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This is England : une logique musicale de l’anticipation et de la douceur ?
Analyse de BO, par François Faucon,

François Faucon - Publié le 23-04-2013
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Dans une production cinématographique désormais pléthorique, il est somme toute assez rare d'entendre une utilisation aussi pertinente de la musique dans un film. Non pas que les chansons retenues pour « This is England » de Shane Meadows (2006) soient les plus inattendues ou que les morceaux de Ludovico Einaudi soient plus ou moins exceptionnels que d'autres, mais leur emploi au moment opportun crée une rare osmose entre les différents éléments du film de même qu'un lien très fort entre les scènes.

1. Contexte et synopsis du film
2. Des choix musicaux pour définir l'identité du groupe
3. Structure du film et structure de la musique :
4. Etude sur le positionnement de quelques plages musicales dans le film :
5. Le rôle du piano de Ludovico Einaudi

 

1. Contexte et synopsis du film

Dans la mesure où ce film reste assez loin des superproductions de ces dernières années et des musiques d'ambiance et/ou de paraphrase qui trop souvent les accompagnent, il n'est peut-être pas inutile d'en rappeler brièvement l'histoire. L'Angleterre des années 80, sous la houlette de « Maggie » (Margaret Thatcher, qualifiée de « connasse » dans le film) est rongée par le chômage, la crise du logement, l'inflation et autres problèmes... Les Malouines (Falkland - Atlantique sud) opposent l'Argentine au Royaume-Uni de mars à juin 1982 dans le cadre d'un conflit de souveraineté. Si cette guerre coûte la vie à quelques 255 soldats britanniques, la victoire permet à Margaret Thatcher d'être réélue en 1983 et de renforcer sa popularité. Mais beaucoup, notamment le group rock Pink Floyd dans leur album « Final Cut » en 1983, dénoncent le fait que ce conflit brise le rêve d'après la 2ème Guerre mondiale de maintenir la paix et de refuser la mort de soldats(britanniques en l'occurrence). Ils reprochent aussi à Thatcher, un patriotisme excessif et inutile...
Dans ce contexte économique et politique trouble, on découvre Shaun (Thomas Turgoose), un orphelin dont le père est mort récemment aux Malouines. Dans la solidarité de groupe propre aux skinheads que Shaun rencontre par hasard sous un pont, il va trouver réconfort, affection, amitiés, initiation sexuelle ainsi qu'un nouveau père en la personne de Combo (Stephen Graham). Celui-ci, ex-détenu se ralliant aux idées de l'extrême-droite, va l'entraîner inexorablement dans une spirale de la violence.
Site officiel du film
Autre site

2. Des choix musicaux pour définir l'identité du groupe

Shane Meadows a judicieusement évité l'écueil d'une partition symphonique, lourde, encombrante, trop souvent synonyme d'élitisme aristocratique et totalement hors-sujet dans le cadre d'un film comme celui-ci. La musique de « This is England » est avant tout une musique de groupe pour un film sur le groupe (skinheads pauvres et désabusés). Dont acte avec une rétrospective de quelques grands tubes (originaux ou reprises) des années 80 fournies par l'imposant catalogue de Universal Music Markeeting...

Le principal groupe du film est celui des skinheads, partagé en deux tendances antagonistes dans le film (et dans la réalité aussi...) : celui originel non-violent et ouvrier (on parle alors de « skinheads originals ») ; l'autre, tenant de l'extrême-droite nationaliste et du néonazisme (nommé « boneheads » par les « skinheads », c'est-à-dire « crânes d’os », « crétins »).

Mouvement
- Premiers « Skinheads » : création vers 1969 en réaction au mouvement hippie ; essoufflement à la fin des années 1970
- Principes : apolitiques, anti-racistes, appartenance au milieu ouvrier.

Code vestimentaire
- Crâne rasé (pour ne pas se faire attraper par la police ou éviter les accidents de travail dans les usines)
- habits ouvriers et des milieux « mod » : Doc Martens, jeans, brettelles, chemises Ben Sherman, favoris
- Le look « skinheads » est un mélange d'héritage « mod » (subculture des années 50) et jamaïcain auquel se sont ajoutés des vêtements de travail et progressivement des références « sportswear » voire de surplus militaire.

