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Michael Nyman : filmographie décryptée

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JULIEN MAZAUDIER - Publié le 09-05-2008




"Michael Nyman a apparemment découvert comment avoir un pied dans le 18e siècle et un autre dans le 20e siècle". (Peter Greenaway) Ses musiques pour le cinéma sont probablement l'un des aspects les plus connus du travail de Michael Nyman qui commençe à composer dans les années 70 . Ce n’est qu’au début des années 80 qu’il se fait connaître quand il écrit la musique du film Meurtre dans un Jardin Anglais, du réalisateur Gallois Peter Greenaway. Il gagne la reconnaissance du public avec la bande originale de La Leçon de Piano, long-métrage réalisé par Jane Campion en 1992.

LES FILMS DE PETER GREENAWAY

La première collaboration de Michael Nyman avec Peter Greenaway s’établit sur des courts métrages expérimentaux non narratifs tels que, Five Postcards from Capital Cities (1967), Tree (1968), One to one Hundred (1975), une musique additive basée sur le début de la valse de Johann Strauss, Le Beau Danube Bleu et Vertical Features Remake (1977).

A Walk Through H (1977) La Réincarnation d’un Ornithologiste.

A Walk Through H (Promenade à travers H) est un moyen métrage en 16mm réalisé en 1978. Il s’agit de la présentation d’une série de 92 cartes de pays imaginaires qui mènent l’âme défunte d’un ornithologue vers sa prochaine vie, si l’on croit en la réincarnation. Un voyage labyrinthique qui le conduit jusqu’aux profondeurs du paradis ou de l’enfer. Dans le dictionnaire anglais, la lettre H étant la première lettre d’Heaven (Paradis) et Hell (Enfer). Durant tout le film, la caméra parcourt, sur les murs d’un musée les tableaux cartographiques (peints par Greenaway) morcelés par le cadrage. Le réalisateur inclus en insert, des images d’oiseaux filmés dans les paysages splendides de la région du Wiltshire. La composition de Michael Nyman qui illustre ces cartes est utilisée comme un aspect structurant du montage. Le réalisateur avait demandé à Nyman de composer 5 musiques pour 5 lieux différents comme la campagne, la ville ou le désert. Pour respecter la structure du film, chaque morceau devait être lui-même subdivisé en 10.
Durant la présentation des cartes par le narrateur Colin Cantlie (en off) la musique est très inspirée par la Musique Minimaliste et certaines des premières pièces de Terry Riley dont In C (pour la rythmique des cuivres) ou celle de Philip Glass, Music in Similar Motion (pour la partie jouée au piano). Elle utilise par contre, à la différence de ces compositeurs, de fréquents changements harmoniques ce qui convient parfaitement à la construction du montage étroitement lié au thème musical. A chaque changement correspond un nouveau plan, celui de la découverte d’une nouvelle carte.
Dans l’ouvrage collectif qui lui est consacré, Peter Greenaway. Edition Dis Voir (1987), le réalisateur s’explique sur cette méthode :
"Il existe une première manière d’employer la musique au Cinéma : pour créer une atmosphère, pour amplifier un sentiment. C’est son emploi habituel. Mais ça ne me paraît pas suffisant. La musique doit faire plus. Dans mes films, la musique de Michael Nyman crée l’ambiance, mais elle est aussi une structure du film : elle organise l’information."
Ce qui différencie également Michael Nyman des grandes figures de la musique contemporaine du minimalisme est le lyrisme romantique qu’il intègre à l’orchestre. Le superbe enchevêtrement des cuivres et du piano qui illustre le début du parcours de l’ornithologiste est en ce sens particulièrement révélateur et anticipe déjà sur les futures compositions "habitées" de La Leçon de Piano ou La fin d’une Liaison.

The Fall (1980)

The Fall est un faux documentaire complètement absurde divisé en 92 biographies de personnes touchées par l’apocalypse du "VEI", le Violent Evénement Inconnu, un phénomène associé aux oiseaux. Le film est d’autant plus loufoque qu’il contient parfois des erreurs de classifications en attribuant le VEI à des personnes ordinaires ! Très intéressé par les classifications, celles de Borges et Calvino en particulier, Greenaway s’inspire également de certaines méthodes aléatoires du compositeur John Cage dans son disque Indeterminacy qui traite de 90 histoires. Le film est un pavé de 3h00 présenté par la voix solennelle de l’acteur Colin Cantlie dans le générique d’introduction mais peut aussi se voir comme une simple collection de 92 mini-courts métrages.
Le thème très dynamique de Nyman commence dés le générique. La rythmique insistante des cuivres et des violons annoncent déjà celle de Chasing sheep is best left to shepherds composé deux ans plus tard pour Meurtre dans un Jardin Anglais. A l’écran, figure un plan n&b d’une forêt filmée en travelling, caméra à l’épaule où défile verticalement le nom des 92 personnages présentés en lettres bleues. Ils ont tous un nom de famille commençant par les lettres FALL, "ce qui renvoie automatiquement à l’idée de chute ("fall") de l’homme et à toutes les notions bibliques ou mythologiques que renferme ce mot". Citation de Peter Greenaway. Ils ont aussi la capacité de parler une ou plusieurs des 92 langues attribués au phénomène du VEI. Le capistan, l’hartileas, l’agalèse, l’orthocathalien…
Le cinéaste est aussi très concerné par le mythe d’Icare. Une histoire qui parle d’un homme désirant s’envoler dans les airs mais qui finit par chuter en plein vol. Comme le dit le cinéaste, "Le film peut également se voir comme 92 manières différentes d’envisager la fin du monde, et aussi, de façon introspective, 92 manières de faire un film."
Dans l’épisode n°83, le réalisateur va même jusqu’à l’auto-citation en incluant ses premiers courts-métrages et en évoquant de manière imagée sa relation avec Michael Nyman qui composa la musique de Tree en se basant sur les 5 pièces pour orchestre d’Anton Webern.
"On pourrait dire aussi, de manière très prosaïque que The Fall est un peu une poubelle où j’ai flanqué tout ce que je n’avais pas réussit à utiliser auparavant ! "
Citation issue du livre collectif sur Peter Greenaway. Edition Dis Voir. 1987.

