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LA CITE ROSE : rencontre avec le compositeur Laurent Casano et le mixeur Lionel Guenoun
Rencontre

- Publié le 28-03-2013
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Laurent Casano (compositeur) et Lionel Guenoun (mixeur) ont travaillé à la bande son riche du film de Julien Abraham LA CITE ROSE. Ce film situé en banlieue dépasse les clichés du genre, d'une part par un scénario habile, mais aussi par sa bande son ne se limitant pas à une simple compilation de rap. Tout en évoquant la genèse du projet et de ses choix musicaux, ils nous relatent le rôle du mixeur dans la construction d'une BO équilibrée.    

 

Interview Laurent Casano / Lionel Guenoun (LA CITE ROSE)

Cinezik : Il est rare d'avoir une telle proximité entre un mixeur et un compositeur. Comment s'est faite votre rencontre ?

Laurent Casano (à gauche sur la photo) : On s'est rencontré avec Lionel grâce à ce projet. Le film devait au départ être une série pour la télévision. Un pilote avait été réalisé en 2008 pour démarcher les chaînes. C'est ce pilote qui a lancé notre collaboration. On ne s'est jamais arrêté depuis de travailler ensemble.

Quels ont été les changements entre la série d'abord envisagée et le film à l'affiche ? 

L.C : L'histoire est restée la même. Avec la série, on pouvait prendre notre temps de raconter l'histoire sur plusieurs épisodes. Avec le long-métrage, il fallait tout raconter en un film. Mais peu de choses ont changé dans ce que le réalisateur avait à dire. En revanche, les questions musicales ne sont pas les mêmes. Les musiques originales, pensées pour la série (dont celle du générique) ont disparu. J'avais même "samplé" Edith Piaf ("La vie en rose") pour rappeler que le personnage est heureux de sa vie dans la cité. Mais on est reparti de zéro pour le projet de long métrage. 

Comment s'est déroulée la collaboration avec réalisateur Julien Abraham ?

L.C : On a écouté beaucoup de musiques ensemble. Il avait réfléchi précisément au projet. Entre la série et le déclenchement du long, on a revu notre copie. Mais les idées musicales ont quand même pu mûrir. On a écouté de nombreuses musiques. J'allais sur le tournage pour sentir l'humeur et voir des acteurs. Puis j'ai attendu que le film entre dans la phase de montage pour écrire des thèmes. 

Le film contient essentiellement des titres préexistants, comment le vivez-vous en tant que compositeur ?

L.C : Je savais qu'il allait y avoir des chansons. On en a même gardé qui étaient sur le pilote. Le morceau de Manu Chao qui ouvre le film ouvrait aussi le pilote. Cesaria Evora était également sur le pilote. Je suis tellement content d'être sur un si beau projet, peu importe qu'il y est surtout d'autres musiques que les miennes. Tant que cela fonctionne pour le film, c'est l'essentiel. En plus, j'adore Manu Chao, il donne une bonne ampleur à l'ouverture. 

Vous avez tout de même un de vos morceaux originaux qui a été retenu dans le film, parlez-nous de ce titre...

L.C : On a fait appel à moi pour ce type de musique électro/fusion. On m'a demandé pour ce morceau de "sampler" des sons vietnamiens, des musiques traditionnelles issues d'un album fait par le père de Steve Tran, un des acteurs du film. On voulait quelque chose de symbolique qui prolonge l'esprit familial du projet. J'ai écouté pendant des heures de la musique vietnamienne. J'ai mélangé cela avec des "beat" à la limite du hip-hop. Elle illustre une scène lorsqu'un des amis de Manu (Steve Tran) lui dit "Enlève-moi cette musique de chinois" et il lui répond "Je ne suis pas chinois mais vietnamien". Il était ainsi bien de convoquer une vraie musique vietnamienne pour illustrer ce propos. 

Donnons maintenant la parole au mixeur. Quelle a été votre intervention, en quoi a consisté vote travail ?

Lionel Guenoun : Je me suis occupé du mixage et aussi du montage son, soit un mois et demi de travail de reconstruction sonore. Le squelette sonore du film inclut les voix, les ambiances, les FX, bruitages, et musiques. Il y a donc le travail d'aller à la recherche de cette matière première comme un mineur qui va a la mine. C'est une opération importante car elle permet de créer la base des sons du film. On ne parle pas encore de niveaux, mais d'une recherche sonore. Cette recherche se fait aussi sur les musiques en discussion avec le réalisateur. Certaines musiques sont apparues au montage image qu'il va falloir ensuite affiner, trouver des bonnes coupes, pour que la scène soit plus efficace qu'elle ne l'était au montage image. Quand ce travail de placement est fait, je pars en mixage et d'autres problématiques se posent. Est-ce que sur la continuité du film, telle musique n'est pas trop envahissante ? Est-ce que la bande son n'est pas trop lourde musicalement ? Il faut ainsi gérer les respirations. On a par exemple besoin dans la dramaturgie de faire ressentir par le son la solitude d'un personnage. L'accompagnement musicale provoque une réflexion à chaque étape de la création du film. La musique est un vecteur d'émotion, de joie, de peine ou peut créer un malaise physique par des basses. Le mixage va alors pouvoir mettre cet aspect de la musique en avant. 

