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Laurent Eyquem : Travailler aux Etats-Unis à la française.
Rencontre

- Publié le 31-01-2014
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Laurent Eyquem est un compositeur originaire de Bordeaux qui a écrit la musique de films nord-américains. Il était nommé aux World Soundtrack Awards 2013 comme l'une des révélations de l'année. On a pu entendre recemment sa partition pour COPPERHEAD. Ses projets nous confirment qu'on n'a pas fini t'entendre parler de lui !

Interview Laurent Eyquem 

Comment tout a commencé dans votre travail pour le cinéma ?

Laurent Eyquem : Je venais de sortir d'un grave accident quand la réalisatrice Léa Pool m'a demandé de faire la musique de son film québécois MAMAN EST CHEZ LE COIFFEUR (2008), avec un piano, un orchestre symphonique et des cordes en sourdine, dans un style très européen. J'ai eu des nominations aux Jutras et aux Genies (Oscars canadiens) pour cette partition.

Pourquoi avez-vous débuté dans le métier par ce film canadien alors que vous êtes français ?

L.E : En effet, je n'ai pas fait de films français. Pourtant je suis de Bordeaux, et je dois tout à mon professeur de piano qui exerce encore à Bordeaux. Le hasard fait que mes premières musiques de films ont été faites à l'étranger plutôt qu'en France. Tout a commencé donc au Canada. J'y ai même déménagé dans les années 90. Puis là je vais m'installer à Los Angeles. Car il faut être sur place pour y travailler et être intégré.

Après le Canada, comment vous êtes-vous lancé aux Etats-Unis ?

L.E : Aux Etats-unis, il est impossible d'avoir un agent si on n'est pas déjà connu. C'est l'œuf et la poule. MAMAN CHEZ LE COIFFEUR a eu des nominations qui ont attiré l'attention. Les présidents de la Warner ont alors souhaité me rencontrer après ce film. Ils étaient touchés par la sincérité des émotions et souhaitaient connaitre mon histoire. Apprendre à se connaitre est important. J'avais pour eux le style mélodique européen de Georges Delerue ou de John Barry. Mais je suis aussi un grand amateur de la musique hollywoodienne. Donc le mélange des deux a fait mon identité.

Quelle est la place d'un mélodiste comme vous à Hollywood aujourd'hui ?

L.E : La musique actuelle est souvent en arrière-plan et sur toute la durée du métrage. Je me retrouve alors à faire 75 minutes de musique, alors que j'aime bien quand un film respire. Mais le fait d'écrire des choses mélodieuses en totale carte blanche amène les réalisateurs à faire respirer davantage leur film. Lorsqu'il s'agit de films d'action, il faut en ajouter dans l'émotion, on demande alors des cuivres et des effets sonores. Ce sont des approches différentes. Les réalisateurs viennent vers moi pour les aspects mélodieux donc je suis un peu à contre-courant de ce qui se fait actuellement. Je fais une comparaison culinaire avec la cuisine américaine qui repose sur la quantité. J'essaie de surprendre avec un peu moins de quantité mais quelque chose de plus insolite.

Vous parlez de carte blanche. Avez-vous accepté des commandes pour débuter à Hollywood ?

L.E : Non, j'ai refusé beaucoup de films d'horreur ou d'action. J'en fais un avec Nicholas Cage, TOKAREV (de Paco Cabezas, 2014), puis un autre avec Vincent Cassel et Olga Kurylenko (MOMENTUM de Stephen S. Campanelli), mais ils ont de bons scénarios. J'ai besoin de sentir que ma musique peut apporter quelque chose. Ma musique est vraiment conçue pour l'image, mais je pense aussi à ceux qui vont acheter le CD. Je veux amener les gens dans un voyage et qu'ils puissent écouter les musiques en dehors du film.

Vos BO sont d'ailleurs toutes disponibles en CD...

L.E : MAMAN CHEZ LE COIFFEUR n'avait pas de sortie prévue à l'origine puis les producteurs ont été tellement émus par la musique lors du mixage qu'ils ont décidé de la sortir. Idem pour COPPERHEAD (2013) et WINNIE MANDELA (2014). Cela vient d'un intérêt des producteurs.

Quand aimez-vous intervenir dans le processus ?

L.E : J'écris vraiment à l'image. Je n'aime pas gaspiller du temps avant que le montage ne soit fini, d'autant que je joue beaucoup sur les points de synchro. Mais on me demande parfois de faire un ou deux thèmes principaux en amont. Par exemple, le réalisateur de COPPERHEAD (Ronald F. Maxwell) voulait un thème quand il commençait à tourner.

Les réalisateurs vous donnent-ils des références ?

L.E : Les monteurs surtout. Ils utilisent beaucoup de musiques temporaires, cela me donne un rythme, mais j'efface ensuite la musique pour donner ma propre signature au film.

D'où vient l'idée du piano solo dans COPPERHEAD ?

L.E : C'est le fruit de la collaboration avec le réalisateur. Les personnages du film vivent avec un sentiment de liberté dans des grands espaces, mais la vie est difficile car le film se situe dans une époque sans télévision, où la vie était épurée. Il y avait ainsi besoin d'une retenue dans les sentiments, avec le piano, et le violon qui renvoie aux immigrants avec cette note irlandaise. J'aime les films historiques et le mélange de cultures. Mais je n'aime pas les choses trop clichés.

A ce propos, pour WINNIE MANDELA (de Darrell James Roodt), avez-vous cherché à éviter le cliché de l'Afrique ?

L.E : Quand j'ai fait WINNIE MANDELA, je pensais à Johnny Clegg dont j'étais fan. J'ai enregistré avec les choeurs de Soweto. Peter Gabriel les avait déjà convoqués pour la chanson de fin de « Wall-E » (« Down to Earth »), mais c'est la première fois qu'ils étaient intégrés à un Score. Je l'ai écrit en pensant à eux. Quand je suis allé en Afrique du Sud, j'ai pu chercher des percussionnistes, des Marimba. J'ai écouté les meilleurs musiciens avant de composer, mais sans vouloir faire une musique trop africaine, car pour les producteurs cela devient plus compliqué à vendre. Il faut garder une musique universelle. J'ai écrit 70 minutes de musique en 4 semaines, 20h par jour, 7 jours par semaine, en écrivant 99% des notes. J'ai un orchestrateur, John Herberman, qui travaille aussi avec Rachel Portman. Il m'aide juste à des relectures et corrections. J'aime écrire la musique. Je ne veux pas avoir 4/5 orchestrateurs.

En fait, vous travaillez aux Etats-Unis à la française...

L.E : On peut dire ça. Je suis comme un petit garçon dans un magasin de jouet. J'ai pu rencontrer Roland Joffé, qui a travaillé avec Ennio Morricone. Il m'a avoué aimer ma musique, et souhaiter que je fasse celle de son nouveau film (GABRIEL'S GIFT, 2015). J'étais touché. Les réalisateurs, comme les exécutifs des studios, commencent à être fatigués par les Score rythmiques, avec percussions, sans mélodies. La roue commence à tourner. On revient aux mélodies.

Interview réalisée à Gand le 18 octobre 2013 par Benoit Basirico
Dans le cadre du Festival de Gand 2013

 

 

- Publié le 31-01-2014

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