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Ghost In The Shell 2 : Innocence  (2004)

Beez (2005) - 0:47:21 | Original Score [musique originale]


 

Après avoir signé une partition à succès pour Ghost in The Shell, Kenji Kawai nous revient en pleine forme sur Innocence, pour lequel il signe une nouvelle composition à la fois chorale, électronique et instrumentale. Le compositeur apporte à son tour une certaine spiritualité au film, une force musicale très forte à l'écran.



[© Texte : Cinezik] •
Ghost In The Shell 2 : Innocence

Tracklist (de la BO en CD ou Digital)

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Comme dans le premier épisode, Kawai renoue avec un style atmosphérique et sombre où les sonorités électroniques froides et métalliques côtoient des parties plus enlevés avec, au centre de la partition du compositeur japonais, le superbe 'Kugutsuuta ura mite chiru', écrit pour choeur, synthé et percussions. Le chant fait ici office de thème principal de la partition et est clairement repris ici des parties vocales du premier opus et plus particulièrement du morceau ‘Making of a Cyborg’, assurant ainsi une certaine continuité musicale entre le premier et le second épisode. Toujours chantées par ces voix féminines aiguës inspirées des chants japonais zen, les parties chorales de Ghost in the Shell 2 s’articulent autour de paroles énigmatiques en vieux japonais dont le sens de chaque mot résonne à travers les scènes illuminées par ces pièces chorales, que ce soit le générique de début du film (‘Kugutsuuta ura mite chiru’), la magnifique scène du carnaval dans la ville rythmée entièrement par la musique de Kawai (‘Kugutsuuta aratayo ni kamutsudo hite’) ou la scène de l’attaque finale dans le bateau de Locus Solus avec ‘Kugutsuuta kagirohi ha yomi ni mata muto’ (sans oublier une ultime reprise de ces choeurs dans le bref ‘Tohokami emi tame’). Ainsi, ‘Kugutsuuta ura mite chiru’ pourrait se traduire par ‘la ballade des poupées: les fleurs pleurent et tombent’ (précisons au passage que cette traduction personnelle est basée sur la traduction anglaise des paroles des chants posté par Kenji Kawai sur son site internet).

A travers les images poétiques des paroles du chant, il est question de la descente des dieux sur un nouveau monde, des fleurs comme symbole de la vie qui anime les poupées et des esprits, de leurs lamentations et de leurs rêves, d’où l’image poétique des fleurs affligées qui tombent. On retrouve les mêmes paroles et images poétiques dans le second chant mais c’est pour les choeurs de l’attaque finale sur le bateau que les paroles changent et nous dévoilent de nouveaux éléments. Dans ‘Kugutsuuta kagirohi ha yomi ni mata muto’, il est question de fantômes qui attendent dans l’au-delà, enfermés dans leur carapace, et qui prient les dieux pour caresser l’espoir de la réincarnation. Les chants font évidemment référence ici aux religions bouddhistes mais aussi hindouistes, un fait propre à l’univers spirituel/mythologique des deux Ghost in the Shell, puisque même le titre des films fait référence à cet "esprit dans une carapace", autrement dit cette " âme dans un corps", d’où la réflexion constante dans les deux films sur ce qui définit la vie et l’esprit humain, qui cherche constamment à s’élever, réflexion prolongée ici à travers la figure symbolique des poupées (le titre énigmatique de Innocence n’étant finalement qu’une métaphore de la vie). Pour résumer, à l’instar du premier épisode, les nouveaux chœurs composés par Kenji Kawai pour Ghost in the Shell 2 nous proposent un commentaire philosophico-poétique du film, pas forcément par rapport aux séquences qu’elles accompagnent mais plus dans un certain second degré, par rapport à l’atmosphère générale du film. La musique donne ici des clés pour la compréhension de l’intrigue, même s’il paraît peu probable que certains spectateurs comprennent aisément le sens des paroles étant donné qu’il s’agit de vieux japonais qui n’est plus couramment parlé aujourd’hui. Lors du générique de début, on aperçoit des éléments se structurer ensemble et former progressivement une poupée. Lorsque les chanteuses entament les paroles de la ballade des poupées, la musique prend alors tout son sens sur les images. Elle se veut commentatrice extérieure de cette réflexion philosophique sur "objet inanimé, avez-vous donc une âme?", ou sur la façon dont on pourrait définir la vie en général à travers les interrogations de poupées, dans un monde où humanité et technologie se confondent dangereusement au point d’avoir réussi à annihiler toutes les barrières séparant ces deux concepts. Par rapport aux chants du premier opus, on notera le fait que les chants de Innocence sont ici beaucoup plus harmoniques, même si l’on retrouve les mêmes sonorités et une utilisation similaire des percussions japonaises. Ces chants s’avèrent même être bien plus puissants et émouvants que dans le premier épisode, preuve que la musique de Kawai a gagné en maturité, en développement, en idées.