Vous avez donc contribué au choix des musiques ? Ce n'est pas si fréquent pour un mixeur...

L.G : Des questions se sont posées sur l'utilisation ou pas de certains morceaux à certains endroits. Le réalisateur a fait un grand travail de recherche musicale avec Laurent, pour des musiques additionnelles, des musiques qui vont servir dans la bande son du film. C'est toute une matière qui existe déjà au moment du montage son. Mais parfois, je peux ressentir des manques car j'ai un recul au mixage sur la continuité que le réalisateur n'a plus. Cette notion de recul est primordiale dans la construction d'un film. Je me demande si la scène marche ou pas avec la musique, si on n'est pas redondant, si la musique est bien en soi. Il m'est ainsi arrivé sur une séquence (celle du "carjacking", du vol de voiture) d'enlever la musique. Trois propositions musicales étaient envisagées ce qui me laisse de l'amplitude pour tester, pour trouver le meilleur axe. Une grande réflexion est possible en mixage. Mon travail consiste à servir le film au mieux. J'essaie d'avoir le recul nécessaire sur la bande son pour avoir une justesse et faire remarquer au réalisateur ce qui ne marche pas. Je suis en quelque sorte un garde fou sur tout le travail effectué depuis un an et relancer les réflexions sur d'autres propositions. Le réalisateur a toujours le dernier mot mais je suis aussi là pour être une force de propositions, pour qu'il y ait une cohérence dans la bande son. 

On parle souvent du mixeur français qui contrairement aux anglosaxons veut tout entendre dans un souci de réalisme, qu'en pensez-vous ?

L.G : Ce n'est pas parce que je vois un son à l'image que je dois l'entendre. C'est ce que font les mixeurs américains avec de grandes envolées musicales. Et en France, on a Jean-Pierre Laforce (qui a mixé "Incendies") qui a des choix artistiques audacieux. J'essaie de m'inscrire dans cette lignée de mixeurs qui utilisent le son comme une matière au service du film. Et avec LA CITE ROSE, j'ai eu la chance de participer à un film très musical, avec des parti pris. Quand le réalisateur me dit vouloir que la musique "pète", dans mon mixage je vais jouer avec les silences pour accentuer les musiques. S'il y a du silence avant la musique, celle-ci sera d'autant plus valorisée. Le film est riche en scène d'actions, et en scène de comédie dialoguée. On a une large palette de travail. 

Dans la séquence avec la musique de Cesaria Evora qu'écoute le personnage au casque pendant que les sons ambiants sont muets, cela est un choix du réalisateur ou un choix de mixage ?

L.G : Cette séquence était déjà dans le pilote. C'est un choix du réalisateur qui voulait rester avec son personnage. Le son permet au spectateur de rentrer dans la psychologie du personnage. On a une musique In qui devient Off. J'ai une collaboration riche avec le réalisateur pour définir des espaces sonores. On peut se permettre ces choix sonores si on a crée une réalité avant. On réfléchit au traitement sonore d'une réalité. 

Quel est le regard du compositeur sur ces aspects de mixage ?

L.C : Lionel a une oreille très musicale. Et cela me convient car j'aime que le son soit musical, harmonieux. Je n'aime pas par exemple qu'un morceau s'arrête au milieu d'une mesure. J'aime qu'on fasse un effet de sortie. Le son dans ce film est créatif. En tant que musicien, je ressens la musicalité du son de ce film. 

Nous pouvons évoquer un documentaire musical de 2003 du réalisateur Julien Abraham, sorte de road-documentary avec des musiciens rencontrés sur les différents continents. Cela a t-il pu aider à la recherche musicale de LA CITE ROSE ?

L.C : C'était "2001, L'Odyssée des musiques". L'idée était de faire le tour du monde et de récolter des échantillons musicaux de groupes peu connus. Du Brésil à l'Afrique et à l'Asie, ils ont rencontré beaucoup de musiciens talentueux. Un site Internet relatait les rencontres. Ce projet a donné au réalisateur une belle expérience musicale. C'est aussi grâce à ce projet que ce film a pu avoir un tel impact musical et grâce au producteur Sadia Diawara et Kwamy qui ont pu convaincre des groupes de participer au film par sa force de persuasion. C'est grâce à eux que Soprano est sur l'album. 

Oui, signalons pour terminer l'album LA CITE ROSE contenant des titres "inspirés du film" qu'on ne retrouve pas dans le long métrage...

L.C : C'est la petite surprise. Des artistes qui n'ont pas de chansons dans le film ont accepté d'écrire des chansons inspirées du film pour un album qui sort au moment de la sortie. Cela permet de faire connaître le film auprès d'un public qui aime le rap, c'est du marketing mais aussi de l'artistique car au final on a de nouvelles chansons. Cela fait longtemps, depuis LA HAINE de Kassovitz, que cela n'a pas eu lieu. 

Interview réalisée le 24 mars 2013 à Aubagne par Benoit Basirico
Dans le cadre du Festival du film d'Aubagne.

 

- Publié le 28-03-2013

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