Calendrier des films Interviews  • Sorties de B.OCoups de coeurCritiques de B.O ActusCannes 2019

EN

VOIR

PLUS

King Kong  (2005)

Decca (13 décembre 2005) - 1:14:07 | Original Score [musique originale]



Après le rejet d’Howard Shore, on était en droit d’attendre une catastrophe musicale : écrire et enregistrer trois heures de musique en moins d’un mois évacuait tout espoir d’entendre une partition mûre et mémorable sur les images. Et pourtant, à l'écoute, la musique d'Howard est quasi-parfaite. Si elle n’évite pas les clichés, elle demeure étonnamment efficace, inspirée et surtout, émouvante.

[© Texte : Cinezik] •

King Kong

Tracklist (de la BO en CD ou Digital)

1. King Kong (1:09)
2. A Fateful Meeting (4:16)
3. Defeat Is Always Momentary (2:48)
4. It's In The Subtext (3:19)
5. Two Grand (2:34)
6. The Venture Departs (4:03)
7. Last Blank Space On The Map (4:43)
8. It's Deserted (7:08)
9. Something Monstrous... Neither Beast Nor Man (2:38)
10. Head Towards The Animals - (2:48)
11. Beautiful (4:08)
12. Tooth And Claw (6:17)
13. That's All There Is... (3:26)
14. Captured (2:25)
15. Central Park (4:36)
16. The Empire State Building (2:36)
17. Beauty Killed The Beast I (1:59)
18. Beauty Killed The Beast II (2:22)
19. Beauty Killed The Beast III (2:14)
20. Beauty Killed The Beast IV (4:45)
21. Beauty Killed The Beast V (4:13)

Nos articles sur cette BO

Attention : si vous n’avez pas vu le film, cette critique contient des SPOILERS !

King Kong était sans conteste l’une des bandes originales les plus attendues de l’année, au même titre que le film. Initialement engagé sur le projet depuis sa participation à la trilogie du Seigneur des Anneaux, on attendant du compositeur canadien Howard Shore une partition massive et violente, en référence directe avec celle de Max Steiner, créée en 1933 pour le film original, et qui définissait à l’époque l’essence même de la musique hollywoodienne, où leitmotivs et thèmes grandioses soutenaient le film de bout en bout. Howard Shore, connu pour ses orchestrations denses et sombres, semblait correspondre mieux que quiconque pour une telle entreprise, bénéficiant en outre d’une solide expérience avec Peter Jackson, le long des quatre années de production du Seigneur des Anneaux.

Mais le sort en a décidé autrement. Le sort, ou plutôt Peter Jackson lui-même, qui selon les communiqués tombés à la mi-octobre, a annoncé un différent artistique avec le compositeur, amenant Jackson a se séparer de Shore à moins de deux mois de la sortie du film. Scandale ! Trahison ! Ce qui semblait comme la collaboration artistique la plus excitante de l’année n’était plus qu’un rêve lointain. Comment, après plus d’un an de travail (malgré la brillante participation de Shore à A History of Violence de Cronenberg la même année), le grand Peter Jackson pouvait-il mettre sur la touche celui qui mît si brillamment en musique sa trilogie culte ? Comment un cinéaste qu’on estimait génial et visionnaire avait-il pu se rendre compte d'une telle erreur à moins de deux mois de la sortie du film, après plus de six mois de post-production ? Changer de compositeur et refaire la musique d’un métrage de trois heures en un mois seulement semblait mener King Kong droit dans le mur. Et pourtant… nous sommes en présence d’un quasi chef d’œuvre ! Peter Jackson : visionnaire ?

Car le fil rouge du King Kong version 2005 n’est pas tant le spectacle, pourtant époustouflant, que nous offre à plusieurs reprise le cinéaste tout au long du film. Jackson l’avait annoncé lui-même : la force de son film, ce serait l’émotion. Il ne fallu pas chercher très loin pour trouver le compositeur maître en la matière : James Newton Howard, le compositeur attitré de M. Night Shyamalan, qui avait signé en 2004 sa meilleure musique pour Le Village, où soli de violon et orchestre symphonique se mariaient à merveille pour accoucher d’une œuvre déchirante de mélancolie et de beauté. On se souvient aussi de Signes et son motif répétitif obsédant, et ses envolées lyriques à pleurer. Aucun doute : Howard est le maître de l’émotion intime et sincère à Hollywood, tout en demeurant un compositeur expert en matière d’action et d’aventures en un temps record (il avait bouclé sa – brillante - partition pour Waterworld en deux semaines seulement).

C’est avec une note de mystère qu’Howard ouvre le film, annonçant l’aventure à Skull Island à la manière d’un film noir hollywoodien, collant ainsi avec le style du générique, qui fait ouvertement référence au film original. Les morceaux suivants, illustrant le début du film dans le New York des années 30, mêle agréablement jazz mélancolique et passages plus légers, pour la présentation des personnages d’Ann Darrow (modeste actrice comique sans le sou) et de Carl Denham (cinéaste ambitieux mais boudé par ses producteurs). Ici, la musique se fait discrète, classique et un peu passe-partout, conséquence de l’évident manque de temps consacré au compositeur sur ces scènes plus ou moins anecdotiques (on lui pardonnera). Après avoir développé une nouvelle fois le thème d’ouverture (annonçant mystère, aventure, et danger, le véreux cinéaste Carl Denham n’hésitant pas à mentir à son équipage sur la destination réelle du navire), Howard nous délivre un morceau d’anthologie dans « Last Blank Space On The Map ». Lorsque le « Venture » arrive en vue des menaçants rochers de Skull Island, risquant de sombrer en arrivant à destination, Howard se déchaîne totalement, en sortant grosses percussions et grand orchestre, qu’il mêle à quelques sonorités exotiques (flûtes, tambours). Jouant à fond la carte du mystère, avec des mélodies sombres et des cordes atonales, il personnifie l’île qui, bien plus qu’un obstacle, apparaît dans le film comme un ennemi à part entière contre lequel le capitaine Englehorn (véritable « Indiana Jones ») se bat en face à face. Le morceau se termine par un cri plaintif lointain, annonçant Kong alors même que l’équipe n’a entendu qu’une vieille légende sur une certaine « créature »…