L’utilisation des choeurs dans la scène du carnaval est elle aussi splendide, les paroles de la ballade des poupées côtoyant les images de personnages en baudruche et autres déguisements de carnaval avec une certaine poésie, comme pour l’affrontement final contre les gynoïdes sur le bateau de Locus Solus où la musique semble quasiment contraster avec le premier degré de l’affrontement, suggéré ici par un ostinato rythmique d’une basse de synthé et des percussions nippones traditionnelles. Le chant prend ici sa plus belle et plus puissante forme dans une variante intense où se mélangent action, chant et effets électroniques en tout genre sur près d’une dizaine de minutes pour un cocktail musical grandiose parfait lors de cette longue séquence finale, la musique apportant alors une émotion intense à ce qui aurait pu rester une simple scène d’action sans relief si Oshii et Kawai n’y avaient pas apporté leurs contributions et leurs inspirations. Seule ombre au tableau, comme dans la musique du premier opus, le reste du score fait souvent pale figure par rapport à ces pièces chorales grandioses et enlevées. Ainsi, l’introduction du film sur ‘Dungeon’ verse dans de l’atmosphérique sans grand relief, traversé d’une nappe de synthé sombre et de diverses sonorités métalliques alors que Batou mène son enquête au début du film et affronte une gynoïde en furie. Même chose pour ‘Type 2052 Hadaly’ et ‘Etorofu’ avec ces effets électroniques/métalliques un peu étranges qui nous plongent dans une atmosphère plus mystérieuse et froide. Si la musique apporte un certain sentiment de lenteur et d’étrangeté à des scènes d’enquête ou de réflexion avec Batou et son collègue Togusa, l’écoute isolée paraît plus décevante et résolument vide. Kawai se contente d’enchaîner des effets sonores sans grande mobilité, installent une atmosphère sonore minimaliste et froide qui nous laisse toujours un peu sur notre faim. Heureusement, ‘Attack the Wakabayashi’ secoue un peu et nous permet d’entendre un bon morceau d’action traversé par des percussions endiablées, des cordes et des synthétiseurs, le tout laissant suggérer un certain don du compositeur pour les musiques d’action, un genre qu’il n’a pas vraiment l’habitude de composer alors qu’il semble pourtant être relativement à l’aise dans ce genre de musique. Le morceau accompagne avec fureur la séquence où Batou et Togusa attaquent les yakuzas vers la première moitié du film, le morceau apportant un peu de relief entre deux passages atmosphériques un peu ennuyeux (il faut dire qu’il s’agit aussi, à part pour l’affrontement final, d’une des rares scènes d’action du film!).