Chaque petit film débute par un carton où est inscrit le nom du personnage présenté. Pour chaque carton, la musique suit une progression logarithmique, que l’on retrouve déjà dans le court-métrage 1-100 (1975). Nyman s’inspire d’un motif de Frederic Rzewski, Les Moutons de Panurge, où on construit les formes avec 1, 1+2, 1+2+3, 1+2+3+4, etc. 4 courtes notes au piano pour le 1er personnage, ensuite pour le 3eme personnage un motif de cuivre vient se superposer en contrepoint, 8 notes pour le 11eme personnage, 11 notes pour le 20eme… Jusqu’à ce qu’un véritable morceau musical émerge. Le motif de ce thème, écrit à l’origine en 1979 pour une « performance art » intitulée The Masterwork/Award Winning – Fishknife, sera par ailleurs repris dans le morceau Wheelbarrow Walk du film Drowning by Numbers. La ligne de cordes qui émerge à partir du n°24 et se concrétise dans la dernière biographie est inspirée par la fin du mouvement lent de la Symphonie Concertante de Mozart.
La biographie n° 74 évoque le cas de Pollie Fallory, qui imite les oiseaux. Elle énumère le nom de plusieurs espèces avec une voix de cantatrice. Grand tétras, gypaète barbu, Casoar, Limnodrome… Dans cette scène, l’accompagnement musical choisis par Nyman est le très beau et tonique Birdlist Song. Un morceau que l’on peut trouver dans une superbe version live pour orchestre sur le disque Michael Nyman Live.

Le générique final de The Fall qui alterne certains personnages du film, des photographies anciennes et des surimpressions de vol d’oiseau est structuré par une superbe séquence musicale. Une pièce pour chœurs et orchestre extrêmement dynamique qui vient terminer en beauté cet immense catalogue, relativement humoristique dans le fond mais assez fascinant par sa durée démesurée. La technique de chant qui répète une brève formule à chaque fois combinée différemment s’apparente beaucoup à la dernière partie chorale de la pièce Another Look at Harmony part IV (1975) de Philip Glass mais de par l’utilisation des bois et de l’orchestre elle est beaucoup moins empreinte de la froideur qui caractérise les premières pièces minimalistes du compositeur américain. D’autres musiques de compositeurs sont utilisés dans le film sous formes d’extraits : John Hyde, Keith Pendlebury, Brian Eno, Anton Webern, Syd Barrett.

 

Meurtre dans un Jardin Anglais (1982) [The Draughtman’s Contract]

Comme le dit le réalisateur, l'histoire du film est basée sur un présupposé sophistiqué : dessiner ce que l’on voit au lieu de ce que l’on sait. L’histoire se déroule en 1694 dans un manoir Jacobin du sud de l’Angleterre et traite de la conspiration d’un meurtre comme dans les polars de Patricia Highsmith ou d’Agatha Christie. 
Madame Herbert (Janet Suzman), aristocrate délaissée par son mari, engage le séduisant Neville (Anthony Higgins), dessinateur-paysagiste renommé, pour peindre une série de douze tableaux représentant le domaine. En échange, elle lui accordera ses faveurs. Mais Neville ne va pas tarder à découvrir la vraie nature du contrat... 
Le film, financé par le BFI, (British Film Institute), une société de financement pour le film d’Avant-garde possède une approche très picturale de la composition en deux et trois dimensions, étroitement lié au paysage anglais. Les costumes sont très exagérés par rapport à la période historique. Filmés à travers la grille, les décors rappellent de nombreux peintres modernes tels que Mondrian, Rauschenberg ou l’américain David Hockney.

