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Dernier Domicile Connu  (1970)

Universal - Ecoutez le cinéma (12 septembre 2002) | Réédition



François De Roubaix retrouve José Giovanni après "La loi du survivant" (1967) et "Le Rapace" (1968). Il adopte une démarche minimaliste et privilégie des motifs assez brefs qu'il réarrange sous diverses formes. Le thème principal du film est ainsi fréquemment repris mais dans une instrumentation différente. Flûte, bandonéon, piano, synthétiseur... appuyant l'idée de la recherche sans fin du tandem Jeanne/Marceau...

[© Texte : Cinezik] •

Dernier Domicile Connu

Tracklist (de la BO en CD ou Digital)

+ "Le Rapace" et "Un Aller Simple" du même compositeur.

1. Dernier domicile connu (3:52)
2. Jeanne et Marceau (2:00)
3. La recherche (1:40)
4. Gregg (1:42)
5. Poursuite / Les pigeons capucins (2:32)
6. Les maniaques (1:59)
7. Solitude urbaine (2:32)
8. Dernier domicile connu (version 2) (3:34)
9. Pour qui, pourquoi?, par Nicoletta (2:19)

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Pour ce polar urbain adapté du roman américain de Joseph Harrington, un ancien flic, José Giovanni, scénariste mémorable des films Le Deuxième souffle (Jean-Pierre Melville – 1966) et Les Aventuriers (Robert Enrico – 1967) s'intéresse à l'univers policier et aux dysfonctionnements de la justice. On suit la longue enquête de Marceau, un flic désabusé (Lino Ventura, toujours impeccable) et de Jeanne, une jeune assistante (Marlène Jobert, très bien elle aussi), à la recherche d'un dénommé Martin, un témoin indispensable à la condamnation d'un tueur. Mais la bande du meurtrier est également sur la piste de Martin et met tout en œuvre pour empêcher les deux policiers de le retrouver.

La musique de François de Roubaix soutient les déplacements des deux inspecteurs parcourant la ville à travers un motif répétitif particulièrement scandé et entraînant, proche du style populaire du jazzman Dave Brubeck. La rythmique pop du morceau est soutenue par une section de cordes énergiques qui rappelle fortement la fugue baroque et les études du clavier bien tempéré de Jean-Sébastien Bach. Contrairement à un Philippe Sarde qui écrit généralement des partitions amples et étendues, De Roubaix adopte une démarche beaucoup plus minimaliste et privilégie des motifs assez brefs qu'il réarrange sous diverses formes. Le thème principal du film est ainsi fréquemment repris mais dans une instrumentation différente. Flûte, bandonéon, piano, synthétiseur… appuyant l'idée de la recherche sans fin du tandem Jeanne/Marceau qui semble sans cesse revenir sur la même piste sans jamais arriver à retrouver le témoin.

Ce thème principal, véritable hymne du sample a été très utilisé dans la musique pop et chez les rappeurs underground. Citons notamment Robbie Williams ( I will survive ) et Lil Bow Wow ( That's my name ). Il est par ailleurs intéressant de noter que plusieurs artistes de l'électronique trip-hop ont souvent resampler ou réarrangés de la musique de François de Roubaix, l'intégrant dans leurs compositions. Le disque Cinemix édité par l'incontournable Stéphane Lerouge présente des remixes de plusieurs pièces de De Roubaix couplées avec d'autres compositeurs français tels que Michel Magne, Antoine Duhamel, Eric De Marsan… Le morceau Dernier Domicile connu , interprété au violoncelle par Alif Tree est particulièrement étonnant. Sans le savoir De Roubaix utilisait déjà des techniques d'enregistrements résolument modernes, les mêmes que celles des musiciens d'aujourd'hui, intéressés par le bricolage sonore. Il avait son propre home-studio et pratiquait la technique du collage et du re-recording donnant ainsi à ses compositions un relief stéréophonique extrêmement riche pour l'époque.

La complexité sonore de la partition de Dernier Domicile Connu se distingue dès le générique du début, particulièrement ingénieux dans le rapport son-image. La caméra filme un personnage désespéré qui court dans les rues de paris, l'arme au poing avant d'être cerné et abattu dans un terrain vague par l'agent de police Marceau. La musique de De Roubaix est une superbe superposition rythmique de percussions et de tams tams, ponctuées par des notes vives de cuivres et de violons. De fréquents arrêts sur images sont pratiqués figeant l'acteur dans sa course tandis que s'inscrivent en caractères rouges le nom des techniciens du film. La rythmique de basse rappelle le battement du cœur et accompagne la traque du jeune homme jusqu'à sa mort. Le morceau disponible sur CD ne rend hélas pas vraiment compte de la dimension globale du générique puisqu'il n'est pas représenté intégralement.

