face à une autre personne, comme si la musique était là pour faire allusion à la rencontre (le tango, fréquemment entendu chez Kaurismäki, appelle d’ailleurs à la danse, et accentue ainsi l’isolement des êtres qui ne la pratiquent pas).



Concerts et Rupture sociale

"Au loin s’en vont les nuages" débute par la musique d’un pianiste qui se produit dans un restaurant où travaille l’héroïne. Dans "J’ai engagé un tueur", le personnage se réfugie dans un bar où chante Joe Strummer. Les musiques sont l’environnement des personnages, expriment à leur place les émotions, les détresses. Tango finnois, twist, rock se font entendre, on les danse ou on les écoute passivement. Dans tous les cas, ces chansons du pays que Kaurismäki dissémine dans ses films, organisent un lent ballet transformant le parcours des personnages en rituel à l’issue inexorable. Ces chansons correspondent à une culture populaire et collective et se confrontent à des individualités isolées. Le lien social que peut provoquer la musique est mis en contrepoint de la situation de marginalité des personnages. Dans 'L'Homme sans passé", l'armée du salut qui aide les déshérités invite le groupe "The Renegades" à jouer. Il s'agit d'un peu d'humanité et de chaleur face à la détresse.

Abstraction et repères

Dans la séquence de concert de "J'ai engagé un tueur", seul le visage en gros plan de Strummer se révèle dans un premier temps, comme un concert tiré d'un clip ou de la BBC, puis le plan s’élargit par un plan moyen mais seul le concert est cadré, en toute déconnexion avec l’univers du film. Une rupture dans l’évolution du récit est créée comme une véritable pause musicale. Mais très vite un plan d’ensemble inscrit le concert dans un lieu où apparaît le personnage, l’inscrit dans la fiction, dans l’univers du film, et crée une couleur musicale au lieu. Ce genre d’utilisation de la musique est fréquente, comme dans l’ouverture de "Au loin s’en vont les nuages", où le pianiste est cadré seul en plan moyen, déconnecté de tous repères spatiaux, puis un plan d’ensemble l’inscrit dans un lieu qui s’avère être un restaurant, puis le personnage central de Llona est révélé pour la première fois.

Intériorité

Nous pouvons remarquer dans une autre séquence de "J’ai engagé un tueur" lorsque le personnage entre dans un troquet lugubre, étrange, pour embaucher un tueur pour son compte, qu'une musique se fait entendre puis cesse dés l’arrivée du personnage dans le lieu. Un silence de mort règne, rompu par la voix du personnage qui demande une limonade au barman. Dés le mot « limonade » prononcé, la musique reprend. Le silence marquait une rupture, une hostilité, le personnage arrivant dans un lieu inconnu, puis lorsqu’il s’affirme par la voix, lorsqu’il décide de rompre le silence, la musique reprend comme un signe de maîtrise, d’acclimatation au lieu. Elle définit donc un lieu et représente le rapport entre celui-ci et le personnage. Elle a aussi un rôle émotionnel et fait lien avec les émotions du personnage lorsque dans "Shadows in Paradise", une chanson mélancolique accompagne la mort de la femme et la tristesse de l’homme. La musique est le révélateur de l'intériorité du personnage.



Sources

Une séquence musicale de "Shadows in Paradise" se situe à la moitié du film, lorsque Llona prend ses distances par rapport à son compagnon, et lui fait des infidélités lors d’un dîner en tête-à-tête avec un collègue de son nouvel emploi. Pour commencer, après la séquence du dîner, on évolue auprès du personnage masculin qui oublie ses soucis dans un bar. Une musique de style « Rock » se fait entendre et un plan sur un Juke box précise la source. Cette musique rythmée définit le lieu public et impersonnel du bar et contraste avec l’état d’esprit plutôt sombre du personnage. Le plan suivant revient sur la femme qui rentre chez elle après son repas. La musique du bar fait place au silence de la cage d’escalier. Une fois chez elle, elle s’assoit toujours dans le silence complet, puis, après une pause, fait tourner un vinyle sur le tourne-disque situé devant elle, laissant une musique mélancolique se faire entendre. Cette musique que la femme a fait naître par son action sur l’appareil englobe les plans suivants. Ce geste correspond à sa volonté de renouer une liaison avec son compagnon puisque cette musique enveloppe les plans dans lesquels le personnage masculin apparaît, victime d’une agression. La musique est révélée à l’image, puis devient off, puis son absence la révèle de nouveau en convoquant la fin de sa diffusion. Le travail de Kaurismaki sur la source de la musique prend tout son sens puisque le lien entre la femme et l’homme est d’autant plus fort que Llona appuie sur le bouton du tourne-disque, étant ainsi l’initiatrice de ce lien musical.

Benoit Basirico

> Voir notre Interview de Kaurismaki

> Retrouvez l'intégralité des films d'Aki Kaurismaki à Paris Cinéma


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