Michael Nyman a commencé à travailler dans l’édition Musicale en découvrant les archives de Purcell en 1967 à la Purcell Society Edition. La musique composée pour ce film marie certaines de ses recherches avec des bribes de compositions conçues en 1982 ; un processus assez semblable à In Re Don Giovanni. A ce sujet, le compositeur dresse des analogies musicales intéressantes entre les formes de musiques répétitives anciennes des XVIe et XVIIe siècles comme la fugue, les canons ou les rondeaux et les structures modernes du jazz liées au mouvement répétitif américain des années 60. On retrouve en effet des caractéristiques similaires entre ses deux tendances, pourtant distantes de trois siècles comme la basse obstinée ou la chaconne. Le compositeur s’inspire principalement de morceaux assez obscurs de la Musique Baroque comme les interludes de The Fairy Queen de Purcell ou l’intermède de Philipp van Wichel utilisé dans La Représentation du Corps et de l’Esprit d’Emilio de’ Cavalieri.
"Les basses obstinées sont les mieux adaptées aux structures harmoniques susceptibles d’être répétées à l’infini, variables, recyclables et empilables sur lesquelles je travaille habituellement. […] Peter et moi nous avons opté pour une musique qui relèverait à la fois de l’art de Purcell et de celui de Nyman, sans trahir l’un ou l’autre. Si Nyman devait s’imposer, il ne s’éloignerait jamais trop de Purcell : 1892 épouserait 1695."
Extrait du livret du cd Meurtre dans un Jardin Anglais.
Ce parallélisme musical entre formes anciennes et modernes se retrouve également dans la démarche de Philip Glass lorsqu’il compose The Photographer. Une pièce qui date de la même époque. Les deux compositeurs ont par ailleurs donnés plusieurs concerts à la "Kitchen", une salle de concert à New-York dédiée à la musique expérimentale. On peut entendre certaines de leurs pièces sur le disque From the kitchen Archives.
Le compositeur devait composer à la base une musique pour les 12 dessins que le dessinateur exécute. Là aussi, la musique n’est pas utilisé pour son caractère émotionnel maiscomme un moyen d’identification. Pour des raisons de durées et de rythme, elle fut raccourcie au montage final. L’écoute du cd qui propose l’intégralité des morceaux donne un bon exemple de la place que la musique aurait dû occuper à l’origine.
L'un des thèmes les plus connus, Chasing sheep is best left to shepherds que l’on entend régulièrement dans le film est constitué principalement d’une section de cuivres et de cordes. La mélodie jouée par la clarinette, la trompette et le saxophone est vigoureusement accompagnée par les corstrombones, violons, contrebasses et basse électrique. Le piano est utilisé comme un instrument à percussion.
La fin du morceau Bravura in the Face of Grief qui superposent des motifs rythmiques et harmoniques jouées au clavecin est particulièrement réussit. Elle illustre l’incendie qui détruit peu à peu toute l’oeuvre du dessinateur. Concernant l’instrumentation des morceaux on trouve une grande variété de bois dont le saxophone représenté par une variété de quatre familles différentes. L'alto, le baryton, le ténor et le soprano.
Le film eut un grand succès (particulièrement en France) chez la critique et un public avide de nouveauté mais aussi, comme l’atteste Peter Greenaway avec son humour pince sans rire chez les snobs !

Making a Splash (1984)

Véritable chorégraphie aquatique, ce documentaire de 25mn réalisé pour la chaîne de télévision anglaise Channel Four est une célébration du corps humain dans l’eau. Un thème que l’on retrouve fréquemment dans les œuvres de Peter Greenaway. Portée sur la musique omniprésente de Michael Nyman, le film se base sur l’idée Darwinienne des différentes phases évolutives de l’espèce humaine. On suit des poissons et des batraciens nageant dans l’eau puis la caméra, en vue sous-marine filme un nouveau né en train de faire ses premiers pas dans une piscine, on passe ensuite sur des groupes d’enfants puis d’adolescents en train de nager et d’effectuer des plongeons… Le film s’achève sur un véritable ballet chorégraphique de natation synchronisée.
Le montage particulièrement audacieux rappelle beaucoup la technique du film-clip de Godfrey Reggio, Koyaanisqatsi (1982), un documentaire où l’image entretien une relation fusionnelle avec la musique. Peter Greenaway inclut également la "voix" de l’eau (Ruissellements, gouttelettes, cascade, plongeon…) et la synchronise brillamment dans la partition de Nyman comme si elle faisait partie de l’orchestre. Par moment, il supprime le son et ne garde que la musique. Lorsqu’une gouttelette d’eau tombe sur une feuille ce n’est pas l’eau que l’on entend mais un motif tambourinant de percussion.

La musique, extrêmement lyrique et légère de Nyman est certainement l’une de ses premières pièces à se détacher considérablement du style néo-baroque et répétitif des débuts. Le motif final, Synchronising, extrêmement tonique et pulsatif vient accompagner le groupe des danseuses de nage synchronisée. On les voit effectuer, sous l’eau et à la surface des figures complexes et des splendides mouvements qui peuvent rappeler certains plans aquatiques du film Le Bal des Sirènes. Le montage de Peter Greenaway suit parfaitement la cadence musicale, alternant les plans à chaque changement harmonique. Il intègre également des inserts de plans d’eau qui ponctuent chaque mouvement. Le morceau de Nyman devient carrément pop à la fin du film où la batterie vient se rajouter à l’ensemble de l’orchestre ! L’alignement répétitif des dalles rectangulaires que l’on aperçoit sous la piscine, pendant le générique de fin, rappelle beaucoup le décor du plasticien minimaliste Sol Lewitt pour le ballet Dance de Lucinda Childs. Peter Greenaway a certainement dû être fasciné par cette magnifique pièce qui se rapproche beaucoup de ses propres conceptions artistiques. La musique du film se trouve sur le disque Kiss And Other Movements qui comprend également une version pour choeur et orchestre du court-métrage de Peter Greenaway 26 Bathrooms.