Deux morceaux sortent néanmoins du lot, ‘The Doll House I’ et ‘The Doll House II’, deux pièces étranges et inquiétantes entièrement composées d’un son de carillon qui tournoie mystérieusement dans l’air avec une réverbération étrange et profonde, un effet sonore que le compositeur a obtenu en enregistrant sa musique dans une pièce isolée sans avoir recours à un trucage de synthétiseur. Le résultat, étonnant, donne l’impression d’entendre un carillon désaxé, car même s’il joue parfaitement en place, la résonance quasi chaotique du son donne l’impression d’un fouillis sonore suggérant un mystère, un malaise sous-jacent. Le morceau accompagne avec une efficacité rare et une grande inventivité la séquence où Batou et Togusa explorent la grande maison "mémoire" de Locus Solus, alors qu’ils découvrent à l’entrée de l’immense maison un mécanisme proche des automates, sous la forme d’un oiseau, probablement en référence aux oiseaux symboliques des religions bouddhistes et hindouistes – à noter au passage le plan des statues d’ange décapités, un plan énigmatique que l’on trouvait aussi dans le précédent film de Mamoru Oshii, Avalon, qui nous relie une fois encore à ces symboliques religieuses subtiles et toujours parfaitement dissimulées dans le film. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le score de Ghost in the Shell 2 est tout sauf répétitif. Au contraire, Kenji Kawai a tenu à privilégier un certain éclectisme musical, à tel point que l’ensemble souffre par moment d’un certain manque d’unité et de cohérence globale, même si la triple reprise des choeurs japonais suffit à asseoir une certaine unité thématique au sein même de l’oeuvre de Kawai – et donc du film d’Oshii. On notera pour finir la présence inattendue de deux chansons, ‘River of Crystals’ et ‘Follow Me’ (cette dernière n'étant pas de Kenji Kawai !). La première s’apparente à une ballade jazzy classique interprétée en anglais par Kimiko Itoh (fameuse chanteuse de jazz assez connue au Japon), que l’on entend lors d’une scène où Batou et Togusa discutent un soir dans la voiture (la musique fait plus office à ce moment là de "source music"), la seconde accompagne le générique de fin du film d’une façon assez banale et somme toute passablement inspiré. Toujours interprétée par Kimiko Itoh, cette chanson est en fait adapté du célèbre second mouvement du Concerto d’Aranjuez du compositeur espagnol Joaquin Rodrigo, que la chanteuse a adapté ici sous la forme d’une ballade jazzy intimiste très conventionnelle, chanson probablement choisie peut-être afin de refléter d’une façon plus accessible pour le public occidental la réflexion autour de la ballade des poupées de Kenji Kawai. Il est quand même question dans les paroles de ‘River of Crystals’ de rêves, de fleurs et de souvenirs, des éléments déjà présents dans les choeurs japonais. On retrouve d’ailleurs des éléments similaires dans les paroles de ‘Follow Me’, où il est question d’évasion vers d’autres horizons (le rêve que caresse les poupées dans le film, à l’instar du personnage du major Kusanagi dans le premier épisode). Une fois encore, force est de constater que Oshii et Kawai ne font jamais rien au hasard et multiplient les détails avec un souci artistique intègre et parfaitement respectable.

En conclusion, si vous avez adoré le travail de Kenji Kawai sur Ghost in the Shell, sa nouvelle partition pour Ghost in the Shell 2 – Innocence devrait vous séduire pleinement, la musique s’avérant être encore plus éclectique, diversifiée et surprenante, même si comme toujours on regrette qu’en dehors des parties chorales et d’une très étonnante pièce de carillon la musique ait tendance à se relâcher et à verser dans l’atmosphérique "mou du genou" et sans grande ambition. On aurait peut-être ainsi souhaité une plus grande cohérence musicale dans la globalité de l’oeuvre qui donne par moment l’impression de n’être constitué que d’une suite de morceaux différents les uns des autres sans rapport entre eux, ce qui n’est pas le cas évidemment, même si c’est le sentiment que l’on ressent parfois surtout à l’écoute de la musique sur l’album du score. Voilà en tout cas la preuve que la collaboration Mamoru Oshii / Kenji Kawai n’a pas fini de nous étonner et nous promet encore de beaux et grands moments en perspective !

Quentin Billard

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