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HOSTILES, la musique d’un déchirement et d’un paysage
Hostiles (Max Richter),

Julie Issartel - Publié le 13-04-2018


Hostiles, sorti le 14 mars est passé quelque peu inaperçu en France. On ne saurait expliquer ce manque d’enthousiasme. Le film avait pourtant de nombreux atouts : des acteurs phares (Christian Bale, Rosamund Pike), une photographie à couper le souffle, une musique  remarquable, un sujet historique.  Pourtant le film n’a pas eu le retentissement qu’il méritait. Il est encore temps de parler d’une véritable gifle cinématographique et musicale, et vous inviter à courir dans les salles le voir avant qu’il ne soit trop tard.

 

Le film commence in medias res : tout de suite, le feu, le sang, les larmes. Hostiles annonce la couleur.  Il montrera la réalité des guerres que se menèrent colons et populations indiennes aussi violentes soient elles. En choisissant ce sujet, Scott Cooper s'est engagé sur un terrain glissant.    Difficile d'éviter les très nombreux pièges tendus par l'histoire du genre, marqué par le culte, l'aventure et la prouesse. Il a réussi à littéralement réinventer le genre du western.  Fini les cowboys goguenards traquant les indiens sauvages et déshumanisés sur des thèmes à la Ennio Morricone. Place au réel. Le réalisateur voulait  « un film qui retrace l'histoire de l'Ouest américain, sans être le western de nos parents ». Dès lors, la psychologie des personnages est bien plus fine que ce qu'on trouve dans les classiques du genre. Rongé par la haine et le souvenir des guerres passées, Joseph Blocker, ancien héros de guerre devenu gardien de prison, hésite entre la vengeance et la culpabilité. Contraint par ses supérieurs d'escorter un chef de guerre Cheyenne mourrir sur ses terres tribales, il s'effondre sur le sable en hurlant. Le cri ne nous parviendra jamais. La musique est ce hurlement. Elle exprime tout le déchirement de cette situation initiale. En quelques accords le tragique de la situation éclate, et le voyage peut commencer.    

Entourés de roche et de sable, le héros et ses pairs entreprennent un voyage forcé en terrain hostile, du Nouveau Mexique jusqu'au Montana. La musique de Richter, se loge dans l'immensité creuse des paysages désertiques. Il ne s'agit pas de combler l'espace, mais de créer un autre espace dans cet espace. Les vingt-quatre violoncelles (que le réalisateur, adorant l'instrument, a demandés) sont comme des rochers saillants et menaçants. Ils rappellent la gravité de la situation et le danger perpétuel des contrées traversées. Les cuivres grognent dans les graves, le piano sonne comme un glas funèbre à l'approche des sanguinaires Comanches. Les violons se hissent dans les aigus, et entre rien, seul le vide menaçant de la nature qui cerne les personnages. Richter laisse à l'orchestration le soin de nous faire entendre l'immensité des paysages. Les sons électroniques se fondent discrètement dans l'orchestre tandis que le piano grimace, déformé par des modes de jeu aux couleurs menaçantes. Les sonorités se mêlent, se confondent, et nous égarent. Si nous avançons à tâtons dans cet univers musical, Richter, lui, sait très bien ce qu'il fait. Il nous fait entendre l'inouï, nous fait voir l'invisible.  

Voir l'invisible car, derrière le périple des personnages se cache un autre voyage. Un voyage intérieur de l'ordre de l'ineffable. Les personnages évoluent dans un silence lourd de sens, laissant la musique de Max Richter se faire vecteur d'émotions. Ce que les regards ou les postures laissent deviner, la musique le déploie, l'explore. Grâce à une harmonie épurée mais efficace, le cheminement psychologique des personnages est comme susurré à l'oreille du spectateur. A mesure qu'on s'enfonce dans les terres, le thème principal descend et nous plonge dans les tréfonds de l'âme humaine, dans la haine et la culpabilité des personnages. Le lien qui se noue entre Joseph Blocker, le chef de guerre et Rosalee Quaid, rescapée d'un massacre Comanche, est soufflé par la musique, avant de se resserrer définitivement dans les dernières minutes du film. 

Finalement, Max Richter a pensé sa musique en terme d'espace sonore, de timbres et de couleurs plutôt qu'en terme de folklore. Quelques percussions, une esquisse de violon ou de chant traditionnels aux couleurs du Far West évoquent de manière fugace l'imaginaire du Western. Mais Richter a choisi de s'en tenir à cela, préférant profiter de l'espace de liberté que lui a laissé Scot Cooper. Il en ressort une bande originale organique, qui se niche dans l'immensité neutre des déserts pour y insuffler la profonde humanité et la justesse de ce film.

Julie Issartel - Publié le 13-04-2018

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