ZOO (1985) (A ZED AND TWO NOUGHTS) 

Un des points de départ pour Zoo, fût pour Peter l'analyse de quelques films scientifiques sur des animaux en décompositions. La structure du film se base sur les huit moments de l'évolution animale selon Darwin. En parallèle, une fillette répond à des devinettes. Trouver l'animal qui correspond à chaque lettre de l'alphabet. "A for Angelfish, B for Butterfly..." Une idée que Greenaway avait eue en travaillant sur un projet de livre pour enfant et qu'il reprendra dans son court métrage 26 Bathrooms. Très alambiqué, Z.OO est certainement l'un des films les plus maladroits de Greenaway (lui-même le reconnaît). Malgré une qualité esthétique irréprochable, trop d'éléments narratifs disparates viennent parasiter le thème initial, l'évolution de l'espèce, un sujet pourtant intéressant. Sur le dvd, édité chez MK2 le commentaire audio du réalisateur se révèle même être plus captivant que le film lui-même. La musique de Nyman est par contre très inspirée sur des pièces telles que Prawn Watching ou l'escargot, un morceau joué par un clavecin endiablé et dont le crissement des violons dans l'aigu rappelle beaucoup l'exubérance de la musique tzigane. Cette musique, fréquemment utilisée dans le film accompagne l'image d'animaux en décompositions. Reptiles, mammifères, oiseaux... En complément de la Bande Originale, une transcription de l'œuvre pour petit orchestre et violon solo (interprété par Alexander Balanescu) peut s'écouter sur le disque Zoo Caprices.

DROWNING BY NUMBERS (1988)

Drowning By Numbers est lui aussi assez particulier. Il raconte l’histoire d’un triple meurtre (quadruple, en fait) exécuté par trois générations de femmes qui éliminent leurs maris respectifs par noyade – baignoire, mer, piscine. Le film peut également se voir comme un divertissement où l’on peut s’amuser par exemple à chercher les numéros de 1 à 100, disséminés tout au long du film (!). La musique que Nyman compose pour ce film est une belle réussite. Beaucoup moins influencé par l’esprit baroque de ses premières compositions, le compositeur revisite certaines œuvres de Mozart mais son style lyrique s’exprime ici pleinement. Sur le morceau Trysting Fields, il s’inspire du début du mouvement lent du deuxième mouvement de la Symphonie Concertante pour violon et alto de Mozart. Une suggestion du réalisateur qui souhaitait que le morceau de musique intervienne après chaque noyade. La pièce commence sur le thème de Mozart mais avec une nouvelle harmonie et une rythmique différente.

C’est la deuxième fois que Nyman a l’occasion de visiter le répertoire de Mozart après Cremona composé l’année précédente pour la grande procession funèbre de Prague. Drowning By Numbers 3 est un morceau superbe qui se développe sans cesse dans de multiples variations de cordes. Un morceau dont la cadence répétitive jouée par le cor rappelle beaucoup celle de Façade de Philip Glass. Le morceau Fish Beach est quand à lui particulièrement fascinant. Une courte pièce composée de notes très statiques, ce qui est peu habituel chez Nyman et qui reprend les mesures de Great Death Game mais dans une veine beaucoup plus inquiétante. Le morceau démarre par un cor suivi par des cordes et une section de bois. Dans le film la pièce n’est pas réellement mise en valeur par contre Greenaway la réutilisera dans Le Cuisinier, le Voleur sa Femme et son Amant de manière beaucoup plus expressive. Le compositeur suédois Jay Jay Johanson a par ailleurs effectué un remix réussi de ce morceau en rajoutant des rythmes électroniques par dessus le thème initial sur la chanson I'm older now.

 

Les Morts de la Seine (1989)

Les Morts de la Seine inaugure la période la plus riche et la plus macabre de Peter Greenaway. Ce superbe téléfilm financé par la chaîne Arte, pour le bicentenaire de la Révolution Française se présente sous la forme d’un documentaire-catalogue. (Complètement bidon en vérité!) Une histoire de noyés repêchés dans la Seine entre 1795 et 1801 qui ont beaucoup à "raconter" sur l’époque où ils étaient vivants ; témoins privilégiés de la Révolution française, de la prise de la Bastille et des débuts du Consulat. Deux croque-morts se penchent sur le cas de ces personnes relativement humbles en examinant le corps des cadavres, le sexe, l’âge, la couleur des cheveux, les cicatrices, les vêtements… reconstituant ou imaginant à partir de ces éléments comment ces personnes se sont retrouvés dans la Seine. Par ailleurs, suite à ce documentaire, le réalisateur avait envisagé de faire une exposition à Amsterdam sur le thème de la mort en présentant de véritables cadavres mais ce projet n’a pu avoir lieu pour diverses raisons…Le morceau d’ouverture composé par Nyman s’apparente beaucoup à une forme "désossée" du Memorial composé pour Le Cuisinier… Le pièce est ici plus intimiste, interprétée uniquement par un violon solo et un chœur féminin. Comme à son habitude, le compositeur réutilisera certaines de ses musiques dans d'autres films comme Miranda que l'on entend ici dans une version pour petit orchestre de chambre ou violon solo. Le montage du film adopte une structure volontairement répétitive. Les cadavres sont décrits uns par uns, méthodiquement par la voix off du commentateur, ce qui conduit très vite à un processus d’accumulation particulièrement macabre. Pour chaque étude, un travelling en plongée nous présente le corps, couché sur une table. Les morceaux de Nyman, souvent morcelés par le montage sont réutilisés plusieurs fois et définissent certaines situations comme les scènes du repêchage des corps et les travellings sur les cadavres. Dans ce film, il faut également souligner le travail infographique remarquable d’Eve Ramboz qui annonce l’esthétique découpée (cadre dans le cadre) de Prospero’s Books.