Greg , le thème de Michel Constantin, qui interprète le chef de la bande du tueur, est un motif extrêmement inquiétant. Des nappes d'orgue électronique tendues ponctués par 4 notes graves jouée au saxophone. Plus loin des notes enchevêtrées au piano rappellent beaucoup le style de certaines compositions d'Ennio Morricone qui eut une grande influence sur De Roubaix. Les deux compositeurs partagent également le même goût pour les sonorités instrumentales inédites, l'association d'instruments hétéroclites et les thèmes simples et populaires, faciles à retenir.

Le meilleur exemple de cette singularité du traitement instrumental se retrouve dans le superbe motif de la séquence des cinémas où Jeanne et Marceau partent à la chasse aux maniaques, expulsant des salles tout les détraqués sexuels qui jettent leur dévolu sur d'innocentes victimes. La pauvre Marlène Jobert qui sert d'appât en fait malheureusement les frais ! L'orchestration du morceau, un mélange de musique concrète et de sons électroniques est tellement singulière qu'il est difficile de reconnaître la nature des instruments… Une véritable cuisine musicale. Là aussi l'extrait disponible sur cd, coincé entre deux autres morceaux s'éloigne du motif original. Dans la séquence du film, le thème est répété plusieurs fois dans un montage sonore beaucoup plus élaboré.

Pour accompagner les moments d'amertume de Marceau lorsqu'il se penche sur son passé tragique, De Roubaix compose un thème émouvant, le morceau Solitude joué par un bandonéon mélancolique et un xylophone au timbre très pur qui reprend la rythmique du thème principal du film. De Roubaix réinjecte ainsi au fil des morceaux des segments de compositions déjà utilisés accentuant jusqu'au-boutiste l'idée de minimalisme pour arriver à une parfaite concision des éléments sonores.

La bande son du film est ainsi une succession de thèmes analogues qui agit plutôt comme une structure, un leitmotiv que comme une illustration. Elle caractérise les lieux et les personnages mais aussi des situations. Le motif principal intervient de nombreuses fois durant la recherche du témoin dans la ville. La bande des malfrats à son propre thème, Greg mais ce morceau intervient aussi lorsque Martin, retrouvé par la police est emmené au tribunal pour témoigner. Avec la résurgence de ce thème, le réalisateur amalgame les méthodes austères de la police avec celle des malfaiteurs. Pour le témoin, être retrouvé par les malfrats ou la justice constitue le même état de fait. Le réalisateur, qui fit d'ailleurs de la prison ne semble manifester aucune condescendance pour le système judiciaire. Par ailleurs, lors de sa sortie en 1969, le film eu quelques problèmes avec la censure à cause de sa vision peu flatteuse de la police parisienne.

Le parallèle le plus intéressant est celui du motif Solitude , attribué d'abord à Marceau mais qui revient, jouée par une flûte lorsque Martin et sa fille Marie apparaissent pour la première fois. Ainsi ce thème de la solitude, en plus de caractériser les personnages les rassemble et tisse d'étroites correspondances. La situation désespéré de Martin se joint avec le passé tragique de l'inspecteur. Comme il l'explique lui même dans le livret du cd, le réalisateur , José Giovanni a toujours recherché dans ses films une approche originale de l'accompagnement musical, à contre courant de l'illustration sonore classique.

" Mon objectif est d'abord de tourner un film qui tient debout tout seul sans béquilles musicales. Le compositeur aura alors tendance à écrire quelque chose d'insolite, d'original, d'aller vers le contrepoint.[…] François de Roubaix n'a jamais cherché à doublonner l'image mais toujours à l'enrichir de son propre regard. "

Sur le cd on peut bénéficier (hum !) d'une chanson inédite écrite par le réalisateur et interprétée par Nicoletta : Pour qui pourquoi, morceau basé sur le thème principal du film. A l'origine, ce titre devait illustrer le générique de fin mais n'a finalement pas été utilisé. En entendant la voix nasillarde et un peu trop appuyée de Nicoletta on comprend pourquoi ! Le bonus proposé est en revanche bien plus intéressant. Il s'agit d'une version assez intimiste du thème principal pour petit ensemble où la rythmique de la batterie se fait plus discrète au profit du piano bastringue et de la guitare sèche.

Le CD comprend également deux autres bandes originales composés pour les films de José Giovanni. La splendide musique latino-américaine du film Le Rapace interprété par le groupe Los Incas et celle d' Un aller simple qui contient le surprenant Aspic, morceau sombre et inquiétant qui se rapproche beaucoup de l'atmosphère fascinante de Teardrop du groupe Massive Attack.

Julien Mazaudier

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