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Compositeurs

Olivier Derivière  
Né en 1978.

Olivier Derivière

Olivier Derivière est titulaire d’un prix de fin d’études. En 2004, il remporte le prix de la meilleure bande son pour son court-métrage « La  Tartine ». Il réalise la musique du jeu vidéo « Obscure ». En 2005, il compose et enregistre, avec les musiciens du Boston Symphony Orchestra, la musique de « Obscure II » pour laquelle il remporte en 2007 au festival du jeu vidéo français, le prix de la meilleure bande son. Enfin, il compose en 2006, la musique du jeu « Alone in the dark ». Ce sera la première fois qu’un label de musique hollywoodien sort un album de musique de jeu vidéo.

Interview :
"Aujourd’hui, la musique de jeux vidéos est là pour boucher les trous sonores. Elle est complètement immature, elle a peu de sens et est uniquement illustrative".

Entretien réalisé à l’occasion du concert « Video Game symphony » qui a lieu à l’Acropolis de Nice le dimanche 2 novembre à 19 H 15 dans le cadre du festival « C’est pas classique ».

Cinezik : Quel est votre parcours ?

Olivier Derivière : Le parcours, c’est la pointe de l’iceberg. En dessous, c’est le Mordor ! J’ai commencé au conservatoire de Cagnes-sur-mer où j’ai étudié la percussion, le solfège, le piano. A 14 ans, j’ai eu mon prix de percussion. Ensuite, j’ai eu une chance inouïe dans ma vie privée qui fait que j’ai pu arrêter, ce qui m’arrangeait bien, car me retrouver dans un orchestre à faire « tigiding » au triangle, ce n’était pas mon truc. J’ai intégré le conservatoire de Nice en classe d’écriture (harmonie, contrepoint) et je suis parti un an aux Etats-Unis étudier un peu, à Berklee, à Boston. La pédagogie était différente là-bas. On n’a jamais vu les choses comme ça, on ne les comprend pas de la même manière. Même si ça a le même son à l’oreille, ça n’a pas le même sens à la description. Je suis revenu en France pour réétudier un peu. Je ne suis pas du tout académique, les conservatoires, dont je loue certains diplômés, ce n’est pas pour moi. Ce qui m’intéresse, c’est apprendre, apprendre et apprendre.
 
Quand avez-vous commencé à composer ?

Assez tôt car à 14 ans, je faisais beaucoup de coding-party. Ce sont des concours avec les programmeurs et les musiciens qui font chacun leurs démos. J’ai commencé à faire de la musique par ordinateur, ça s’est démocratisé depuis. Puis, j’ai fait mon album perso juste avant de partir aux Etats-Unis. Je n’avais pas la prétention de faire un album, mais c’était pour avoir une expérience studio. Aussi modeste soit-il, ça permettait d’acquérir une expérience. À côté, j’ai fait des petites pubs pour la télévision suisse grâce à des amis. Le relationnel marche beaucoup dans le milieu.
  J’ai également fait un court-métrage (« La Tartine ») avec un ami réalisateur, Guillaume Colomb. On a gagné le prix Movies au Festival. C’est très bien, mais moi je ne suis pas du genre à serrer les mains et à aller chercher les prix à ce genre d’évènements, c’est peut-être une erreur ! Malgré tout, c’est très agréable de voir son travail récompensé, surtout pour quelque chose qui a été fait entre quatre murs. J’ai fait aussi d’autres musiques pour des courts-métrages récompensés dont « La solitude de l’éboueur sans camion » de Jean-Marc Peyrefitte. Comme pour « La Tartine », il n’y a pas ou très peu de dialogues. La musique a un rôle à jouer donc ça m’intéresse !
 La musique pour court-métrage, c’est très compliqué. Pas pour le budget puisque pour les courts-métrages, il n’y a pas de budgets ! Le but, c’est de faire de la création. J’ai quitté le monde du court-métrage quand les producteurs ont commencé à décider à notre place. Ce qui m’intéresse, c’est l’esprit de groupe. Tu as un délire, j’ai un délire, donc on va se faire ce délire ensemble ! C’est le côté spontané qui me plaît et pas le reste. Ca a été le cas pour « La Tartine ». Le court a fait le tour du monde et pourtant, ça a été fait par deux mecs et deux ordinateurs. Je pense qu’avec peu de moyen, on peut faire de grandes choses.

> Voir le court-métrage « La Tartine »

Et puis, il y a eu « Obscure »  avec Hydravision qui a tout changé. Comment vous êtes-vous retrouvé sur le projet ?