LE CUISINIER, LE VOLEUR SA FEMME ET SON AMANT (1989)

Un voleur, mafieux et chef de gang, amateur de bonne chère, (Michael Gabon) crée un restaurant avec un chef fameux (interprété par Richard Bohringer). Il s’y goinfre chaque soir avec sa bande, en compagnie de sa femme qui ne supporte plus sa vulgarité. Le voleur est particulièrement odieux avec elle. Sans broncher elle subit ses diktats mais finit par le tromper avec un client régulier, libraire, aimable, raffiné.
Bien plus complexe qu’un simple vaudeville, Le Cuisinier, le Voleur sa Femme et son Amant est basé sur une idée simple, le cannibalisme. Le film exploite la thématique dans toutes les directions inimaginables, il ne se limite pas au simple fait de manger de la chair humaine mais débouche sur quelque chose de plus vaste : lorsqu’on a finit de dévorer tout ce qu’il y a à manger dans le monde, il ne reste plus qu’à s’entre dévorer…
Greenaway, en adepte du ténébrisme s’inspire beaucoup de la peinture en clair-obscur du Caravage pour l’éclairage du restaurant et des sept couleurs définies par Isaac Newton dans sa théorie de l’optique. L’utilisation des couleurs, particulièrement importantes donne corps au contexte, au décor et à la structure du Cuisinier… Le bleu nuit du parking, la cuisine verte, le restaurant où prédomine le rouge, les toilettes d’une blancheur immaculée… 
Les décors du film sont filmés en longs travellings latéraux accompagnés par le glacial Memorial de Nyman, un morceau solennel dérivé de "l’air du Froid" du King Arthur d’Henry Purcell qui vient se rajouter à la liste des "musique funèbres" du compositeur. Cette musique correspond au cinquième mouvement du Memorial, un titre composé en 1985 qui rend hommage aux 39 citoyens italiens qui périrent au stade du Heysel à Bruxelles. 
La voix humaine est particulièrement mise en avant comme en témoigne l'étonnant Miserere, une pièce vocale chantée a capella par le London Voices. Un morceau plaintif au registre âpre mais chargé d’une grande puissance émotionnelle qu’interprète le petit marmiton dans la cuisine. Avec Le Cuisinier… l’esthétique de Greenaway se rapproche des conceptions scéniques de l’opéra. Le film est d’ailleurs co-produit par Daniel Toscan du Plantier, très connu pour ses productions "luxueuses" d’opéras filmés. Les parties chantées par l’acteur (doublé par la voix de jeune soprano de Paul Chapman) interviennent dans le film de manière assez décalée et donne l’impression au spectateur d’assister à une véritable représentation d’opéra. La mise en scène renforce la dimension théâtrale en cadrant plusieurs décors en plan d’ensemble. Les acteurs sont filmés à échelle humaine, le plus souvent en pied et il y a même le rideau de scène qui ouvre et ferme le film. (L’impression est encore plus prégnante en voyant le film sur un écran de cinéma). 
Le thème musical du Miserere est repris par Alexander Balanescu au violon et Michael Nyman au piano sur le très beau Miserere Paraphrase.

L’une des séquence musicale les plus intéressantes est celle de la rencontre entre l’amant et Georgina, la femme du voleur dans le hall des toilettes. La scène est silencieuse, ponctuée uniquement par le bruit des talons de Georgina lorsqu’elle marche le long du couloir et le morceau Fishbeach que l’on peut aussi entendre dans Drowning by Numbers. On retrouve cette musique lorsque les deux amants font l’amour en silence dans les toilettes du restaurant. Le décor d’un blanc laiteux (censé évoquer le Paradis, comme le précise le réalisateur) et la mystérieuse musique de Nyman apportent au film un instant de quiétude, presque irréel que l’on ne retrouvera plus par la suite.

Prospero’s Books (1991)

