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Interview Philippe Miller : La clarté musicale de PRIMAIRE
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Interview réalisée le 7 janvier 2017 par Benoit Basirico - Publié le 07-01-2017
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Pour PRIMAIRE (sorti le 4 janvier 2017), Philippe Miller retrouve Hélène Angel après "Peau d'homme coeur de bête" (1999), "Rencontre avec le dragon"  (2003) et "Propriété interdite" (2011). Dans ce film situé dans une école, la partition de cordes, clarinette, et piano opère comme un rituel antique.

Interview Philippe Miller

Cinezik : Quel a été votre parcours avant le cinéma ?

Philippe Miller : J'ai étudié le piano quand j'étais enfant, à partir de six ans, mais je ne me destinais pas à faire de la musique en tant que professionnel. Je suis le seul musicien de ma famille. Je n'ai pas été pris dans une dynamique de professionnalisation. Je faisais cela en amateur et c'est après le bac à 18 ans que j'ai décidé d'en faire tout le temps. J'ai pu rattraper le temps perdu en allant au conservatoire à Fontenay-sous-Bois où j'ai travaillé le solfège. Mon but était à ce moment-là de gagner ma vie en tant que musicien. En terme de composition, je suis autodidacte. Je n'ai jamais pris un cours de composition. Je suis arrivé à la composition par le théâtre. Ma première collaboration au théâtre était avec Marc'O, qui avait fait "Les Idoles" dans les années 70. J'ai fait toute une musique pour lui sur "Génération chaos" (1991). C'était une comédie musicale un peu révoltée.

Quels sont vos débuts dans la composition pour l'image ?

P.M : Mon premier travail à l'image était pour le court-métrage "Le goût du fer" (1993) de Rémi Bernard, qui est aujourd'hui directeur du festival Paris Courts Devant. J'ai écrit une musique pour quatuor à cordes. Puis très vite, j'ai fait la musique de la comédie musicale JEANNE ET LE GARÇON FORMIDABLE (1998, Olivier Ducastel et Jacques Martineau). C'est ma première composition pour un long-métrage.

Pour une première expérience sur un long-métrage, la musique de JEANNE ET LE GARÇON FORMIDABLE avait un rôle de premier plan...

P.M : Moi qui avais très peu écrit de musique, c'était presque un acte d'héroïsme, mais je m'en sentais capable. Il y a dans ce film tout ce que l'on peut trouver en musique de film : des petites formations, des solos, du chant, du ballet, de l'orchestre symphonique (avec au total 80 musiciens), dans des styles complètement différents (du tango, de la java, du classique, de la variété). Il ne fallait pas que la musique soit dans un style unifié. Jacques Martineau voulait que chaque moment musical soit autonome, ce qui nous démarquait du travail de Michel Legrand avec Jacques Demi auquel on pense quand on voit le film. On a mis 3-4 ans pour arriver à nos fins. Le film a même failli s'arrêter. C'était une vraie aventure, un moment de vie très intense.

Vous avez ensuite retrouvé plusieurs fois le couple Olivier Ducastel et Jacques Martineau... comment était cette collaboration ?

P.M : On était dans un rapport artistique très simple. Pour JEANNE ET LE GARÇON FORMIDABLE, dès que les premières maquettes sont arrivées, tout le monde a eu confiance très vite. Jacques est très cultivé, il connaît très bien la musique, c'est très facile de parler de musique avec lui, donc il a eu un apport. Mais pour les films suivants, j'ai eu davantage carte blanche. Pour MA VRAIE VRAIE VIE À ROUEN (2002), j'ai fait toutes les musiques des chorégraphies de patins à glace, ce qui était un travail spécifique à l'image. Il y a également un aspect de comédie musicale dans COQUILLAGES ET CRUSTACÉS (2005), notamment dans les génériques de début et de fin où Valeria Bruni Tedeschi chante.
Sinon de manière générale c'est un travail de composition traditionnelle.

Et qu'en est-il de votre collaboration avec Hélène Angel ?

P.M : Je suis intervenu sur son premier long-métrage PEAU D'HOMME, COEUR DE BETE (1999) par la productrice avec laquelle j'avais déjà travaillé sur un court-métrage. La réalisatrice attendait de découvrir mon travail car je venais de faire JEANNE ET LE GARÇON FORMIDABLE, ce qui m'a catalogué. En France, quand on commence dans une direction on est très vite étiqueté. Les réalisateurs pensent qu'on ne peut faire qu'une chose. De plus, le style de la comédie musicale n'appartient pas du tout à l'univers d'Hélène Angel. On a donc tenté de travailler ensemble, en la rassurant, en lui disant que je n'étais pas là pour lui proposer quelque chose qu'elle n'aimait pas. Après quatre films faits ensemble, elle me laisse une grande liberté, mais je sais que la musique il faut la gagner, même si elle aime beaucoup la musique au cinéma. On va donc énormément discuter du sens de la musique, de sa nécessité. Elle me demande une grande présence au montage. Pour PRIMAIRE, j'ai travaillé 8 mois dessus. Elle ne supporte pas de plaquer quelque chose au dernier moment, il faut que la musique soit construite en même temps que le montage. C'est toujours ainsi avec elle. Sur PROPRIÉTÉ INTERDITE (2011), un film qui n'était pas du tout évident à trouver, son appartenance au genre fantastique n'était pas évidente. Il a fallu faire trois musiques de films pour trouver la bonne pour ce film.