C’est par le biais d’un ami mordu de jeux vidéos qui m’a présenté à un autre ami qui préparait le projet. On s’est rencontré et on a bien accroché. Nous sommes allés voir Hydravision ensemble. Mon discours leur a tout de suite plu parce que j’avais un discours de joueur et d’analyste. Pierre Leroux qui s’occupait d’ « Obscure » pour Hydravision a même dit en sortant que c’était trop beau pour être vrai ! C’est incroyable ! Tout s’est enchaîné après, il y a eu « Obscure II » et j’ai fait quelques autres musiques de jeux vidéos comme « Rally Championsheep » et bien sûr, « Alone in the Dark »

Comment composez-vous pour les jeux vidéos ?

Contrairement au procédé habituel où c’est le lead-audio qui décide de la musique, je refuse d’avoir un intermédiaire entre moi et les concepteurs du jeu. Je veux être impliqué au moment de la production. Comme ça, les créateurs du jeu me voient. On s’enrichit mutuellement. Mais ce travail de va et vient intéresse très peu les compositeurs aujourd’hui. Simplement, au résultat, cela se fait ressentir. Il faut d’abord s’entendre humainement avec le réalisateur. J’essaye toujours de faire quelque chose de différent, de donner du sens à ma musique, même si j’évite de faire trop original pour ne pas gêner le joueur. Si tu veux faire du politiquement correct, il faut toujours faire la même chose que les autres, plus un truc. Si tu veux faire du génial, généralement tu te casses les dents. C’est un coup de chance ou alors tu es un génie.
Ensuite, pour composer, les cas sont assez différents. Pour « Obscure II », par exemple, je n’ai composé qu’avec une indication de Pierre Leroux. Il m’a donné le thème et m’a dit comme simples indices : « corruption avec rage et mélancolie ». L’alliage a fonctionné. Quoi qu’il arrive, la règle d’or, c’est de composer avec du sens, sinon ça ne vaut rien.

Vous avez eu la chance de travailler avec des musiciens de hautes volées. Comment réussit-on à faire venir un quatuor du Boston Symphony Orchestra (Obscure II) ou les voix bulgares (Alone in the Dark) ?

> Ecoutez 4 extraits de la Bo de ALONE IN THE DARK
 
C’est vrai, j’ai eu beaucoup de chance, mais c’est aussi parce que j’ai travaillé avec des gens comme Pierre Leroux et David Nadal qui ont une grande ouverture d’esprit et qui me laissent venir avec mes propositions. Si je travaille toujours avec des grands musiciens, ce n’est pas pour me la raconter. Mais ces gens-là, tu leur donnes une partition, ils se l’approprient et l’enrichissent. C’est intéressant de travailler avec des personnes plus fortes que toi. Mais pour les voix bulgares par exemple, nous avions mis un an pour nous mettre d’accord. Moi je n’étais personne, et eux avaient déjà remporté un Grammy Award. Ils l’ont fait simplement parce que ça leur a plu.

Comment se porte le jeu vidéo et sa musique aujourd’hui ?

Le jeu vidéo veut se rapprocher de plus en plus du cinéma, mais pour moi c’est une erreur. Ils essayent d’utiliser les mêmes artifices. Mais ce n’est pas toi qui dit au joueur ce qu’il doit faire, c’est toujours le joueur qui décide. Pour la musique, ce n’est plus que de la production pure, il n’y a plus aucune implication artistique. Cela par d’un esprit de groupe qui va être synthétisé ensuite par une personne, transmise au compositeur qui ne verra jamais le jeu et qui va donner la musique selon ses critères.
 La musique de jeux vidéos, c’est de la sous qualité de musique de films actuellement. C’est une ambiance sonore jouée dans le fond. Et la production est contente, il y a de la musique. Et pourquoi ? Parce qu’il en faut. Ils n’ont aucune dimension réelle par rapport à l’implication artistique. Le but, c’est de faire de l’émotion, mais ils n’y comprennent pas grand-chose.
Par exemple, le dernier Coen « No country for old men », il n’y a quasiment pas du tout de musique. Pourtant, l’émotion est là grâce aux expressions des visages, etc… La musique est là pour argumenter. Aujourd’hui, la musique de jeux vidéos est là pour boucher les trous sonores. Elle est complètement immature, elle a peu de sens et est uniquement illustrative. Maintenant, ça fait combien d’années qu’on n’a pas connu de thèmes fabuleux ? Le dernier pour moi, c’est « Oblivion » de Jeremy Soule avec The Elder Scrols III - Morrowind.

Et Final Fantasy de Nobuo Uematsu par exemple ?

