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Interview B.O : Saycet, l'alliage de la guitare et de l'electro pour MI IUBITA, MON AMOUR de Noémie Merlant

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Propos recueillis à Rochefort (Soeurs Jumelles) par Benoit Basirico - Publié le 25-07-2022




Avec MI IUBITA, MON AMOUR (à l'affiche le 27 juillet 2022), Saycet (Pierre Lefeuvre, compositeur français de musique électronique) signe la musique de la première réalisation de l'actrice Noémie Merlant avec une guitare manouche (jouée par Benjamin Raffaeli) pour illustrer le milieu des gitans, et une electro planante pour le bord de mer et le soleil qui éblouit, une musique solaire et romantique pour accompagner la naissance d'un amour.

Cinezik : Comment s’est passé le passage de la musique électronique au cinéma ?

Saycet : De façon très naturelle, parce que je fais une musique électronique assez cinématographique. J’ai d’abord commencé par la publicité où j’ai fait mes armes de compositeur à l'image. Cela fait seulement cinq ans que je fais de la musique de film, c’est quand même assez tard pour un projet qui date de 2005, mais la bascule est très naturelle. Je fais pratiquement la même musique sur les images et dans mes albums. 

Que ce soit “Un vrai bonhomme” (comédie de Benjamin Parent, 2019), “Le roi bâtard” (documentaire animalier de Owen Prümm, 2017), la série historique de Netflix “La révolution” (2020), comment appréhendez-vous chaque projet, à partir du scénario ou à l'image ? 

Saycet : Ce sont trois configurations complètement différentes. Sur “Un vrai bonhomme”, c'était sur le scénario. “La révolution” s’est fait sur le teaser. Ils n'arrivaient pas à le rendre sidérant. Ils voulaient de la sidération. Pour “Mi Iubita mon amour”, j'ai vu le film pratiquement fini. Il y avait un questionnement sur la musique. Noémie (Merlant) s'est beaucoup questionnée sur la couleur. Après, je pense qu'on m’appelle tout le temps pour une certaine couleur ou une certaine émotion. 

Pour “Mi iubita, mon amour” vous êtes donc intervenu sur le montage. Comment le besoin de musique est-il apparu ? 

Saycet : Elle avait un besoin de musique originale dès le départ mais on a mis du temps à trouver le liant. Elle voulait de la musique électronique, à la fois quelque chose de très contemplatif et d'acoustique. C'est un film assez pudique. Il fallait aussi une musique un peu pudique d'une certaine façon.

Comment s'est faite la rencontre avec Noémie Merlant ? 

Saycet : Je l'ai rencontrée via le superviseur musical, Mathieu Siboni, qui a proposé mon profil. Mathieu travaillait déjà sur ce film depuis quelques mois et ils n'arrivaient pas à trouver une alchimie entre la réalisatrice et un compositeur. Quand Mathieu m’en a parlé une première fois, je travaillais sur “La révolution” donc je ne pouvais pas pour une question de temps. Il est revenu vers moi deux mois après en me proposant de regarder le film, et je l’ai adoré. J'ai donc accepté. L'autre étape a été de rencontrer Noémie et d'arriver à discuter avec une personne qui n'appréhende pas la musique. Il y a beaucoup de réalisateurs qui n'arrivent pas à parler le langage musical. On a mis pas mal de temps à se trouver. Elle savait que j'étais la bonne personne. Je comprenais son film. Mais on a mis un peu de temps à trouver la subtilité. C'est un film assez subtil et on pouvait vite ne pas être dans la bonne sensation musicalement. Mais une fois qu'on a trouvé la première piste, c'était parti! 

Noémie Merlant joue elle-même dans son film le personnage d’une jeune femme, Jeanne, qui part en Roumanie. En quoi cette géographie a-t-elle influencé votre musique ?

Saycet : On ne voulait surtout pas tomber dans le cliché de la musique roumaine, je ne voulais pas faire un faux score folklorique. Noémie avait pour autant l’obsession de la guitare. Cet instrument est devenu celui du personnage de Nino, une guitare plus hispanisante que roumaine. C'est pour avoir un support acoustique rattaché au passage masculin.

Cette musique épouse le point de vue de Nino, un gitan qui tombe amoureux d’une française. Il y a ce mélange des cultures qui se retrouve dans votre musique...

Saycet : Même quand il y a la guitare, il y a toujours une base électronique.

A travers cette musique électronique, on ressent le soleil, le bord de mer, on est dans des sensations chaudes, et on est dans la romance...

Saycet : Il y avait également une certaine envie de mélancolie, mais une mélancolie positive. Il fallait trouver le bon dosage, le point d'équilibre. Il y avait toujours ce rapport à la pudeur. Quelquefois c'était un peu trop et il fallait un point d'équilibre très ténu. Je voulais que ce soit naturellement très minimaliste. 

La musique ne tombe jamais dans les pièges que le film aurait pu lui tendre. Elle n’est jamais redondante, jamais pathos. Est-ce que Noémie Merlant savait exactement ce qu'elle voulait ?