Musiques
La culture skinhead est le fruit d'une mutltitude d'influence. Il est normal que la musique du film s'en fasse l'écho : ska (Toots and the Maytals : groupe jamaïcain) et reggae ; (« Do the Dog » des The Specials) ; soul (« Dark end on the street » de Percy Sledge) ; pop (« Come on Eileen » des Dexy's Midnight runners) ; rock tendance punk (« Warhead » des UK Subs)...
La radicalisation de certains skinheads va de pair avec l'abandon du reggae.

(Source : D’après Collège au cinéma – Maine et Loire – 2012-2013.)

La plus importante de ces influences est sans doute le ska, d'origine jamaïcaine. C'est l'une des matrices musicales et identitaires des skinheads car, comme le dit Shane Meadows (Interview à lire ici) : « La culture skinhead est née de l'amour pour la musique reggae [qui commence avec le ska] ».
« Le ska consiste en un mélange jamaïcain de boogie, de shuffle, de jazz, de mento et de rythm & blues. Le groupe de ska typique comprend une guitare, une batterie, une contrebasse, une section cuivres au complet (trompette, trombone et saxophone) et souvent un piano ou un orgue. Le contretemps typique des musiques antillaises, est marqué par la guitare et parfois par les cuivres. Les solos de cuivres sont souvent nombreux et d'influences jazz. La contrebasse assure le rythme avec la batterie. » (Source
A la fin des années 60, les « rude boys » (jeunes noirs d'origine antillaise notamment de Jamaïque, pays membre du Commonwealth) rencontrent les « hard mod », jeunes blancs adeptes des scooters. Cette rencontre est aussi celle de deux univers musicaux : le ska des premiers et la soul music des seconds (« musique de l'âme » d'origine populaire afro-américaine à la fin des années 50 et dont le principal créateur est Ray Charles). Le ska, symbole de joie, d'indépendance et de liberté entre en résonnance avec la soul music prisée par la jeunesse contestataire. Une fraternité apparaît alors, notamment dans les milieux ouvriers, entre les jamaïcains (et les noirs de façon générale) et les jeunes blancs britanniques.

3. Structure du film et structure de la musique :

Pour comprendre en quoi la musique entre en résonnance avec le film, il faut étudier la structure de trois éléments qui composent « This is England » : la structure du film, celle d'une chanson, celle de la musique de Ludovico Einaudi. Il y a adéquation parfaite entre ces trois éléments puisque tous fonctionnent sur une logique identique : le cycle pris comme série d'éléments (scéniques et musicaux) se déroulant jusqu'à leur répétition donc à la possibilité de dire autre chose avec le même matériau musical.

a. analyse de la structure cyclique du film au travers de quelques scènes :
L'objectif de cette structure cyclique est de « montrer la progression de Shaun dans les deux groupes auxquels il va appartenir : au récit d'initiation dans le groupe de Woody, succède un récit d'initiation négative dans celui de Combo. » Elle permet aussi « d'attribuer une valeur généralisante aux situations décrites » et de montrer le retour « à une situation initiale » marquée par la « solitude et le sentiment de perte du père. »
- Images d'archives après le générique  A la fin du film, après l'agression de Milky : images d'archives et photo du père en soldat
- Dispute entre Shaun et l'épicier pakistanais  Attaque de l'épicerie pakistanaise par Shaun et « sa » bande
- Les premiers rites de passage de Shaun : l'achat des chaussures, le rasage des cheveux, les changements de vêtements  Rites de passage proposés par Combo : apprentissage de la marche, insultes aux « pakis », la croix tatouée sur le doigt de Shaun
- Confrontation de Cynthia, la mère de Shaun, avec le groupe de Woody  Confrontation Cynthia avec Smell (Source - pdf)

