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Les compositrices de musiques de films : la fin d'un machisme ?
Focus, Par François Faucon,

François Faucon - Publié le 23-07-2013
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En littérature, en peinture ou en musique, les hommes ne sont pas les seuls à exercer avec brio. Longtemps, la composition musicale (de même que la direction d'orchestre) a été l'apanage des hommes au point qu'on y voyait l'un des derniers bastions du machisme de naguère. Ainsi, l'âge d'or hollywoodien brille par des noms glorieux : Alfred Newman, Miklós Rózsa, Max Steiner. Puis vinrent John Williams, Ennio Morriconne, Henry Mancini, Michel Legrand, etc. Et encore après : Patrick Doyle, Philippe Rombi, Vladimir Cosma, etc. Point de noms de femmes ! Pourtant, elles sont de plus en plus nombreuses à investir le monde de la musique de films. Et le résultat vaut la peine d'être entendu, beaucoup plus parfois que les œuvres de certains ténors du barreau qui nous rabâchent les oreilles de leur insipide et habituel "boum boum"... Il existe en ce début de 21ème siècle toujours de fort belles choses à entendre, parfois loin des sentiers battus. Il faut s'en réjouir !

Pour Sylvestre D., homme de son siècle

Elles sont certainement plus nombreuses, mais voici quelques-unes de ces compositrices pour le cinéma dont on ne parle pas assez voire qu'on ignore. Pour certaines d'entre elles, les informations ne sont pas toujours faciles à dénicher.

Wendy Carlos

Ce premier exemple est à la frontière du genre. Américaine (1939), elle est née Walter Carlos avant de changer de sexe en 1973. Elle (Il) est notamment connue pour son travail, toujours difficile, avec Stanley Kubrick. Elle a contribué au développement du synthétiseur modulaire Moog qu'elle utilisera notamment dans "Orange mécanique". Pour ce dernier film, ainsi que pour "Shining" (avec Rachel Elkind), elle reprend quelques monuments du répertoire classique (Beethoven, Berlioz, Penderecki...) qu'elle vocodérise (analyse des spectres vocaux et recomposition d'un son à partir des résultats de cette analyse).

Lire son rôle dans SHINING sur Cinezik 

A écouter :
"Orange mécanique" - 1971 : "March for a clockwork orange" est une reprise électronique de l' "Ode à la joie" de Beethoven

"Shining" - 1980 
"Tron" - 1982

Julie Delpy

Franco-américaine (1969), elle fut mariée au compositeur Marc Streitenfeld. Actrice, réalisatrice et chanteuse, elle a signé la musique de son film LA COMTESSE. Elle explique dans un entretien (à lire sur Cinezik) que "parfois, il y a trop de musiques dans les films. Il faut utiliser la musique modérément, seulement quand on en a besoin. Même Bernard Hermann avec Hitchcock l'utilisait à des moments clés, ce n'est pas n'importe quoi, c'est précis."

A écouter :
"La Comtesse" - 2010

Eleni Karaïndrou

Grecque (1939), elle compose beaucoup pour son compatriote Théo Angelopoulos. Sur la page rédigée par Steve Lake (A lire ici), on apprend que selon de nombreux journalistes, elle transcende les conventions de la bande son, propose quelque chose de profondément spirituel rappelant l'ambiance des églises byzantines, elle contribue à la promotion d'un hellénisme moderne. Dans une interview donnée à Cinezik en 2012, elle parle du maître du cinéma grec et de sa poésie. On la reconnaît notamment à l'orchestration de ses œuvres : violon, violoncelle, harpe, accordéon.

A écouter :
"The Beekeeper" - 1986 - avec le saxophoniste Jan Garbarek qu'elle dit adorer 
"Ulysses' Gaze" ("Le regard d'Ulysse" - 1995 - Grand prix du festival de Cannes) 
"The weeping meadow" - 2004
"Dust of time" ("La poussière du temps - 2007) : la très belle "Waltz by the river" et "Dance Theme War 1".

Deborah Lurie

Américaine, elle est atteinte de synesthésie. Elle est donc capable d'associer musique et couleur et définit par conséquent la musique comme une expérience visuelle (dit ainsi, l'auditeur lambda que je suis voit mal l'intérêt de la chose...). Polyvalente, elle est compositrice, orchestratrice, arrangeuse et productrice.