Saycet : Oui, mais elle ne savait pas l'exprimer, donc c'était uniquement basé sur de la sensation, sur du dialogue. J'aime bien avoir les réalisateurs chez moi, j'aime bien l'échange, on ne fait pas forcément de la musique, mais on en écoute. Elle savait exactement ce qu'elle ne voulait pas, donc par élimination on a commencé à trouver le chemin. J'étais aussi force de proposition. Il y a des choses qu'elle n'avait finalement pas vues arriver que j'ai proposées. Par exemple, sur la scène de la mer, je ne pense pas qu'elle s'était dit qu'on allait faire de la musique électronique, et intuitivement, en électrisant cela, ça rendait la chose plus légère dans mon écriture. Il n'y avait pas de doute chez elle. En tant que musicien, avec quelqu'un qui parle ton vocabulaire on tombe dans les automatismes, c’est beaucoup plus rapide. Avec quelqu'un qui ne connaît pas la musique, on va parler avec des sensations, des sentiments, c'est beaucoup plus abstrait, on va se laisser aller vers cette abstraction. J'aime beaucoup car ça te force à rencontrer la personne. 

C’est un travail d'interprète de rentrer dans la tête de cette réalisatrice. Est-ce que ça passait par l'échange de musiques ? Elle vous faisait écouter des choses ? 

Saycet : Pas tant que ça. On a surtout écouté des compositions que je faisais et que j'ai essayé d'adapter pour le film. Mais la première fois que j'ai vu le film, il était rempli de musiques qui n'étaient pas les miennes. Ses références je les ai donc entendues sur le film. Et la guitare était présente. 

Il y a le choix du guitariste, Benjamin Raffaeli... 

Saycet : C'est une connaissance. Et surtout j'avais envie de rester sur quelque chose de très sensible, il a un jeu très organique. Je voulais vraiment qu’on sente les doigts sur le manche, la corde, la proximité. 

Vous avez d'abord fait de la fausse guitare pour ensuite le proposer à l’interprétation ? 

Saycet : J'ai tout écrit avec de la fausse guitare, ce qui est très compliqué parce que Noémie s’est très attachée aux maquettes. Donc il fallait qu'on arrive à l'intention à laquelle elle était attachée, décuplée par une interprétation. C’est pour cela que je l’ai enregistrée dans une proximité extrême.

Et en termes de placements, est ce que des moments prévus pour la musique ont été finalement enlevés ? Ou est-ce que le placement était fixé dès le départ ? 

Saycet : Ca a un petit peu changé. Il y a eu des moments où il y avait de la musique et on l’a enlevée. Je ne voulais pas qu'on entende la musique arriver, donc j’ai souvent retravaillé les entrées. 

Cette comédienne s'affirme comme une véritable metteuse en scène avec ce filmage très soigné, ces plans rapprochés, une sensualité à travers les visages. Cette image était votre première inspiration ?

Saycet : C’est la pudeur des sentiments qui m’a guidé. Il fallait marcher sur des œufs tout le temps, ce que je n'avais jamais fait avant. Sur “Le Roi bâtard” c'était strictement l'inverse, il fallait forcer le trait pour accentuer le côté viril du lion.

Avez-vous des modèles en musique de film ? 

Saycet : J’aime Morricone. En musique électronique je suis un gros fan de Cliff Martinez, mais je faisais déjà de la musique, avec un premier album, quand je l’ai découvert. Il m’a fait comprendre qu’on pouvait faire de la musique électronique et faire de la musique de film. Le cinéma a compris qu'il fallait aller chercher des artistes qui ont déjà un monde à eux. Je pense que quand on m'appelle, comme pour Arnaud Rebotini par exemple, c’est pour un univers bien précis.

Le compositeur de films caméléon, capable de varier les univers, c’est un peu en voie de disparition ?

Saycet : Dans la musique électronique, c'est très compliqué. Mais dans “Mi Iubita, mon amour”, il y a une valse à un moment, en trois temps, à la guitare et au piano, quand ils se baladent tous les deux, de nuit, près des rails de chemin de fer. La chose la plus jolie, c'est d'arriver à reprendre une volonté du réalisateur, que ce soit un tango ou une valse, et de l'adapter à son univers. 

“La révolution”, la série historique, c'était aussi autre chose pour vous...

Saycet : Oui, mais il y avait une volonté très forte d'un univers très racé. Si on écoute le thème de la révolution et  mon premier single “Chromatic Bird”, c'est pratiquement les mêmes harmonies, c'est de l'onirisme exacerbé. Sur “La révolution”, c'est très exubérant, il fallait quelque chose de tentaculaire. Et on peut y retrouver des sonorités proches du “Roi Bâtard”. On a pris un orchestre parce qu'il y avait une volonté de la part de Netflix d’avoir du romanesque. Ce n'est pas parce que je fais de la musique électronique que je ne fais pas de la musique orchestrale. Mais elle sera toujours vue à travers quelqu'un qui pense électronique. J'assume mon propre univers au service de quelqu'un qui fait de la fiction et des images. Maintenant j'attends le projet où je pourrais faire un score avec juste un chœur.

 

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