b. analyse de la structure cyclique d'une chanson :
Une chanson est, de façon générale mais non systématique, une structure cyclique fonctionnant sur l'alternance de deux éléments de base : le couplet et le refrain. Et même dans les chansons sans refrain, la moindre expression ou cellule mélodique mémorable peut être qualifiée de refrain (exemple : « Way out in the morning sun »). Dans le cas de figure d'une chanson refrain/couplet, si la musique reste identique, les paroles diffèrent et permettent de dire autre chose. Si le refrain permet de mettre en avant et d'insister, par effet de répétition, sur le sentiment dominant, le couplet montre l'évolution des sentiments. Il énonce également la problématique à laquelle le refrain va devoir trouver une solution. Si la musique du couplet se répète identique à elle-même, les textes diffèrent d'un couplet à l'autre et font évoluer la connaissance que l'on a de la situation mise en musique. Le cycle (ou répétition) permet donc d'avancer...
Il est d'ailleurs étonnant de constater que la première chanson du disque (« 54-46 Was My Number » par Toots and the Maytals) parle de prison alors que la dernière (« Let Me Get What I Want » par Clayhill) est une supplique pour l'obtention d'une liberté qui a toujours cruellement fait défaut. De la détention vers la liberté, le cycle est bouclé. Un autre peut commencer.

c. analyse de la structure musicale chez Ludovico Einaudi :
Le livret du disque donne quelques précisions sur le choix de Ludovico Einaudi comme contributeur à la musique de ce film : « Alors que nous mettions la touche finale au film, nous avons remarqué que ce qui mettait tous les éléments à leur place c'était le travail de Ludovico. En plein milieu de ce film, nous avons pris une décision plutôt audacieuse, mais justifiée : celle de mettre cet étonnant morceau de piano de Ludovico. Il a complètement collé à l'histoire du film et a commencé à écrire la musique au fur et à mesure que nous lui envoyions les scènes. » C'était en effet un choix audacieux et qui participe pleinement à la réussite du film.
« Classer » la musique d'Einaudi dans une catégorie ou dans une autre n'est pas chose aisée. A vrai dire, ailleurs qu'en France où l'on aime tant les produits formatés qu'on peut aisément étiqueter, savoir à quelle école appartient Einaudi n'a certainement pas grande importance... Minimaliste et formé par Berio (dont l'influence musicale n'est pas perceptible), Einaudi navigue dans les eaux de la musique répétitive (façon Philipp Glass) sans pour autant n'être que cela. Ici, il s'agit d'une musique qui reproduit la même cellule mélodico-rythmique à intervalles réguliers, en la modulant selon différentes techniques de composition (transposition, renversement, modulations...) ; une musique cyclique, donc centrée sur un thème porteur.
La seule écoute de la piste 13, intitulée « Ritornare », permet d'entendre la répétition de ces mêmes motifs mélodico-rythmiques. La répétition n'empêche pourtant pas le morceau d'avancer inéluctablement vers sa fin. Einaudi réutilise, tout comme la structure générale du film, des mêmes identiques pour faire évoluer son discours. Ainsi, la succession de triolets de double voire de triple croches (il faudrait le compositeur, l'intégralité d'une partition ou la disponibilité d'un Jean-François Zyegel pour des exemples plus pertinents...).
(A écouter) (Voir la partition)

4. Etude sur le positionnement de quelques plages musicales dans le film :

Dans de nombreux cas, les pistes musicales commencent dans une scène pour finir dans la suivante. La musique sert ici de lien voire de fil conducteur dans le maelstrom du drame qui se joue et dans la psychologie tourmentée des protagonistes.
Par ailleurs, ce que nous dit une scène est magnifié par la musique qui vient, comme un trait de marqueur fluo, mettre en évidence l'idée majeure en cours de lisibilité à l'écran. Il y a donc, de façon mineure, une logique de mise en valeur de la situation énoncée. Mieux encore, et c'est cette logique majeure qui participe de l'extrême richesse du film : ce que dit une scène, la musique l'a déjà suggéré parfois plusieurs scènes avant... 

a. une logique mineure de mise en valeur de la situation énoncée :

54-46 Was My Number (« 54-46 Était Mon Numéro » - 1968 - Ska) :
(A écouter)
Le générique d'ouverture (1er plan sur Roland le Rat, marionnette très en vogue à la télévision britannique dans les années 80) résume une décennie de l'histoire britannique au travers du ska. La musique associée aux images donne le ton du film : le spectateur découvrira l'Angleterre de Thatcher non pas de façon neutre et générale mais sous l'angle engagée et partisan des skinheads et, notamment, de Combo tout juste sorti de prison. Cet élément, fondamental dans la personnalité de Combo, prend tout sens lorsqu'on sait que Frederik « Toots » Hibert, chanteur jamaïcain du groupe, fit de la prison sous le numéro 54-46 pour détention de marijuana. En réalité, Toots était innocent...