Site officiel : http://www.deborahlurie.com

A écouter :
"9" - 2009 (sur des thèmes de Danny Elfman dont elle a orchestré bon nombre de partitions) notamment "Release" 
"Dear John" - 2010
"Safe even" - 2013

Heather McInstosh

Violoncelliste et bassiste, elle a composé la musique du film "Compliance" avec des thèmes lancinants et obsédants. Auparavant, elle a travaillé, avec son groupe The Instruments, sur le documentaire "Examined Life" d'Astra Taylor, salué par la critique.

Site officiel : http://www.heathermcintosh.com

A écouter :
"Compliance" - 2012

Delphine Mantoulet

Française, elle travaille notamment avec Tony Gatlif qui participe à la composition musicale de ses propres films (elle au piano ; lui à la guitare) et y apporte une touche "savante".

Interview : Cinezik l'a rencontré pour "Liberté".

A écouter :
"Transylvania" - 2006
"Liberté" - 2010 - Nomination au César de la Meilleure Musique 2011 (5 pistes à écouter en bas de page)
"Indignados" - 2012

Rachel Portman

Britannique (1960), son œuvre s'inscrit dans la lignée d'un John Barry et se déguste à l'envi. Elle est la première femme à remporter l'Oscar de la meilleure musique de film pour "Emma" (1997). En 2010, elle est faite "Chevalier de l'Ordre de l'Empire Britannique". Elle est la principale motivation de cet article. J'avais initialement opté pour plusieurs pistes de réflexion, notamment : "Portman ou la persistance du carmen latin". Tout un programme... Finalement, j'ai juste envie de dire que, dans le genre, c'est beau... Vraiment beau. Terriblement beau. Elle compose également des œuvres symphoniques dont un opéra sur "Le Petit Prince" de Saint-Exupéry. A noter : l'orchestration, toujours impeccable.

Site officiel : http://www.rachelportman.co.uk

A écouter :
"Legend of Bagger Vance" - 2000 
"The closer you get" - 2000
"One Day" - 2011
"Snowflower and the secret fan" - 2011
Plusieurs titres disponibles sur Deezer

Maïdi Roth

Française (1973), elle est d'abord chanteuse et arrive au cinéma grâce à Richard Krawczyk ("Héroïnes"). Sur Cinezik, elle précise "qu'il ne faut pas attendre l'image. La vraie inspiration est d'être libre d'imaginer l'histoire en lisant le scénario, le champ des possibles est ouvert. Après, lorsque l'image arrive, on juge si les thèmes fonctionnent ou pas."

A écouter :
"Héroïnes" - 1997
"Parlez-moi de vous" - 2011

Marie-Jeanne Séréro

Française, elle entame ses études au Conservatoire de paris dès douze ans. Elle obtient de nombreux prix notamment en solfège spécialisé... Elle arrive au cinéma avec René Feret ("Nannerl, la sœur de Mozart") sur les recommandations de Gabriel Yared. La sœur de Mozart n'avait pas accès aux cours de composition donnés par son père à Amadeus. Discrimination emblématique de la mise au ban des femmes compositrices tout au long de l'histoire.
En 2013, elle était à Cannes pour la comédie de Guillaume Gallienne ("Les Garçons et Guillaume, à table !"), elle en parlait à Cinezik

A écouter :
"Nannerl, sœur de Mozart" - 2010 (un site consacré au film avec l'écoute intégrale de la musique et propos de la compositrice, ce n'est pas si fréquent...)

Emilie Simon

Française (1978), chanteuse tendance pop électro rappelant Björk, elle arrive au cinéma avec "La marche de l'Empereur" qui lui vaut d'être nommée pour le César de la Meilleure musique et de remporter, en 2006, une Victoire de la Musique.

Site officiel : http://www.emiliesimonmusic.com

Lire et voir l'interview de Cinezik

A écouter :
"La Marche de l'Empereur" - 2005 
"Survivre avec les loups" - 2008 

Béatrice Thiriet

Française (1960), on la découvrira abondamment sur Cinezik, à qui elle a consacré de nombreux entretiens. Elle y précise notamment qu' "il y a majoritairement des hommes en musique comme en mathématique. C'est en train de changer petit à petit mais je trouve que le monde de l'abstraction est misogyne."

Site officiel : www.beatricethiriet.fr

A écouter :
"Lady Chatterley" - 2006
"Les invités de mon père" - 2010 (5 pistes musicales en bas de page)  
Plusieurs titres disponibles sur Deezer

Shirley Walker

Américaine (1945-2006), elle écrivait ses partitions à la main. Pionnière, elle fut la première femme à être créditée de son nom au générique pour une musique ("Memoirs of an Invisible Man"). Elle composa également beaucoup pour des séries télé ("The Flash", "The crying child"...). A noter également des musiques additionnelles, notamment pour Hans Zimmer et John Carpenter ; des orchestrations pour Danny Elfman.

