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Cannes 2018 : de la difficulté de discerner musiques originale et préexistante
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Benoit Basirico - Publié le 23-05-2018
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Un communiqué diffusé par l’AFP lors du dernier Festival de Cannes (et repris sans modification ni vérification par la presse, du Point à L’Express) indique « Sur les 21 films en compétition pour la Palme d'or, 19 comptent des musiques originales. » Cette affirmation est tout simplement fausse (il y en avait 14), ce qui nous oblige à quelques précisions. 

On entend par « musique originale » une partition écrite par un compositeur spécifiquement pour un film, qu'elle soit écrite en amont du tournage ou à partir d'un montage définitif, il s'agit d'une oeuvre inédite dont le film aura été son support d'inspiration (par son scénario, ses images, ou simplement la discussion avec un réalisateur). A contrario, une « musique préexistante », comme le terme l'indique, préexiste au film. Quand Tarantino utilise une chanson funk des années 70, c'est de la musique préexistante, c'est le cas encore lorsqu'il utilise une autre musique de film (celle de Morricone) provenant d'un autre film.

Jusque là la distinction est simple. Mais celle-ci peut être plus complexe à déceler dans certaines configurations.
D'abord, lorsque la musique est visible à l'écran et interprétée par les acteurs (comédie musicale par exemple), la musique est tellement liée aux personnages, qu'on peut avoir tendance à penser que cette musique a été faite pour le film. Mais il ne faut pas confondre « interprétation originale » (ou même « arrangement original » d'un titre existant) et « composition originale ». Ainsi, deux films de la compétition cannoise ont pu entrer dans cette confusion : LETO de Kirill Serebrennikov et COLD WAR de Pavel Pawlikowski. Si les acteurs de ces deux films slaves interprètent bien pour le film des chansons, celles-ci existaient déjà bien avant le projet, d'autant que pour le premier il s'agit de jouer les chansons d'une rock star russe décédée dans les années 80. Même si la guitare de l'interprète principal propose en intermèdes des moments de concerts des variations instrumentales des chansons cultes (dont on reconnait les thèmes), cela n'en fait pas une oeuvre originale. Parfois une musique originale peut côtoyer et cohabiter avec des titres empruntés, mais cela n'est pas le cas ici. En revanche, ce n'est pas parce que c'est chanté que ce n'est pas original. Sur EVERYBODY KNOWS de Asghar Farhadi, les seules musiques entendues sont des chansons visibles à l'image pour une scène de mariage. Ainsi, Javier Limón a écrit 3 chansons originales (dont celle de générique), interprétées par Nella Rojas.

La confusion est souvent encouragée par la mention dans les relais sur le film (dossier de presse par exemple) dans la catégorie « musique » de l'artiste dont on a utilisé la musique, mais aussi parfois par un compositeur lui-même qui pour des questions de tricherie sur les droits SACEM s'attribue la mention « musique originale » sur une musique, lui appartenant certes, mais qu'il avait écrite pour un autre film. Ce genre de réutilisation par un même compositeur d'une musique d'un film à l'autre arrive. Mais cela n'en fait pas pour autant une musique originale.

Aussi, le métier qui se développe de superviseur musical complexifie la distinction puisque de plus en plus on peut trouver dans un dossier de presse ou un site web le nom d'un superviseur à la catégorie « musique » pour son travail sur le choix des musiques préexistantes. Donc il est aisé de le considérer à tort comme le compositeur. Très souvent, il faut ainsi se renseigner sur les profils des noms mentionnés, ou au mieux voir le film (et lire les crédits musicaux en générique de fin - la meilleure info, la source de cet article - en restant sur son siège jusqu'au bout, au moment où la plupart des spectateurs se lèvent).

Précisons qu'il n'est pas en question ici la qualité des films ou des musiques (la plupart des films cités comme employant des chansons existantes sont de belles réussites), mais de l'importance de distinguer le travail d'un compositeur lorsqu'il s'agit d'honorer cette activité ou de l'évoquer dans un communiqué. 

Ainsi, pour revenir au dernier Festival de Cannes, sur les 21 films de la compétition, seuls 14 films avaient une musique originale. 2 films ont une musique existante interprétée (et parfois arrangée) spécifiquement à l'image : « Leto » et « Cold War » (et en plus d'autres titres existants off). 2 films ont exclusivement des musiques off d'emprunts : « Le Livre d'image » et « Plaire aimer et courir vite », tandis que 3 films n'ont tout simple pas de musiques : « 3 visages », « Ayka », « Le Poirier sauvage ».

Reste donc 14 compositeurs figurant au générique des films de la compétition : Omar Fadel (« Yomeddine »), Lim Giong (« Les Eternels »), Morgan Kibby (« Les filles du soleil »), Haruomi Hosono (« Une Affaire de famille »), Piero Crucitti (« Heureux comme Lazzaro »), Tofubeats (« Asako I & II »), Terence Blanchard (« Blackkklansman »), Bertrand Blessing (« En guerre »), Disasterpeace (« Under the Silver Lake »), Michele Braga (« Dogman »), Mowg (« Burning »), Khaled Mouzanar (« Capharnaüm »), Anthony Gonzalez (« Un couteau dans le cœur »), et Javier Limón pour 3 chansons sur « Everybody Knows ».

Cette confusion rend nécessaire pour une éventuelle Palme à la musique au sein du jury officiel qu'un organisme (comme la SACEM) précise quels sont les films nommés dans cette catégorie (avec par exemple une petite note de musique apposé aux titres dans les documents), au même titre que la Caméra d'Or qui labellise les premiers films.

A propos d'un prix remis à un compositeur à Cannes, l'absence actuel de prix au palmarès ne doit pas faire oublier que des compositeurs ont déjà pu être honorés par le passé pour un film en compétition, de manière aléatoire à 5 reprises (et non uniquement en 46 comme le communiqué de l'AFP l'indique, 2e erreur) : en 46 donc (à Georges Auric pour LA SYMPHONIE PASTORALE réalisé par Jean Delannoy), en 1949 (à Diaz Conde pour LA VILLAGEOISE réalisé par Emilio Fernández), en 1951 (à Joseph Kosma pour JULIETTE OU LA CLEF DES SONGES réalisé par Marcel Carné), en 1952 (à Sven Skold pour ELLE N'A DANSÉ QU'UN SEUL ÉTÉ réalisé par Arne Mattsson), et enfin en 1977 (Prix de la meilleure partition musicale à A.C. Montenaro & Norman Whitfield pour CAR WASH réalisé par Michael SCHULTZ).

Liens reprenant le même communiqué AFP erroné : 
http://www.presseocean.fr
https://www.ladepeche.fr
https://www.lagazettedeparis.fr
http://www.lepoint.fr
https://www.lexpress.fr
http://www.france24.com

 

 

Benoit Basirico - Publié le 23-05-2018

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