« Morning sun » (« Matin ensoleillé » - 1970 - Reggae) :
(A écouter)
La chanson débute après que la bande de skinhead s'autoproclame famille de substitution d'où regain de solidarité et de fraternité. Une nouvelle ère peut commencer telle une « douce mélodie » pour les membres de cette famille recomposée... De fait, le texte de la chanson dit : « Cessons de nous battre, unissons-nous nous sommes de la même famille. Serrons-nous les coudes. » Le tout sur une musique enjouée, synonyme de jours plus heureux.

« Please Please Please Let me Get What I Want » (« SVP SVP SVP Laisse moi obtenir ce que je veux » - 1984 - Rock alternatif) :
(A écouter)
Tout est fini. Shaun est proche d'un bateau abandonné et brisé (prendre le large ne sera pas facile pour lui...) et il se dirige vers la mer accompagné par Clayhill (à l'origine par le groupe « The Smiths », bien connu pour son album « The Queen is dead »/« La reine est morte » en 1985). Le texte en appelle à la Providence pour un changement salutaire (« Je n'ai pas eu de rêve depuis si longtemps [...] Alors pour une fois dans ma vie, laisse moi avoir ce que je veux. Dieu sait que ce serait la première fois »). C'est ce changement de vie que Shaun n'a pas obtenu avec les skinheads dont certains lui faisaient miroiter la possibilité de devenir quelqu'un, de se forger un avenir. Car c'est bien là l'une des énigmes posée par l'ultime plan fixe sur le visage de Shaun (à rapprocher du visage d'Antoine dans « Les Quatre cents coups » de Truffaut, 1959) : quel avenir pour cet adolescent ? L'ambiance générée par la musique ne laisse guère de place à l'optimisme même si elle renforce l'idée d'une solitude désormais assumée plus que subie. Mélange d'espoirs déçus, de nostalgie et d'immense douleur de vivre avec laquelle il faut néanmoins composer.


b. une logique majeure d'anticipation de l'action par la musique :
« Nicole » (2005 - Rock indépendant ) :
(A écouter
Musique triste et « noire » propre à Nick Talbot, leader du groupe Gravenhurst et donnée ici en version instrumentale. Elle débute après que Shaun a évoqué à Cynthia, sa mère, la douleur de vivre sans son père dans cette Angleterre qui l'a fait orphelin et pauvre. La musique lie l'une à l'autre deux scènes de chagrin et anticipe sur les scènes de vie quotidienne banale e t morose : vélo dans les rues, lavage de la voiture, jeu de lance-pierres, etc..

« Louie Louie » (« Louie Louie » - Richard Berry/1956 - repris par Toots and the Maytals en 1972 - Rythm & blues) :
(A écouter)
La chanson parle d'un marin jamaïcain racontant à un barman les retrouvailles prochaines avec sa fiancée. Cette chanson est à cheval sur deux scènes : celle où Shaun adopte le style vestimentaire des skinheads (il devient alors un « homme ») et la scène suivante où Shaun se promène avec les filles de la bande et se rapproche de Smell, sa future petite-amie. La chanson parle d'un amour à retrouver et anticipe sur le fougueux baiser entre les deux adolescents lequel arrivera bientôt.

« Do the dog » (« Fais le chien » - 1979 - Ska) :
(A écouter
Cette chanson annonce l'imminence des idées du National Front et la non-acceptation de ces mêmes idées par les gens de couleur (« maîtriser la masturbation raciale provoque la frustration du Front National »). Et Combo, ex détenu, futur adhérent nationaliste entre en scène, précédé de ses acolytes. Il porte sur ses lèvres la détestation du « bougnoul ». C'est également après cette chanson du groupe « The Special » que Combo est présenté comme quelqu'un de spécial, d'insolite (surtout aux yeux de Shaun qui voit en lui un « père » spirituel et de substitution...). Enfin, cette musique est peut-être aussi une analogie : le chien saute tout comme les skinheads, rude boys et autres bandes qui dansent le pogo...

