Un jeune femme albanaise qui vit et travaille en Belgique arrange un mariage pour acquérir la nationalité belge, d'un commun accord avec un jeune homme drogué avec qui il est convenu qu'elle divorce une fois la formalité effectuée. Tout va-t-il se passer comme prévu ?
Habitués de la sélection officielle, les frères Dardenne reviennent sur la croisette après Rosetta (Palme d'Or 1999), Le Fils (2002) et L'Enfant (Palme d'Or 2005).

Il est évident à la vision du Silence de Lorna que les frères Dardenne méritent cette énième sélection officielle, tant leur maîtrise de leur propre grammaire cinématographique transparaît ici. Pour ceux qui étaient un peu, voire franchement allergiques à leur mise en scène caméra à l'épaule de leurs films précédent (votre serviteur en fait partie), bonne nouvelle : cette fois-ci leur caméra se pose, se fixe, prend le temps de suivre les personnages sans avoir besoin de le suivre partout. Les frères Dardenne retrouvent un cinéma plus classique, donc, aussi bien dans la forme que dans le fond, en s'appuyant cependant sur les acquis du passé.
Car il est bien question ici de film social, décrivant le véritable chemin de croix d'une jeune immigrée d'Europe de l'est décidée à aller jusqu'au bout pour devenir Belge. Aller jusqu'au bout, en passant par des intermédiaires douteux en qui pourtant elle est obligée de faire confiance pour arriver à ses fins, et vivre une vie normale avec son petit ami (structure dramatique qui rappelle 4 mois, 3 semaines et 2 jours, Palme d'Or 2007). Les frères Dardenne n'hésitent pas à lorgner du côté du polar, éludant les explications, et usant d'éllipses efficaces qui font avancer une histoire brillamment écrite sans temps mort. A l'instar de La Graine et le Mulet de Kechiche, qui trouvait son efficacité dans un scénario à la dramaturgie presque hollywoodienne au sein d'une mise en scène très contemporaine, les Dardenne évitent tout ennui et tout subterfuge pour nous raconter leur histoire. La jeune Arta Dobrochi convainc tandis que Jérémie Renier, en junkie fébrile et touchant, endosse peut-être ici l'un de ses meilleurs rôles. On pourrait reprocher aux réalisateurs belges, vers la fin, une écriture psychologique du personnage moyennement crédible, troublante, en tout cas surprenante. Mais c'est un choix assumé qui réflète une grande lucidité sur les motivations de leurs personnages et leurs réactions face aux multiples rebondissements de l'histoire (parce qu'il en a !). Un film certes pas dénué de facilités mais qui impressionne et captive par sa maîtrise. Venant des Dardenne, donc, événement.




Sylvain Rivaud

Habitués de la Croisette où ils ont déjà obtenu deux Palmes d’Or, les frères Dardenne ont à nouveau fait sensation au dernier festival de Cannes en décrochant cette fois un Prix du scénario. Les esprits chagrins diront peut-être que c’est accorder trop de lauriers pour les mêmes têtes. D’autres, dont je suis, se réjouiront au contraire de voir ce cinéma-là encensé et encouragé, un cinéma à la fois exigeant, captivant et pétri d’humanisme. Car ce qui intéresse nos deux réalisateurs belges dans chacun de leurs films, c’est de se mettre en quête de l’humain, y compris chez ceux qu’on serait tenté de condamner sans autre forme de procès si l’on se contentait de jeter sur eux un regard superficiel ou simplement moralisateur. Le regard des Dardenne est tout différent, il sonde et il scrute sans rien occulter, ni l’humain ni l’inhumain, ou plutôt il cherche à déceler au sein même de l’inhumain ce qu’il reste d’humanité.
Dans « Le silence de Lorna », leur nouveau film, sorti sur les écrans le 27 août, les Dardenne nous emmènent à Liège au cœur d’une machination fomentée par Fabio, un petit caïd, dans le but évident de gagner le plus d’argent possible. Pour ce faire, il organise des mariages blancs pour des immigrés qui cherchent à acquérir la nationalité belge. C’est ainsi que Lorna, immigrée albanaise, va se retrouver prise dans un piège : elle a contracté un faux mariage avec Claudy, un drogué, que Fabio veut à présent éliminer coûte que coûte et le plus rapidement possible, car il a le projet de marier Lorna à un Russe désireux, lui aussi, d’obtenir le sésame de la nationalité belge. Bien sûr, au terme de toute cette manigance, il y a beaucoup d’argent à empocher, non seulement pour Fabio, mais aussi pour Lorna dont le rêve légitime est de vivre enfin avec l’homme qu’elle aime vraiment et d’ouvrir un snack-bar.
Oui mais, voilà, il y a ce à quoi, peut-être, Fabio n’a jamais songé : c’est que, quand on fait du trafic avec des êtres humains, il est toujours possible que survienne l’inattendu, le sursaut, la prise de conscience ou, si l’on préfère, le grain de sable qui enraye la mécanique pourtant si bien huilée. D’autant plus lorsqu’il est question de l’élimination de quelqu’un, en l’occurrence de Claudy, le camé, que Fabio souhaite voir mourir d’une overdose le plus rapidement possible. Et voilà Lorna confrontée à un terrible dilemme : gardera-t-elle ou non le silence ? Qu’est-ce qui l’emportera ? Ses aspirations légitimes à une vie meilleure ou la compassion envers cet être pitoyable qu’elle est forcée de côtoyer ?
Afin de ne pas gâcher le plaisir des éventuels spectateurs, je me garderai, bien entendu, de dévoiler toute l’intrigue d’un film qui surprend et déstabilise, en son milieu, à cause d’une ellipse pour le moins audacieuse. Mais il faut saluer aussi les performances des acteurs et, en particulier, d’Arta Dobroshi que les Dardenne, dénicheurs de talents, ont trouvé au Kosovo, ainsi que de Jérémie Renier, bouleversant dans le rôle de Claudy.
Pour finir, je crois qu’il n’est rien de mieux que de donner la parole aux Dardenne. Ils expliquent volontiers que leur but, ce n’est pas que le spectateur aime le film, mais que le film aime le spectateur : « Aimer le spectateur et non le manipuler ni même le séduire, ajoutent-ils. (…) L’amour permet de voir en soi des sentiments insoupçonnés. On doit donc sortir humainement grandi d’un film. Le cinéma permet cela, tout comme il permet de découvrir l’être humain dans sa pleine dimension, humain et inhumain. »




Luc Schweitzer

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