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Les Sentiers de la gloire   (1957)

Paths of Glory • Stanley Kubrick •

• Musique composée par Gérald Fried

Gérald Fried est le compositeur méconnu des premiers films de Stanley Kubrick (Le Baiser du Tueur, L'Ultime Razzia, Les Sentiers de la Gloire).

[© Texte : Cinezik] •

Les Sentiers de la gloire

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Grâce au producteur et acteur Kirk Douglas, qui réussit à obtenir trois millions de dollars de la United Artists, Stanley Kubrick tourne cette adaptation du roman de Humphrey Cobb en 1957. PATHS OF GLORY (Les Sentiers de la Gloire), curieusement tourné en Allemagne, est un plaidoyer antimilitariste violent, qui dénonce la bêtise d’un Etat-major français pendant la guerre de 14-18 : pour des raisons politiques et médiatiques, un Général et un Commandant en Chef préfèrent fusiller trois hommes pour lâcheté, plutôt que d’avouer l’erreur qu’ils ont faite en lançant une offensive désastreuse. Kubrick met en scène deux visions opposées de la guerre: le courage et l’idéalisme d’un colonel face à la couardise et le pragmatisme cruel d’un Etat-Major déconnecté de la réalité du terrain et soumis comme dans une mécanique effroyable à la pression des médias et du pouvoir politique. Le sacrifice de ces trois hommes a quelque chose ici de christique. Une Trinité sacrifiée pour que l’homme soit pardonné de sa faute (1), condamnée à porter sa croix jusqu’au Golgotha afin de tirer gloire de son martyre (2).

La violence symbolique du propos de Kubrick aura des répercussions en France : suite à des bagarres lors de sa sortie en Belgique, le film ne sera pas projeté sur le territoire français avant 1972 ! Aux Etats-Unis, certains y voient une caricature de la « chasse aux sorcières » maccarthyste des années 1950-1953. Quoiqu’il en soit, malgré les difficultés de distribution que son sujet polémique a légitimement provoqué, ce film aura définitivement lancé la carrière de Kubrick.

PATHS OF GLORY est le glas du règne Gerald Fried. Le film est en majeure partie silencieux. Un silence de mort, lourd de sens, omniprésent moins pour des raisons techniques que par volonté de dramatiser cette injustice. Lorsque la musique intervient, c’est pour accompagner sèchement la tragédie ou au contraire l’amplifier et la dénoncer par des contrastes musicaux saisissants.

Gerald Fried, qui a eu à sa disposition l’orchestre philharmonique de Bavière, a composé une musique militaire, minimaliste, essentiellement percussive (Stanley Kubrick, comme Gerald Fried, aimait beaucoup les percussions, puisqu’il avait été batteur au lycée), et qui appuie le drame (la mission de reconnaissance en est le meilleur exemple).

La glorieuse et patriotique « Marseillaise » du générique s’achève dans des accords inquiétants (« Le patriotisme est le dernier refuge des canailles » dit le colonel Dax). Orchestrée en mode mineur, elle a été remplacée par des percussions sur les copies destinées à la France, afin de ménager la population locale.

Une valse, symbole de l’élégance et du bonheur, accompagne les pas de danseurs, indifférents au drame qui se déroulera le lendemain, accentuant par contraste l’horreur de cette tragédie.


Susanne Christian
dans PATHS OF GLORY (1957)

PATHS OF GLORY s’achève avec une chanson allemande, chantée par une prisonnière allemande, interprétée par Suzanne Christian, la future femme de Kubrick. Lorsque la jeune fille apparaît, les soldats rient et se gaussent de cette bête de foire. Puis, lorsque son chant plein de larmes s’élève et retentit, ces brutes épaisses font le silence, écoutent, comme bouleversé par le drame de cette expatriée, dont cette guerre n’est pas la sienne, puis reprennent en chœur la chanson.

La caméra s’attardent sur ces visages figés, afin de cristalliser l’émotion de la scène. Kubrick utilise ici la musique de source afin de parachever la thèse de son film : démontrer l’absurdité de la guerre. La musique est clairement ici un chant de communion, un hymne de réconciliation. Difficile de ne pas penser à cette anecdote de la guerre de 14, racontée dans le film français JOYEUX NOËL (2005). Si l’Etat-Major fait fi de l’humain en préférant opposer artificiellement deux nations, l’homme a en lui un instinct qui le pousse à aimer son prochain, malgré les différences : « Ein ganzes Jahr und noch viel mehr - Die Liebe hat kein Ende mehr » (« Toute une année, et bien plus encore - L’amour n’a plus de fin »). Gauer commente ainsi cette séquence : « Moment sublimement émouvant d’une réconciliation entre deux mondes, deux cultures, par-delà l’horreur et la bêtise de la guerre, ou seulement sentimentalisme creux, ce que suggère le texte quelque peu mièvre de la chanson, en sardonique contrepoint de la situation réelle? Kubrick est là encore soigneusement ambigu » (3). Difficile en effet de trancher, bien que la première solution paraisse plus cohérente…

Cette chanson, qui suspend le temps un moment, ne dure pas : la guerre reprend vite ses droits ; les hommes, entraînés par cette mécanique destructrice, que même le Colonel Dax ne peut pas enrayer, sont appelés en première ligne. Le silence se fait, et le générique apparaît, avec le même air, arrangé et orchestré comme une musique militaire : le spectateur doit comprendre que la mort attend ces soldats…

La fin de PATHS OF GLORY annonce déjà 2001 A SPACE ODYSSEY : élément d’une expérience extra-sensorielle, intemporalité de l’instant, contrepoint ironique… Tous les éléments du futur langage musical Kubrickien se trouvent déjà en germe dans le film…

Damien Deshayes

(1) Ce détail est certainement insignifiant, mais le Commandant en Chef parle d’abord de 12 hommes. C’est exactement le nombre des apôtres qui selon la Bible ont accompagné le Christ.

(2) Le titre du roman de Humphrey Cobb, PATHS OF GLORY est tiré d’un vers du poète anglais Thomas Gray, qui vécut au XVIIIème siècle : « Paths of glory lead but to the grave » (Les sentiers de la gloire ne mènent qu’à la tombe).

(3) Daniel Gauer : « De PATHS OF GLORY à FULL METAL JACKET : d’une guerre l’autre selon Stanley Kubrick »

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