« Return of Django » (« Le retour de Django » - 1969 - Reggae) :
(A écouter)
Cette version instrumentale pourrait passer inaperçue car on l'entend, en filigrane, durant la scène où l'on constante le retour de Combo. Alors qu'il a rejoint Woody et sa bande à la scène précédente, il revient vers eux au café pour les inviter à un meeting privé à tendance ouvertement nationaliste sur la nécessité de cultiver le patriotisme. Dans la bouche de Combo, l'expression « This is England » n'est pas que la revendication d'un territoire c'est aussi un état d'esprit qui doit être développé : celui de la xénophobie, notamment envers les pakistanais (« pakis ») issus du Commonwealth et rendus responsables de tous les maux de l'Angleterre selon une logique habituelle de victimisation. Scène banale en apparence sauf si l'on prend en considération que le Django dont il s'agit est, à l'origine, le titre d'un western spaghetti (1966) jugé parmi les plus violents de l'histoire du cinéma et interdit au moins de 18 ans en Angleterre jusqu'en 1993. Il mettait en scène un vagabond solitaire traînant un cercueil (Combo dont l'avenir est voué à l'échec ?) et deux bandes rivales (« originals skinheads » et « boneheads » ou couronne britannique et gouvernement argentin pour la possession des Malouines ?). « Return of Django » anticipe sur le retour de Combo et la lutte que se livrent les deux bandes skinheads rivales pour attirer vers elles un maximum de partisans.

« Warhead » (« Ogive » - 1999 - à mi-chemin entre la « Oï music » et le « Hardcore ») :
(A écouter
Elle débute lorsque Combo et Shaun échangent par un crachat et une poignée de main (signes de fraternité) la promesse de ne pas s'abandonner. Shaun vient de trouver un père de substitution et signe sans en avoir véritablement conscience, une violente sortie de l'enfance. Pour les deux protagonistes, n'est-ce pas leur propre guerre de survie qui débute ? Chant de douleur des nations meurtries et des populations en résistance armée (« Les soldats de l'islam [religion des « pakis »] chargent leurs armes. Ils se préparent mais les chars russes les ont écrasés. »), Warhead anticipe et prend le contrepied de la première réunion du représentant local du National Front venu pour entamer (au son du célèbre « Pomp and Circumstance » de Elgar, un compositeur autodidacte qui s'est construit seul...) la chasse aux parasites qui ont envahi la société.

« The dark end of the street » (« La fin obscure de la rue » - 1967 - Soul music) :
(A écouter)
Chanson très douce qui accompagne une scène de fraternité (Combo-Milky) mais précède une scène de barbarie : la mise à mort de Milky. « C'est le genre de musique que j'écoute. Et mes oncles aussi », dit ce dernier (1' 19' 53). Combo rétorque que l'âme de cette musique a nourri les « skinheads originals » depuis toujours, depuis 1969 (naissance du mouvement) alors que les blancs anglais et les noirs jamaïcains étaient unis. C'est d'ailleurs la voix exceptionnelle de Percy Sledge, noir américain, qui donne vie à cette chanson... Au fur et à mesure que Milky parle de sa famille nombreuse et de ses repas opulents, Combo (un ancien enfant battu sans famille ?) sent la colère monter envers ce « nègre » qui a tout eu.
Mais cette chanson nous rappelle aussi pourquoi Combo dérape définitivement. Que dit le texte ? « Nous devons payer pour l'amour qu'on a volé. » Quel est cet amour sinon celui que Lol (la bien-aimée de Combo) vient de lui refuser et qui génère une frustration dont Milky fait les frais ? Lol a appris au spectateur (1h 10' 30) qu'ils ont fait l'amour, il y a longtemps. Mais ce n'était pas une nuit d'amour. Il s'agissait d'une nuit volée par Combo à une enfant de seize ans qui n'y avait consentie que sous le poids de la « défonce »... Lol se refuse donc à Combo lui avouant que c'était la pire nuit de son existence.
Combo « défonce » Milky et avoue du même coup sa propre impasse existentielle. Tout comme l'extrémité sombre de la rue...