Prospero’s Books est assurément le projet de Peter Greenaway le plus riche et le plus ambitieux. Le film est réalisé en Vidéo Haute Définition (un procédé très rare pour l’époque), ce qui permet de nombreuses manipulations d’images. Le film utilise en effet le langage populaire de MTV, (l’incrustation de texte et de l’image) mais il s’attaque à un texte profondément archaïque et obscur, la dernière pièce de William Shakespeare, The Tempest présentée pour la première fois à la cour en 1611.  L’histoire se situe pendant la Renaissance. Prospero, Duc de Milan, est chassé de son trône avec sa fille Miranda par son frère Antonio. Il les met sur un bateau en espérant que ceux-ci mourront dans le voyage puisqu'il sabote le bateau. L'ami de Prospero, Gonzalo, lui laisse 24 livres encyclopédiques qui contiennent toutes les connaissances accumulées au début du XVIIe siècle. Prospero et sa fille échouent sains et saufs sur une île magique où règne Caliban, un monstre hybride. Par la puissance de ses livres, Prospero va régner pendant 12 ans sur cette île. La Post-Production de ce film a suscité un partenariat important avec l’infographiste parisienne Eve Ramboz qui créa les enluminures particulièrement complexes des 24 livres de Prospéro (sur "Le livre de l’eau", l’image est composée d’une cinquantaine de sources différentes !) Par moment, le film rappelle la démesure baroque du Satyricon de Fellini, on y trouve aussi des allusions à la mythologie grecque et biblique.
La musique de Michael Nyman joue une place importante dans le film. L’importance accordée à la voix et aux nombreuses chansons adaptés des textes de Shakespeare sont du à un contresens de Nyman. En se souvenant du récit du personnage de Caliban dans La Tempête évoquant le royaume de Prospero comme "une île plein de voix" (an isle full of voices) il construit une partition dynamique basée sur de nombreux passages vocaux dont cinq écrits pour la voix soprano "de jeune garçon" de Sarah Leonard mimée dans le film par Ariel, le petit chérubin. Plus tard, il s’aperçoit que le texte fait référence en réalité à "une île plein de bruits". (an isle full of noises). On peut dire que ce contresens fut véritablement bénéfique au film car les morceaux chantés sont particulièrement réussit principalement The Masque, une scena lyrique qui célèbre les fiançailles de Miranda, la fille de Prospero avec Ferdinand. Un morceau de 12mn très ambitieux par sa complexité rythmique et la tessiture complexe des voix. Les timbres individuels des trois chanteuses, Marie Angel (Iris), Ute Lemper (Cérès) et Deborah Conway (Junon) viennent toutes d’une tradition vocale différente et jouent un rôle central dans la caractérisation musicale. La couleur vocale du morceau évoque beaucoup les compositions échevelées de Louis Andriessen et les opéras néo-classiques de Philip Glass comme Akhnaten. Le film se présente d’ailleurs comme un véritable opéra où toutes les disciplines artistiques sont évoquées. La musique rythme l'action et se superpose à la danse, le mode d'expression de Caliban. Les chorégraphies particulièrement élégantes sont signées par la française Karine Saporta. Certaines musiques déjà composées par Nyman en 1989 pour l’oratorio La Traversée de Paris furent intégrées et réarrangées pour le film.
Nyman adapta ensuite pour voix soliste et piano les chansons d’Ariel pour la sopraniste Ute Lemper sur le disque Songbooks. Il fit aussi une adaptation de concert pour les compositions Where the bees sucks pour saxophone soprano en 1991 et le superbe Miranda réadapté pour un ensemble de chœur. La version complète et originale de ce morceau se trouve sur le disque La Traversée de Paris
C’est sur ce film que Michael Nyman et Peter Greenaway se sont brouillés et ont définitivement arrêtés leur collaboration. Plus qu’à l’accoutumé, le réalisateur pratique un montage sonore assez fragmenté ce qui a eu pour conséquences de raccourcir ou de transformer les morceaux originaux écrits par Nyman. Il utilise également de nombreux effets sonores, parfois électroniques par-dessus la musique. Cris d’animaux, martèlements, tonnerre, gouttes d’eaux. La voix de Prospero est elle-même multipliée en écho et modulée en tonalité différente pour la prêter aux différents personnages qu’il interprète. Généralement le compositeur de musique de film exécute la musique au chronomètre, en suivant le montage du film. Peter Greenaway fait l’inverse et monte lui-même la musique déjà composée où bon lui semble. D’un côté, Nyman bénéficie d’une grande liberté de composition car sa musique n’est pas soumise au rythme du film. En contrepartie le réalisateur a le dernier mot puisqu’il dispose à loisir du matériel musical qu’il peut modifier à sa guise… Comme semble le dire amèrement Nyman dans le livret de Prospero’s Books : "Les œuvres musicales, nouvelles ou anciennes que j’ai entassées dans la salle de montage de Peter Greenaway sont devenues le centre de son autorité, dans le domaine de l’organisation, de l’illustration et de l’émotion." Malgré les réserves – assez légitimes – que peut penser le compositeur sur cette méthode, le résultat sonore de Prospero’s Books est d’une complexité ébouriffante et la musique de Michael Nyman n’a jamais été aussi bien mise en valeur que dans ce film.

LETTERS, RIDDLES AND WRITS (1991) (LETTRES, ÉNIGMES ET MANDATS)