Site : http://walker.cinemusic.net

A écouter :
"Memoirs of an invisible Man" - 1992  
"Batman : Mask of the Phantasm" - 1993
"Willard" - 2003

Debbie Wiseman

Britannique (1963), elle travaille pour la télévision et le cinéma. Ses partitions sont amples et épiques. Pour "Lesbian Vampire Killers" (film dramatique s'il en est, que seule la musique sauve du désastre absolu !), elle est nommée pour la meilleure musique par The International Film Music Critics Association. Elle compose aussi de nombreuses œuvres de concert. Dans l'univers très masculin de la télévision, elle a signé une partition pour la série "Homeland" (2011).

Site officiel : http://www.debbiewiseman.co.uk

A écouter :
"Oscar Wilde" - 1998 
"Arsène Lupin" - 2004
"Lesbian Vampire Killers" - 2009 

Autres compositrices qui peuvent être citées : 

Hélène Blazy, Selma Mutal, Jocelyn PookZeltia Montes...

Perspective historique

Resterait à analyser, sur le plan esthétique, l'apport de ces femmes à la composition musicale.

A partir du moment où ce sont des professionnelles, apportent-elles quelque chose de plus et/ou de différent que les hommes ? Si oui, quoi ? Une sensibilité féminine qui reste à définir et à apprécier ? Un regard différent sur l'art, la musique, la composition ? Le sujet dépasse mes compétences ; je n'en débattrai donc pas ici.

En revanche, à ceux qui voguent sur la mode du "c'était mieux avant", il faut rappeler que, toujours, les femmes furent écartées du monde de la composition musicale. Pour celles qui s'y adonnaient dans l'Antiquité, le résultat était assimilé à de la prostitution. Ainsi, Sappho, considérée comme la première poétesse-compositrice est, encore aujourd'hui, une femme dont l'œuvre est cantonnée aux plaisirs (lesbiens) ; à quelque chose relevant de l'agrément. Au mieux, une muse ; au pire, une erreur de la nature !

Au Moyen Age, les compositrices sont mises au ban de la société. Séductrice, corruptrice, descendante d'Eve (éternelle fautive devant les hommes), le concile d'Autun au 6ème siècle interdit le chant du sexe féminin dans les églises. Seules quelques moniales (Hildegard von Bingen notamment) et troubadours (Béatrice de Die) s'expriment mais ne trouvent que peu d'écho. L'idéologie naturaliste entérinera leur inaptitude viscérale à la composition musicale... A la fin du 17ème siècle, Louis XIV adorait une certaine Elisabeth Jacquet de la Guerre, compositrice et claveciniste de son état (A entendre ici). Un nom oublié de tous...

Fanny Hensel est une compositrice bien moins connue que son frère, Félix Mendelssohn... Clara Schumann est restée dans l'histoire comme une pianiste d'exception ; mais tout le monde ignore qu'elle fut aussi compositrice... Il faut attendre le 19ème siècle pour voir les femmes sortir peu à peu de la clandestinité où elles furent cantonnées. Quant on vous inculque, depuis votre naissance et depuis des siècles, que vous n'êtes qu'un ornement, rien d'étonnant à ce que vous finissiez convaincus que c'est vrai... Pour tout savoir sur ce sujet, lire ce dossier.

Aujourd'hui, les femmes investissent massivement le champ de la composition musicale pour le cinéma (ainsi que dans de nombreux autres domaines musicaux et artistiques). Il est dommage que les études sur la question ignorent trop souvent celles qui composent pour le 7ème art... Dans bien des cas, elles composent aussi de la musique dite "savante" voire "sérieuse"... Refus de mélanger les genres ? Ignorance du courant "classique" de ce qui se fait ailleurs ? Durée très courte des œuvres musicales pour le cinéma qui tend à discréditer l'œuvre elle-même en l'empêchant de s'exprimer durablement ? Preuve que la musique de films n'a, pour beaucoup, pas encore obtenu de véritables lettres de noblesse ? Regrettable dans tous les cas. D'autant qu'elles sont de plus en plus reconnues et appréciées par la profession et surtout par le public...

 

François Faucon - Publié le 23-07-2013

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