5. Le rôle du piano de Ludovico Einaudi :

Contrairement à ce que dit le livret du disque (voir plus haut), les morceaux n'ont pas été expressément composés pour le film. « Ritornare » et « Oltremare » semblent provenir de l'album studio « Divenire » sorti la même année que « This is England. » « Fuori dal mondo » date de 1999 pour le film éponyme de Giuseppe Piccioni et « Dietro Casa » provient de l'album « Una Mattina » de 2004...
Quoiqu'il en soit, la musique de Ludovico Einaudi introduit une incontestable dose de douceur voire d'ironie en contrepoint de la violence inhérente (et par ailleurs imprévisible) des principaux protagonistes sans pour autant exclure certaines chansons (« Tainted Love ») de cette logique. L'alternance musique de groupe/piano s'inscrit parfaitement dans la dialectique violence/tendresse du film avec un détour par une certaine nostalgie. En effet, la musique d'Einaudi porte en elle des accents de là-bas, de ces terres inconnues, jamais atteintes et inaccessibles pour Shaun ; terres où se forge la fierté de soi et où s'incarnent les lendemains meilleurs si longtemps espérés.

Le disque comporte quatre morceaux composés par Einaudi :
« Ritornare » (« Retour » - voir plus haut)
« Fuori Dal Mondo » (« En dehors du monde » [civilisé ?]) :
(en écoute)
« Oltremare » (« Outre mer ») :
(en écoute)
« Dietro casa » (« Derrière la maison ») :
(en écoute)

Certains sont donnés par extraits uniquement, à des moments charnières ; d'autres en intégralité lorsque le timing du film ou la durée de la séquence dramatique le permettent. C'est le cas notamment pour « Dietro casa » durant le générique de fin (l'aspect cyclique de la musique est ici manifeste). Dans tous les cas, la musique d'Einaudi accompagne toujours des moments de tensions physiques ou psychologiques intenses.

37‘ : Combo et Shaun viennent de se rencontrer. Puis, Combo raconte un souvenir de prison : une bagarre pour un pudding...
48' : Séparation des skinheads en deux groupes et dissolution de la « famille »
58' : Coup de gueule de Combo sur Gage pour avoir contesté le message du National Front et sapé son autorité devant sa troupe paramilitaire. Puis, traque des « pakis » qualifiés de rats et de vermines
1h 22' 42 : La colère et la frustration de Combo montent face à Milky qui raconte son enfance heureuse
1h 26' 36 : Milky git sur son lit, le visage ensanglanté par les coups de Combo
1h 34' 18 : générique de fin avec « Dietro Casa ». La musique est prise ici comme un « résumé » du drame général, une sorte de regard musical désabusé. La question se pose en effet de savoir ce qu'il y a derrière la maison de Shaun, derrière la misère de son quotidien. Un avenir ? Rien ?

Par ailleurs, la musique d'Einaudi est de style « classique » et clôture la bande son tout comme Toots and the Maytals l'avait débutée. N'est-ce pas une façon d'aller du particulier à l'universel ? De se diriger de ce monde si particulier qu'est celui des skinhead adeptes du ska vers quelque chose de plus général qui serait l'humanité dans son ensemble ici représentée par la musique « classique » ?

Enfin, je conclurai sur un dernier élément que certains trouveront peut-être exagéré mais que je défends cependant. Ludovico Einaudi est le petit-fils de Luigi Einaudi, président de la République italienne de 1948 à 1955. Même si l'Angleterre est une monarchie, ne peut-on voir dans l'utilisation de cette musique la volonté (inconsciente ?) du réalisateur de clôturer son film par un rappel sur l'importance des valeurs démocratiques qui doivent permettre à chacun (skinhead, rude boys et autres mods) de développer son mode de vie, sa culture et sa musique tant que ceux-ci ne portent pas atteinte à l'existence des autres ?

La musique de « This is England », par sa construction cyclique épouse la construction du film et souligne avec intelligence l’une des thématique majeure de Shaun et des skinhead engagés dans cette aventure : celle de l’enfermement dans un cycle d’existence négatif et l’impossibilité concomitante d’y échapper. Resterait à savoir si une telle intelligence dans l’utilisation musicale est totalement consciente. Dans tous les cas, elle est passionnante.

François Faucon - Publié le 23-04-2013

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