Malgré leur rupture, Peter Greenaway et Michael Nyman auront néanmoins l’occasion de travailler la même année sur un projet similaire mais séparément.
Not Mozart est un long métrage collectif divisé en six parties commandé par la BBC pour le bi-centenaire de la mort de Mozart. L’intention était avant tout de faire un film assez décalé qui ne respecterait pas forcément l’hagiographie de Mozart. Avec le musicien hollandais Louis Andriessen, Peter Greenaway réalise le court-métrage, M is for Man, Music, Mozart . Michael Nyman, quand à lui collabore avec le cinéaste anglais Jeremy Newson sur Letters, Riddles and Writs.
Le court-métrage combine différentes incrustations d’images un peu démodées mais assez amusantes, qui rappelle un peu le style de Jean-Christophe Averty. Il s’agit d’une remise en lumière du personnage de Mozart jouée par la chanteuse Ute Lemper qui chante des extraits de ces lettres écrites à son père. A cette occasion Michael Nyman revisite son fameux thème In Re Don Giovanni et le remodèle en un duo irrésistible chanté par Lemper et le thénor David Thomas. Il est à noter que la tonalité en ré mineur intervient souvent dans la musique de Mozart. Outre dans l’ouverture de Don Giovanni, on la retrouve aussi dans son quatuor Haydn n°2 dont Nyman s’inspire pour composer la musique. Michael Nyman apparaît également dans le film au cours d’un procès assez cocasse où il est accusé d’avoir plagié la musique de Mozart. On le voit jouer les premières mesures de In Re Don Giovanni au piano.

En France : 2 FILMS DE PATRICE LECONTE

Au premier abord, on peu s’étonner de cette curieuse alliance entre Patrice Leconte, réalisateur avant tout de comédies désopilantes et le compositeur anglais Michael Nyman, principalement connu pour l’esthétisme glacé de ses compositions chez Peter Greenaway mais Leconte depuis Les Spécialistes et surtout Tandem s'oriente vers un type de cinéma davantage portée sur l’étude psychologique des caractères. Assurément Nyman convenait à cette nouvelle approche et contribua largement à la réussite de Monsieur Hire et Le Mari de la Coiffeuse, films qui constituent l’une des périodes les plus inspirés du cinéaste.

Monsieur Hire (1991)

Ce film est adapté du roman de Georges Simenon, Les Fiançailles de Monsieur Hire. L’histoire, au romantisme glacé nous raconte l’existence de Monsieur Hire, un personnage qui vit reclus dans son immeuble et qui ne parle à personne. Voyeur, il est accusé du meurtre d’une jeune femme. La sobriété de la mise en scène et la prestation étonnante de Michel Blanc (Mr Hire) totalement à contre emploi contribue à la réussite de ce film étonnant. Le réalisateur a fait appel au Michael Nyman Band pour interpréter le morceau principal : le quatuor en sol mineur pour piano, violon, alto et violoncelle de Brahms. Une musique douce amère très belle qui ressemble beaucoup au style du compositeur anglais. Le réalisateur Patrice Leconte s’explique sur la bande originale du film :
"Pendant l’écriture de Monsieur Hire, j’ai soudainement pris conscience des correspondances entre la musique de Michael Nyman et le caractère de mon personnage : l’obsession, l’opiniâtreté, le côté monomaniaque, romantique avec une couverture de plomb. […] Ce n’est qu’après le tournage que j’ai eu l’idée d’un mouvement de Brahms que Monsieur Hire écouterait chaque soir. Et c’est ce même thème qui, en fait, a servi de base d’inspiration à Nyman."
Extrait du livret "Le Cinéma de Patrice Leconte". Edition Play-Time.
On entend ce morceau à plusieurs reprises dans le film comme lorsque Mr Hire épie sa voisine à travers la fenêtre de son appartement. Le plan évoque beaucoup Le Locataire de Roman Polanski., un film à l’atmosphère étouffante qui entretient certaines correspondances de style avec Monsieur Hire.

La séquence d’ouverture démarre sur le corps meurtri de Pierrette, couchée dans l’herbe. En off on entend la voix de l’inspecteur : "Pierrette est morte le jour de ses 22 ans. Ce n’est pas un âge pour mourir diront certains gens. Comme s’il y avait un âge pour mourir." Nyman compose un thème d’une gravité poignante jouée par des cordes graves. Ce thème macabre continue à se prolonger lorsque l’on voit pour la première fois M. Hire dans la cour de son immeuble ; on ne peut dés lors manquer de faire le rapprochement entre la victime et le comportement trouble du personnage. Dés lors, il devient l’assassin présumé du meurtre. Plus tard Nyman composera une musique assez similaire pour The Ogre de Volker Schlöndorff, un film qui présente également un personnage ambigu. Certains passages du film, très surprenants semblent surgir de la propre vision de M. Hire comme dans la scène de reconstitution du meurtre où il doit courir comme l’assassin. Filmée comme un cauchemar (la scène surgit abruptement) le martèlement agressifs des cuivres renforce l’idée d’isolement du personnage. Un individu pris dans les griffes d’une foule inhumaine.

La musique de Nyman est beaucoup plus poignante qu’à l’accoutumé et inaugure une nouvelle méthode musicale qui deviendra la marque de fabrique du compositeur : Le romantisme tragique. En cela le thème principal convient à merveille dans les scènes dramatiques comme lorsque Hire attend Alice devant la gare et qu’il prend lentement conscience qu’elle ne viendra pas. A la fin du film le morceau culmine dans un lyrisme de toute beauté où vient se superposer l’image d’Alice embrassant M. Hire. Un mariage splendide de cordes et de bois qui annonce la pièce Lost and Found un des morceaux les plus émouvant de La leçon de Piano
A l’heure actuelle, la musique de Monsieur Hire n’est pas disponible dans le commerce pour des questions de droit comme l’explique Stéphane Lerouge dans le livret "Le Cinéma de Patrice Leconte". On peut entendre néanmoins sur ce cd un bref extrait du quatuor de Brahms. Deux extraits sont également disponibles sur la compilation de Michael Nyman : Film Music 1980-2001, par contre les versions proposées, légèrement différentes du score original sont beaucoup moins attachantes. Il faut également savoir que la plupart des musiques présentes sur cette compilation sont des réorchestrations des morceaux d’origines. Elle est néanmoins intéressante car elle comporte des extensions de certains morceaux comme Becoming Jerome de Bienvenue à Gattaca ou Chasing Sheep Is Best left To Shepherds qui est une version live de Meurtre dans un Jardin Anglais.

