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Nicolas Martin  

Nicolas Martin

C'est en 2004, lorsque Jérémy Clapin lui propose de composer son premier court-métrage d'animation Une Histoire vertebrale qu'il compose sa première musique de film. Cette collaboration se poursuit en 2008 avec Skhizein, autre film d'animation qui après avoir reçu le prix Kodak du meilleur court-métrage à la Semaine de la critique est en compétition au Festival d'Annecy.

Interview :
"L'animation permet au compositeur d'envisager une musique elle aussi plus ambitieuse et symphonique"

Cinezik : Comment s'est faite la rencontre avec Jeremy Clapin ?

Nicolas Martin : Je faisais partie du groupe pop/rock "Sleek" et un ami commun lui a fait passer notre album.
A cette époque, il était en cours d'écriture de son premier court métrage UNE HISTOIRE VERTEBRALE et il y avait sur ce disque quelques instrumentaux de ma composition qu'il aimait bien. On s'est donc rencontré et son univers singulier et poétique m'a immédiatement séduit. Bien que je n'avais aucune expérience dans la musique à l'image, j'ai composé en 2004 la musique de ce premier film.

Comment s'est organisé votre travail sur SKHIZEIN ?

Nous vivons assez loin géographiquement ce qui implique que nous travaillons exclusivement à distance par mail ou téléphone.
SKHIZEIN est notre seconde collaboration, on avait donc l'avantage de mieux se connaitre et surtout, j'ai eu la chance d'être intégré au projet dès le début.

Mon travail s'est déroulé en plusieurs étapes, souvent espacées de pas mal de temps.
Je suis intervenu très en amont du film, avant même le scénario. Jérémy m'a juste fait part de cette idée géniale du décalage de 91 cm comme métaphore de la schizophrénie et je me suis mis à composer un premier thème. C'est quelqu'un qui accorde une très grande importance à la musique sur ses films mais qui laisse une très grande liberté au moment de la composition. Toutefois il sait aussi parfaitement ce qu'il ne veut pas ! Ses indications ne sont pas forcément musicalement précises mais plutôt émotionnelles ou sur l'ambiance générale qu'il recherche. Avec le scénario et les premières illustrations, j'ai enregistré sommairement une première maquette principalement en midi mais qui fut un premier point d'accord avec lui.

Puis petit à petit, il m'a envoyé de nouvelles illustrations du personnage principal, des décors de son appartement et du milieu urbain dans lequel il évolue. Inspiré par tout ce matériel et à sa demande, je me suis remis à composer et j'ai enregistré une dizaine de minutes de musique, toujours à l'état de maquette, mais cette fois-ci avec de vrais instruments et une instrumentation très proche du master final. Ces musiques allaient lui permettre d'avoir une matière sonore présente durant tout le processus de création du court, allant même jusqu'à l'influencer durant l'animatique et le montage. Pour l'anecdote, lors de l'enregistrement des voix, le comédien Julien Boisselier avait la musique en écoute ce qui lui a permis d'improviser le fredonnement du thème principal sur la dernière séquence...

Lorsque j'ai commencé à travailler sur la version montée du film, celui-ci avait ainsi pour temp track ma propre musique. Ce qui est assez jouissif pour une fois, d'autant plus que certaines scènes avaient été montées directement sur la musique et fonctionnaient donc à merveille. C'est le cas de l'intro, de la séquence des "75 cm".... Je trouve que c'est vraiment l'idéal d'être impliqué si tôt. D'un côté c'est vrai que ça peut être assez long, ici par exemple il s'est passé plus de 3 ans entre mes premières maquettes et l'enregistrement du master, mais je pense qu'au final c'est le meilleur moyen d'obtenir une cohésion entre images et musique et je trouve dommage que sur la plupart des projets, le compositeur soit sollicité au dernier moment.

