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Interview Cannes 2016 / Gabriel Yared parle de Xavier Dolan (JUSTE LA FIN DU MONDE)
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Propos recueillis à Cannes par Benoit Basirico - Publié le 20-05-2016
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Avec JUSTE LA FIN DU MONDE (en compétition - Cannes 2016), le compositeur français Gabriel Yared retrouve le réalisateur québécois Xavier Dolan après TOM A LA FERME (2013). Il nous parle de cette intense collaboration pour ce qui est pour nous le film le plus interessant de son auteur.

 

"Xavier a une telle oreille qu'il prête vraiment attention à la musique, en fonction de chaque ligne de dialogue. La musique fait partie du tout. Son rôle est d'épouser et de soutenir, parfois de faire cavalier seul"

Interview

Cinezik : Xavier Dolan a jusque là surtout utilisé des musiques préexistantes dans ses films. Quelle relation a t-il avec la musique originale ?

Gabriel Yared : Xavier est un fou de musique ! C'est la musique qui guide son écriture. Travailler avec un compositeur est une nouveauté pour lui. Il n'a pas l'habitude. La musique est à son service puisqu'il l’utilise dés le départ. Avec moi, sur JUSTE LA FIN DU MONDE, on a trouvé un terrain d'entente. 

Quelles étaient ses intentions ? 

G.Y : Il m’a parlé d’une valse lente pour la scène où ils sont tous à table. Il m'a envoyé comme exemple une valse de Delerue. Il a eu ma proposition avant le tournage. Il s’est beaucoup basé dessus. Il voulait à tout prix de la musique répétitive (Philip Glass, Ludovico Einaudi…) mais j’en ai marre de la musique répétitive, ce n'est pas quelque chose que j'écoute, ni une musique pour laquelle j'ai une admiration. Il y a tout de même quelque chose à en tirer. Si tellement de réalisateurs s’attachent à cela, c'est que probablement elle doit avoir une vertu, laquelle je ne sais pas, peut-être simplement de laisser s’exprimer la caméra et les personnages, puisque comme elle se répète, elle hypnotise d’une certaine manière. Comme je n'avais donc pas envie de faire ce type de musique, j'ai cherché du côté de Jean-Sébastien Bach et son « Clavier bien tempéré » (le prélude en do mineur). J’ai écrit sur cette base un contrepoint de cordes et bois. J’ai appelé ce morceau « Bach à Glass ». Il a écouté et apprécié cette écoute, mais il ne savait pas s'il pouvait l’utiliser. On a donc décidé de se rencontrer à Los Angeles, c'était en décembre dernier, il était installé avec son logiciel de montage et j'étais à côté avec mon assistant David Menke. Quand Xavier montait une scène, il venait me voir pour écouter ce que j’avais fait. 

Comment réagissait-il face à vos propositions ?

G.Y : Il est très pointu, il se permettait de me dire que telle note ou couleur ne fonctionnait pas. Il est très précis. Nous avons avancé ensemble ainsi sans heurts. Et au bout de 10 jours, j'avais terminé la musique que j'avais commencé 3/4 mois auparavant. 

Se basait-il sur votre musique pour trouver le rythme de son montage ?

G.Y : Il conçoit son montage en fonction de l'instrumental qu'il a mis avant de me rencontrer (Philip Glass…). Il s'est servi de cette musique temporaire avant de monter avec ma musique. Même si la musique temporaire n'est pas de mon goût personnel, je comprends grâce à elle où il veut aller. C’est comme s'il me parlait de la musique, mais au lieu d'en parler avec des mots il la place. Il est très délicat et respectueux. Je lui ai dit que mettre de la musique temporaire enlève mon souffle, ça m'enlève la chose la plus importante : le rythme. Il m’a répondu que je n’étais pas obligé de me caler sur cette musique mais juste de comprendre l’intention et de faire comme je le sentais. Il m'a dit ensuite que ce que je lui avais donné allait au-delà. Il est extrêmement courtois, et très rigoureux. Je le suis aussi, donc ça me plaît de travailler avec quelqu'un qui non seulement sait ce qu'il veut, mais qui ne me met pas dans une cage. Pour revenir à ce fameux « Bach à Glass », il a été finalement utilisé dans une scène très importante : la dispute de la fin. D’autres réalisateurs auraient pu dire « non j'ai déjà essayé, je ne veux pas ». Xavier la réessaie. Et ça marche ! Pour moi c'est cela d'avoir du talent, de ne pas s'accrocher à ses opinions, ne pas être fermé, pouvoir changer d'avis. Il prend des risques ! Finalement, une musique qui a été faite à l'aveugle (car je n'avais pas encore vu le film) était dans l'ambiance et a trouvé sa place. 

Xavier Dolan comprend la musique et saisit le rôle qu’elle a à jouer ?

G.Y : Xavier a une telle oreille qu'il prête vraiment attention à la musique, en fonction de chaque ligne de dialogue. La musique fait partie du tout. Son rôle est d'épouser et de soutenir, parfois de faire cavalier seul, et même d'aller au-delà du dialogue, parfois la musique est même plus forte que le dialogue. Xavier veut vraiment que la musique ait un rôle. Comment n’aurait-elle pas un rôle pour un jeune homme qui écoute à ce point de la musique ? Je me souviens que pour TOM A LA FERME il avait mis en fond sonore « La nuit transfigurée » de Schoenberg. Il écoute de tout. Il a d’ailleurs fait le clip de la chanson « Hello » de Adèle. Il écoute toutes sortes de musiques et il est prêt à évoluer. C'est une des plus belles qualités pour un artiste. Dans son film, la musique fait danser les personnages disait-il. Elle habite ce huis clos. Il tenait à des cordes, une harpe et quelques bois. Avec ce huis-clos, il ne fallait pas écraser avec un grand orchestre, sauf pour ce fameux « Bach à Glass » qu’on a fini par mettre. 

Et dans JUSTE LA FIN DU MONDE Xavier Dolan emploie moins de chansons qu’à l’accoutumé… 

G.Y : Ce film ne pouvait pas supporter d'avoir des chansons en permanence, car c'est une pièce de théâtre qu'il a adaptée. Il y a une certaine tension, une certaine unité de lieu et de personnages. Il fallait que la musique soutiennent cela, apporte sa personnalité pour se joindre aux personnages. Pour le prochain film de Xavier, THE DEATH AND LIFE OF JOHN F. DONOVAN (je sais qu'il commence le tournage en juillet pour 4 mois de tournage), je vais lui envoyer au fur et à mesure des musiques. Je lui en ai déjà envoyé 4. La musique sera orchestrale, c'est un grand projet. Il est comme une sorte d'aboutissement de toutes ses recherches jusque-là. Et en anglais. Je vais m'adapter à la grandeur du film. La musique va être beaucoup plus grande, plus puissante, ce sera un grand orchestre symphonique. Je m'y prépare. 

Xavier Dolan est fidèle avec son compositeur comme pour ses acteurs…

G.Y : Comme il est très fidèle, je continue avec lui. Cela me ravit car, depuis le départ de Anthony Minghella, je n'ai pas retrouvé cette communion.

 

Propos recueillis à Cannes par Benoit Basirico - Publié le 20-05-2016

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