Dans PRIMAIRE, situé en huis-clos dans une école, votre partition a un aspect rituel comme au théâtre, dans le genre de la musique ancienne... ce qui fait écho à l'emprunt que la cinéaste a fait de la musique de Vivaldi...

P.M : Hélène aime beaucoup Vivaldi, et les concertos pour mandoline. Il y a quelque chose qui la touche profondément dans cette musique. Elle avait envie pour PRIMAIRE d'une certaine clarté dans la musique, qu'elle ne soit pas forcément complexe, qu'elle parvienne à fonctionner avec des éléments assez simples. Cela nous ramène à une sorte de classicisme et à la musique baroque. La musique dans les concertos de Vivaldi se développe avec une certaine évidence. Ce n'est pas torturé. Il y a une dynamique rythmique. Et pour le film, l'école est en effet comme un théâtre, le professeur est comme un metteur en scène, il y a même un spectacle dans le film que jouent les enfants. L'utilisation d'un thème un peu joyeux qui revient souvent donne cette sensation d'un rituel.

Avec un film sur ce sujet (on pense à "Entre les murs"), la question du réalisme s'est-elle posée ? Et par là même l'absence de musique ?

P.M : Ce film est vraiment une fiction, même s'il renvoie à des questions sur l'école que se posent les spectateurs. Hélène Angel a vraiment écrit son film comme une fiction, et je n'ai surtout pas travaillé ce film comme un documentaire. On a travaillé principalement sur les émotions, sans trop appuyer, il fallait trouver la juste limite. Hélène veut que la musique soit ancrée dans l'image. A partir du moment où elle accepte qu'il y ait une musique dans l'image, il faut qu'il y ait beaucoup de points de rencontre entre la musique, ce qu'elle exprime, et ce qui se passe dans l'image. Elle se remet aussi toujours en cause, tout en étant perseverante. Elle va amener une scène jusqu'au bout de ce qu'elle voulait, dans un travail minutieux de recherche quasiment scientifique. Elle est exigeante dans l'écriture du film. Cette exigence et remise en question perpétuelles font qu'on est jamais tombés dans une routine. A chaque film, on se demande ce que va être l'ouverture musicale. Elle est très en demande de propositions. Mon inspiration naît avant de voir les images, mais le résultat final se décide surtout au moment du montage.

Quel serait pour vous le point commun entre tous ses films...

P.M : Dans tous ses films elle parle de l'enfance, de la créativité enfantine, que ce soit dans PEAU D'HOMME, COEUR DE BETE avec les deux enfants-témoins, dans RENCONTRE AVEC LE DRAGON (2003) c'est l'adolescent qui suit l'initiation de Daniel Auteuil, dans PROPRIÉTÉ INTERDITE il y a également la figure de l'enfant, et évidemment dans PRIMAIRE. Elle a fait une œuvre cohérente. Il y a un lien très fort entre les quatre films.

L'enfance se retrouve dans la musique de PRIMAIRE avec en générique de fin une version de "Born to Be Alive" interprétée par une chorale d'enfants...

P.M : C'était une grande discussion avec la production qui voulait un "tube" pour la fin. Hélène voulait une chanson chorale comme si c'était les enfants du film qui l'avaient enregistrée. Elle a donc proposé "Born to Be Alive" et j'ai tout de suite embrayé là-dessus en proposant un arrangement de ce morceau avec piano et voix. Cela nous fait redécouvrir les paroles de cette chanson par le fait que ce ne soit plus disco mais avec un piano seul.

Jouer vos musiques en concert vous intéresse t-il ?

P.M : Je n'ai pas envie d'extraire ma musique pour en faire un concert. Cela ne m'intéresse pas. Je suis très dubitatif sur ce qui se fait actuellement en terme de concerts de musique de film. Même les musiques d'Herrmann pour Hitchcock, en ce qui me concerne cela ne marche que cinq minutes sans les images. Cela ne m'intéresse pas de les entendre en concert. Je ne suis pas convaincu par cette tendance. Pour moi faire du cinéma, c'est s'intéresser au cinéma en temps que tel. Aussi, j'aime la mélodie, trouver des thèmes, et j'apprécie mes collaborations avec Ducastel/Martineau et Hélène Angel car ils sont en demande de cela, mais j'aime aussi que ma musique soit liée au film, qu'elle soit enrichie par le son du film.

Malgré tout, aucunes de vos musiques pour Hélène Angel ne sont disponibles, l'idée de les réunir pour une future compilation vous plairait-elle ?

P.M : Personne ne me l'a proposé, il n'y a eu que deux CDs de mes BO : pour JEANNE ET LE GARÇON FORMIDABLE, et pour L' GE DES TÉNÈBRES (2007, Denis Arcand). Mais cela ne me gêne pas. Je pourrais avoir envie qu'on connaisse plus mon travail, mais ce qui compte avant tout c'est qu'on le découvre dans les films.

 

Interview réalisée le 7 janvier 2017 par Benoit Basirico - Publié le 07-01-2017

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