« Final Fantasy », c’est japonais, donc le facteur sympathie du côté du public est multiplié par dix milles. Tu ne comprends pas, tu ne sais pas pourquoi, mais c’est comme ça ! Les compositions en elles-même sont japonaises, c’est très rétro, une musique seventies édulcorée à la Ravel. C’est très bien fait, très bien orchestrée, mais c’est répétitif. Mais dès qu’il y a un orchestre, les mecs sont contents ! Ce n’est pas mon truc, même si c’est très bien. Mais il n’y a pas de thèmes. Je ne ressens rien personnellement, contrairement à des musiques comme « Shenmue ». L’avenir de la musique de jeux vidéos est qu’elle ne soit pas figée comme elle l’est actuellement.
 
Quelle différence y a-t-il entre la musique de jeu vidéo et la musique de film ?
 
La musique de jeu vidéo n’est pas de la musique de film, c’est très important. Moins le jeu vidéo se rapprochera du film, plus la musique de jeux vidéos sera de la musique de jeux vidéos. Il y a le jeu vidéo qui se veut cinématographique et là, il y a l’amalgame musique de film/musique de jeux vidéos et après il y a la musique de jeux vidéos pour jeux vidéos. Moi, jusqu’à présent, j’ai fait de la musique de film « light » pour les jeux vidéos, mais en utilisant le concept de jeux vidéos qui est le concept gameplay.

Mais ce n’est pas du tout le même travail, la même implication. La musique de jeu vidéo ne peut pas être aussi proche de l’action que ne l’est la musique de film par rapport à son propos. Mais la musique de jeux vidéos peut parfois être plus proche de l’action, car l’action est créée par le joueur, donc toi-même en tant que compositeur tu peux indiquer au joueur quoi faire. La musique a plusieurs rôles. Pour une musique d’un film de guerre, type « Platoon » ou « La ligne rouge » qui sont très contemplatifs, la musique est très lente, elle appelle au for intérieur. Ce rôle là, c’est là musique qui l’appuie complètement. C’est pareil pour la musique de jeu sauf que c’est à la fois quelque chose qui donne une immersion directe par rapport à une émotion et c’est aussi une indication pour le joueur. La musique s’excite, donc il y a une menace, un monstre. C’est le côté très basique de la musique de jeux vidéos. C’est basique, mais il le faut.

La valeur temps d’une musique est différente pour un jeu ou pour un film. Un compositeur de musique de jeux ne compose pas 15 heures, ça ne sert à rien et en plus c’est trop lourd à composer. Pour « Alone in the dark », c’est 6 heures de gameplay pour 5 heures de musique, c’est extrêmement rare, ça n’arrive jamais. J’ai fait ça parce que « Alone », aussi jeu vidéo soit-il, c’est un film interactif. C’est pour ça que j’ai les deux étiquettes : compositeur de musiques de films et jeux vidéos.

Peut-on apprécier la musique de jeux vidéos comme la musique de film ?

Pour aimer la musique de jeux vidéos, il faut aimer le jeu vidéo. C’est vrai que « Obscure » ou « Alone » pourrait être de la musique de films à une première écoute. Moi, je fais de la musique de film adaptée aux jeux vidéos. C’est le style musique de film, mais c’est le mode jeux vidéos. La musique est en fonction du joueur, mais selon les codes du film et les règles du jeu vidéo.

Quel est l’avantage de faire des musiques de jeux vidéos ?

Dans la musique de jeux, tu es beaucoup plus libre si tu oses. Si tu insistes et va dans ce que tu veux, on te laisse carte blanche. Les producteurs se disent : « Il a l’air de savoir ce qu’il fait et on lui donne son budget ». Parce qu’il y a du budget dans les jeux vidéos ! Mais bien sûr, il faut travailler en tout respect du jeu. C’est une collaboration. J’apporte ce que je veux faire pour le jeu, je n’apporte pas ce que je veux faire pour moi.

 Je ne suis pas plus talentueux qu’un autre, c’est en toute modestie que je fais ça. Le fait que les gens veuillent travailler avec moi, c’est parce que je suis peut-être plus attaquant, plus impliqué. Ils sentent que je suis au service du jeu. Ca compte presque plus que la musique.
Le champs d’action le plus exposée aujourd’hui est celui du jeu vidéo. Si un jeune compositeur veut faire de la musique de jeux vidéos, il faut qu’il connaisse le jeu vidéo. Sinon, il va devenir comme tous les autres et faire juste ce qu’on lui demande

Que pensez-vous de l’incursion de compositeurs de musique de film dans les jeux vidéos (Danny Elfman pour « Fable », Harry Gregson-Williams pour « Metal Gear Solid » ou Lalo Schifrin pour « Splinter Cell ») ?