Le débarquement de l’équipage et la première confrontation aux indigènes, dans « It’s Deserted », permet à Howard d’expérimenter de nouvelles sonorités étranges, troublantes et aériennes, tantôt sombres, tantôt lumineuses, comme il l’avait fait un an plus tôt dans Le Village, qui comportait d’étonnants passages du même type, illustrant l’inconnu avec des nappes dissonantes, des instruments exotiques et des voix curieuses. Le morceau se termine par un passage d’action grandiose qui dévoile pour la première fois le thème de Kong (brièvement).

Dans « Head Towards The Animals », pour la spectaculaire scène de la course-poursuite avec les dinosaures (second moment d’anthologie du film), Howard nous délivre un morceau d’action plus « passe-partout », mais efficace. Un certain manque de personnalité se fait néanmoins sentir, ce qui semble normal quand on sait qu’il ne fallût pas moins de sept collaborateurs au compositeur pour orchestrer l’ensemble de la partition, d’où une certaine uniformisation des couleurs dans les passages les moins intimistes du film. Le compositeur s’en tire néanmoins avec les honneurs dans « Tooth and Claw » (littéralement : « Dents et Griffes ») pour la troisième scène d’anthologie du film, peut-être la plus spectaculaire : l’affrontement de Kong (tenant sa belle à la main) avec pas moins de trois T-Rex affamés. Morceau d’action survolté et aérien, suivant les mouvements de caméra complexes de Peter Jackson, Howard libère le thème triomphal de Kong, avec des cuivres grandioses, renouant pendant six minutes avec la pure musique de film d’aventure à l’ancienne, pour notre plus grand plaisir.

Dans « Beautiful », on retrouve un James Newton Howard encore très inspiré, qui délivre ici un thème romantique intimiste et troublant, pour la scène où Ann Darrow et Kong font « connaissance » du haut du repaire du grand singe, à la lumière du soleil couchant. Utilisant un simple piano, un solo de flûte et des nappes orchestrales lumineuses, Howard propose ici un thème subtil et magnifique, qui symbolisera tout au long du film la relation platonique entre la Belle et la Bête.

Pour la scène de la capture de Kong (« Captured »), le compositeur mêle la plupart de ses thèmes, illustrant la confusion des sentiments parcourant tour à tour Kong à la vue de la fuite de sa belle, et ceux de Ann Darrow, tourmentée par les événements. Des sentiments sublimés quelques minutes plus tard, après la présentation de Kong au public et son évasion dévastatrice dans New York, lorsque Ann Darrow et Kong se retrouvent pour ce qu’on pourrait définir comme une scène d’amour platonique entre la jeune femme et la créature, lors de la séquence (drôle et émouvante) de la « danse » sur la glace à Central Park. Howard y développe plus clairement son thème romantique (au piano), amenant le film à un genre tout autre, que certains trouveront peut-être mièvre, mais qui ne manque pourtant pas de sincérité et d’originalité. Le compositeur y dévoile tout son talent pour les mélodies lyriques profondes et intimes, belles à pleurer. Le thème de Kong, lui, se voit gratifier d’un traitement de choix dans « Beauty Killed the Beast », énorme suite de cinq morceaux pour la séquence finale sur l’Empire Stat Building. Le thème de Kong, jadis grandiose et triomphant, se transforme alors en un chant funèbre déchirant et mélancolique. Pendant près de vingt minutes, James Newton Howard suit l’ascension finale du grand singe vers sa propre perte, puis sa chute finale. Si on pouvait attendre davantage d’originalité dans le traitement des morceaux, reste des mélodies efficaces et surtout, profondément émouvantes, permettant à Peter Jackson s’atteindre son objectif haut la main : émouvoir, sincèrement et sans pathos.

Malgré toutes les réserves qu’on était en droit d’avoir à propos de cette musique, écrite, orchestrée et enregistrée en moins d’un mois, force est de constater que, malgré le manque de temps évident (et ça s’entends parfois, malheureusement), la réussite demeure quasi-totale. Les scènes clés sont soutenues par de brillants morceaux, des thèmes grandioses et mémorables, et surtout, une émotion rare et subtile. On se demande, après tout cela, qui d’autre que James Newton Howard aurait pu amener le film vers de tels sommets. A y réfléchir, on aurait eu du mal à imaginer Howard Shore parvenir à un tel résultat, sa partition privilégiant certainement l’action et le mystère plutôt que les sentiments. Sans remettre en cause son travail (que personne n’a entendu hormis le réalisateur et son équipe), on ne peut que se réjouir du travail accompli par Howard, honnête, efficace, et mémorable. Un véritable tour de force pour un film qui n’est rien d’autre que cela également, repoussant les limites du cinéma de la même manière que le film de 1933, à son époque, franchissait un cap et annonçait une certaine révolution. Le choix de Peter Jackson pour la musique s’avère finalement judicieux. Qui douterait encore, après cela, de la nature visionnaire du cinéaste néo-zélandais ?

Sylvain Rivaud

Autres BO du compositeur

Vos avis