Ça a quand même été un film difficile à appréhender musicalement car les principaux symptômes de la maladie sont ici représentés sous la forme de 91 cm qui séparent Henri de la réalité, et certaines scènes font légèrement sourire. Toutefois, le sujet abordé n'en reste pas moins grave, j'ai donc pris le parti d'une musique mélancolique, quelques fois minimaliste. J'ai aussi évité un surplus de synchronisations pour ne pas accentuer le comique de situation de certaines séquences. Par exemple, sur la scène où Henri découvre qu'il est "à côté" de lui même, il y a simplement quelques notes froides joués par des cordes pianissimo, sans vibrato, qui posent l'ambiance sans trop appuyer l'image.
Nous étions tous les deux d'accord sur le fait que ce film n'allait pas être aussi musical qu'UNE HISTOIRE VERTEBRALE. Nous avons bien pris soin de doser mes interventions, à ne pas noyer le film sous une pluie de musique. Du coup, certaines scènes à priori impressionnantes et spectaculaires comme celle de la météorite qui s'écrase sont restés pratiquement silencieuses et je trouve que c'est du plus bel effet.

De manière générale, quel est votre rapport à la musique de film ?

Mes influences sont diverses allant des Clash à Erik Satie mais en musique de film, j'ai une grande faiblesse pour Bernard Herrmann. Je crois que je ne me lasserai jamais d'écouter ses BO aussi diverses que Vertigo, Battle of Neretva, Fahrenheit 451, The 7th Voyage Of Simbad ...
J'aime aussi beaucoup l'élégance d'écriture de Nino Rota surtout dans ses collaborations avec Fellini.
La musique de Mychael Nyman m'a énormément touché dans The Claim et The End of the Affair.
Je ne suis pas un grand fan des "fanfares intergalactiques" de John Williams, toutefois il m'a énormément surpris ces dernières années avec ses scores pour Memoirs of a Geisha, War Of The Worlds ou encore Munich.

Quel est votre parcours et formation ?

Je n'ai pas de formation classique, je suis ce qu'on appelle un "autodidacte". J'ai commencé à jouer très tôt du piano et de la guitare et je me suis intéressé par la suite à un grand nombre d'instruments comme le violon, le violoncelle, la mandoline, les percussions... Malheureusement je suis un piètre interprète mais cela me suffit normalement pour jouer mes compositions... sachant que j'ai aussi la chance d'être accompagné par quelques musiciens très talentueux et que j'utilise des samples.

Je viens de la chanson et de la musique pop et ma première intrusion dans la musique de film fut presque un accident.
D'ailleurs, quand Jérémy Clapin a fait appel à moi pour son premier court métrage, je n'avais jamais songé à composer pour l'image. Je faisais pas mal de musique instrumentale mais je pensais bêtement que la musique de film imposait trop de contraintes, hors c'est tout le contraire, écrire pour un film m'a permis justement d'effacer toutes structures pré-établies. Ça a été pour moi une véritable délivrance créative, si bien qu'il m'est devenu très difficile de composer en dehors du cadre d'un film.

Quelles sont d'après vous les spécificités du support animé ?

Je n'envisage pas la musique d'une façon différente quand je travaille sur un film d'animation ou sur un film à prise de vue réelle. Je crois même que sur SKHIZEIN j'en suis venu à oublier que c'était un film d'animation. Il faut dire que l'aspect visuel du film est un mélange de différentes techniques : 3D, 2D, photographies, craie...
La seule différence que j'apprécie est que le processus de fabrication d'un court d'animation est très long et peut permettre au compositeur et au réalisateur de travailler côte à côte.

Les progrès en 3D sont assez hallucinants d'année en année et la plupart des films étudiants bénéficient d'une technique d'une toujours plus grande qualité. Du coup, dans le milieu du court métrage, l'animation permet au compositeur d'envisager une musique elle aussi plus ambitieuse et symphonique qui n'aurait peut être pas sa place dans un court à prise de vue réelles.

Je n'ai pas une très grande culture sur le monde de l'animation, toutefois je trouve que la collaboration entre Tim Burton et Danny Elfman sur "L'étrange Noël de M.Jack" est un modèle de symbiose entre musique et image. Je suis aussi très sensible par le couple Miyazaki / Hisashi.

Interview réalisée par Benoit Basirico le 9 juin 2008


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