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Entre Ses Mains  (2005)



Une musique dense et poignante pour orchestre à cordes qui accompagne sobrement les dernières minutes du film et le générique. 

[© Texte : Cinezik] •

Entre Ses Mains

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Laurent (Benoît Poolevorde), vétérinaire, est victime d’un dégât des eaux. Venu demander à sa compagnie d’assurances d’indemniser le préjudice qu’il a subi, il rencontre une jeune femme mariée, Claire (Isabelle Carré), dont les propos rassurants le séduisent immédiatement. De fil en aiguille, ce deux personnes, qui partagent un lourd passé dont on ne saura jamais rien, entretiennent un rapport de séduction de plus en plus dangereux, alors qu’au même moment, la région est traumatisée par le meurtre de plusieurs jeunes femmes célibataires, tuées sauvagement au scalpel.

Benoît Poolevorde excelle dans un rôle de composition dont la profondeur et l’humanité tranchent avec la légèreté des personnages qu’il incarne d’habitude. Son jeu est subtil, tout à la fois superbe de fragilité et de cruauté silencieuse : il est le pivot de ce film, face à une Isabelle Carré radieuse, qui joue à merveille cette femme habitée par le doute, prête à se sacrifier pour sauver l’être qu’elle aime inconsciemment. Le jeu de séduction entre ces deux personnages est mis en scène de manière délicate, sans vulgarité, sans exagération : Anne Fontaine, la réalisatrice du superbe Comment j’ai tué mon père, décrit de façon juste ce processus ambigu, toujours sur la corde raide, faite d’occasions ratées, de fuites, de pleurs, de gestes avortés par une peur vite étouffée.

Entre ses Mains est un film qui le fait le portrait d’un séducteur mais également celui d’un serial killer : pas celui qu’on se complait à ébaucher de façon manichéenne dans les médias et dans les films américains, non, celui d’un homme avant tout : ici rien n’est tout à fait noir, et c’est d’abord l’humanité du tueur, sa sensibilité, sa faiblesse qui font l’intérêt du film et la subtilité de son propos. Le geste brutal du meurtrier n’a rien de sauvage pour le spectateur : on l’interprète plutôt comme la violence désespérée d’un homme ordinaire (on pense au violeur du film de Pedro Almodovar : Parle Avec Elle), et à cet égard on peut pardonner assez facilement un geste fatal que dans d’autres circonstances on aurait condamné sévèrement sans autre forme de procès.

Entre ses mains est un film simple qui distille une angoisse sourde en associant l’amour et la violence d’une manière assez inédite : l’ambivalence amour-haine de Freud, mainte fois évoquée, transposée dans une histoire très contemporaine, fortement ancrée dans la réalité d’aujourd’hui, où les meurtriers font la une des journaux.

La majorité du film est silencieuse afin de permettre à l’ambiguité des sentiments, mêlés de peur et d’amour de naître sans artifice : Anne Fontaine a bien décidé de synchroniser au film quelques musiques préexistantes, en succombant à la mode du moment (chansons du groupe de pop-rock Bloc Party, de l’artiste remixé Starsailor et autres airs fashion), mais ces morceaux sont utilisés de façon diégétique dans des séquences qui se déroulent dans des bars ou des discothèques.

La véritable vedette musicale du film demeure assurément Pascal Dusapin. On connaît les goûts d’Anne Fontaine et l’audace de ses choix : deux ans après Eyes Wide Shut, la réalisatrice avait réussi à obtenir Jocelyn Pook dans Comment j’ai tué mon père. : la compositrice avait offert à la réalisatrice française une œuvre contemporaine dense, sourde et habitée, bien meilleure même que la musique qu’elle avait signée pour le film de Kubrick.

Du coup, le choix de Dusapin n’étonne pas : il s’inscrit dans une logique avant-gardiste et courageuse qui ne peut que réjouir les amateurs de musique contemporaine et de musique de film de qualité. Néanmoins, c’est oublier que Pascal Dusapin est un Personnage, une sorte d’égérie de la jet-set musicale, la Muse des DJs, un compositeur vénéré, adulé, mais également très contesté. Sa première intervention dans un film est à ce titre un événèment, qui a suffi pour que je n’aille voir le film que pour cette raison : j’avais adoré son operatorio La Melancholia, et les extraits d’A Quia diffusés sur ARTE.

Alors on attend... On attend quelques minutes, puis une heure... Et cette musique arrive... Doucement... Une musique dense et poignante pour orchestre à cordes qui accompagne sobrement les dernières minutes du film et le générique. Dans le film, cette pièce se justifie : le sérénité qu’elle suggère accompagne très bien le dernier acte qui se joue, cette fin troublante et magnifique... Cependant il faut avouer que la qualité intrinsèque de cette musique n’est pas à la mesure de notre attente.

Je ne sais s’il faut déplorer la brièveté de l’intervention du compositeur puisque le film fonctionne très bien sans musique originale, mais elle rend très hypothétique une édition sur CD de la BO du film : il faudra attendre que Pascal Dusapin édite pour le disque sa musique au rayon classique. En attendant, la partition de la pièce du compositeur français, sobrement intitulée Musique pour un film d’Anne Fontaine est disponible aux Editions Salabert.

Damien DESHAYES

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