C’est juste un coup marketing, car ces mecs-là n’en ont rien à faire du jeu. Malgré tout le respect que je dois à Harry Gregson-Williams par exemple, pour son jeu, il prend des banques de samples, il met les trucs bout à bout, et voilà, c’est fait. Chacun fait comme il veut, ça ne me dérange pas, mais il n’y a pas de recherches. C’est un son que Hans Zimmer a créé et c’est terrible car, maintenant, le lead-audio t’envoie cinq sons différents pour te dire ce qu’il veut. Tu écoutes et c’est cinq trucs pareils. Le style Zimmer a apporté beaucoup à une époque, « The rock », on a tous adoré ! Mais il faut oser davantage, les producteurs comme les compositeurs.
 Pour ma part, j’essaye d’ajouter de la qualité en essayant d’écrire des choses intéressantes et en faisant participer les gens talentueux. Ca permet d’amener un autre public. Il faut pousser les producteurs à ne pas prendre Danny Elfman pour faire leurs jeux, mais plutôt utiliser le London Symphony Orchestra avec un compositeur méconnu.

Avez-vous envie de composer pour le cinéma ?

Bien sûr, mais ce qui compte avant tout pour moi, c’est le relationnel. Au cinéma, les réalisateurs ont un égo surdimensionné avec des « moi je veux », des « c’est mon film » ! C’est pour ça que je ne fais plus de film aujourd’hui. Maintenant, avec les ordinateurs, on fait des maquettes, les réalisateurs veulent toujours changer quelque chose, ils veulent presque composer à notre place.

J’admire des gens comme Paul Thomas Anderson, qui a confié à Johnny Greenwood sa musique pour « There will be blood ». Sa musique l’a surpris, puis il s’est habitué. Le compositeur a apporté quelque chose à la vision du réalisateur. C’est ce qu’on appelle une collaboration, ce que les réalisateurs n’arrivent plus à faire. Ils veulent tout contrôler.

Dans les jeux vidéos c’est pareil, mais si tu as du culot et un peu de courage, tu peux t’en sortir. Tu dis aux producteurs que tu es là pour composer parce que tu sais le faire et que c’est le seul moyen pour commencer une collaboration. En plus ça le dégage d’une responsabilité et il apprend.
Un bon réalisateur, s’il sait ce qu’il veut, il n’a pas besoin de demander à un compositeur et je le comprends. Mais s’il ne sait pas, il ne doit pas arriver avec quinze CDs, il donne ses intentions et doit laisser une liberté aux compositeurs.

Quelles sont vos influences ?


Pour les jeux vidéos, ce sont les classiques donc ça ne sert à rien de les nommer. Pour la musique de films, c’est pareil (Williams, Goldsmith...). Mais dès qu’une musique est belle, je suis content, c’est pas plus compliqué ! Par contre, autant John Williams a ramené la musique symphonique dans la musique de film, autant Peter Gabriel, pour « La dernière tentation du Christ » a été précurseur de tout ce qu’on entend aujourd’hui. Pourtant, ce n’est pas un compositeur de musique de films. J’apprécie les réalisateurs qui vont chercher des gens qui ne sont pas rompus à l’exercice de la musique de films. Ils apportent des choses qu’on n’attend pas.

Quels sont vos projets ?

 « Alone in the dark » a pris deux ans et demi de ma vie donc je ne me précipite pas. J’ai des propositions, mais c’est toujours moi qui fait la démarche d’aller les chercher. Ce qui est très bien, puisqu’il faut de l’humilité dans ce métier. Mais personnellement, ce que je veux aujourd’hui, c’est progresser dans la musique. Je veux freiner la production pour me laisser le temps d’apprendre. Je réintègre le conservatoire de Nice dans la classe de mon professeur d’écriture Jean Louis Duzignant, un des derniers bastions de la musique. De toute façon, on n’a jamais fini d’apprendre. Et avec les jeux vidéos, j’apprends sans cesse car ça ne cesse d’évoluer.

Et bien sûr, il y a le concert « Video Game Symphony » le 2 novembre à Nice. Ce sera exceptionnel, car les concerts de musique de jeux vidéos sont rares et les chœurs bulgares feront le déplacement pour l’occasion. La première partie sera consacrée à Obscure II, la seconde à Alone in the dark. Ce sera un honneur de voir un concert consacré uniquement à mon travail.

Interview réalisée par Fabien Morin le 15 octobre 2008 à Nice.
Merci à Olivier Derivière pour sa disponibilité.


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interview

Olivier Derivière seul dans l'obscurité

"Aujourd’hui, la musique de jeux vidéos est là pour boucher les trous sonores." Le compositeur de ALONE IN THE DARK parle de son travail de compositeur pour le Jeu Vidéo.

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