Le Mari de la Coiffeuse (1991)

Pour Le Mari de la Coiffeuse, un film sur la vie d’un homme amoureux des coiffeuses, la musique est surprenante à plus d’un titre. D’abord, Patrice Leconte utilise plusieurs chansons Maghrébines qui viennent apporter une touche de raffinement et de dynamisme très efficace, ensuite la musique de Nyman beaucoup plus chaude et lumineuse que d’habitude semble dégagée d’une certaine froideur formelle répétitive que l’on pouvait trouver dans certaines de ses premières compositions. (Vertical Features Remake notamment) Le 4e morceau (Michael Nyman 4 sur la b.o.) très vaporeux, possède une belle couleur harmonique des bois subtilement mêlés au piano. Michael Nyman 3 est lui aussi un superbe motif lyrique enveloppé par des cordes sensuelles. La gracieuse présence de la comédienne Anna Galiéna (la coiffeuse) et le léger parfum oriental des chansons qui accompagnent les danses irrésistibles de l’acteur Jean Rochefort (le mari) ont certainement dû y être pour quelque chose ! La lumière douce-orangée du chef opérateur Eduardo Serra va également dans ce même esprit rayonnant, à mille lieues de l’éclairage pâle et bleuté de Monsieur Hire. 

Par la suite, pour l’inauguration de la Grande exposition de Seville en 1992, Michael Nyman tentera avec succès un mariage réussit entre la musique arabo-andalouse et occidentale dans The Upside Down Violin
Dans Le Mari de la Coiffeuse il ne compose pas les chansons orientales et sa musique est assez discrète. Le film est un souvenir narré par la voix off de Jean Rochefort et les thèmes mélancoliques de Nyman collent parfaitement aux nombreux flashs backs du film comme lorsque le mari se remémore son enfance à la plage ou dans le salon de coiffure. Patrice Leconte utilise la musique avec modération sans en abuser. Les premiers émois érotiques que l’enfant éprouve auprès de la coiffeuse sont illustrés seulement par les sons lointains de l’orage. La scène n’est même pas surlignée par une musique. 
Anna Galiena, la coiffeuse que Jean Rochefort épouse plus tard est un personnage plus terre à terre est moins rêveuse que son mari, comme elle l’avoue "Je n’ai gardé aucune photo de moi enfant. Je n’aime pas me voir enfant. Le temps passe trop vite."
La scène où Jean Rochefort la rencontre pour la première fois est mordante : "Bonjour", lui dit-il en rentrant dans le salon de coiffure avec son air de ne pas y toucher "vous pouvez me prendre ?" Certains passages sont parfois tellement incongrue (ahh ! cette scène érotique dans le salon avec le client) que le film semble être sortit tout droit des divagations du cerveau de Rochefort. Peut-être que dans ses souvenirs il "arrange" une certaine partie de la réalité. Le traitement de l’histoire, un peu simpliste par moment aurait pu donner lieu à un film plus réussit mais l’ensemble est tout de même fort agréable grâce notamment à la formidable prestation de Jean Rochefort… La scène où il chante en play-back sur Wadana-Wadana (on nous as envoûtés) de Ragheb Alame et sa danse saugrenue à la fin du film sur Saffak Alik (je t’applaudis) chanté par Rabab sont un grand moment !
Patrice Leconte espérait que Michael Nyman fasse la musique de son film suivant, Le parfum d’Yvonne mais après le succès de La Leçon de Piano, il s’avéra que les tarifs du compositeur devinrent assez exorbitants et le réalisateur dû se retourner vers Pascal Estève.

1 Succès américain : 

BIENVENUE A GATTACA (1997)

Le réalisateur encouragea Nyman à s’inspirer de cette grande oeuvre tragique plutôt que d’opter pour une musique électronique du style Blade Runner. C’est le cas de Crossing ou de l’inquiétant Upstair, lorsque Eugène, paralysés des jambes tente de grimper les escaliers sans son fauteuil. Les cordes longuement tenue et l’inquiétante atmosphère qui s’en dégage rappelle certaines tournures musicales du compositeur Polonais. On pourrait rapprocher cette approche avec celle de François Truffaut dans son film d’anticipation Fahrenheit 451 qui décida de choisir un compositeur classique, Bernard Herrmann pour évoquer le monde du futur plutôt qu’un compositeur d’avant-garde comme Karlheinz Stockhausen ou Olivier Messiaen. Lorsque Herrmann, surprit, lui demanda la raison de ce choix, Truffaut lui déclara simplement : "Parce que vous, vous allez pouvoir m’écrire la véritable musique du XXIe siècle, tandis que les autres ne ferons que reproduire celle du XXe siècle. "

Sur The Morrow, le morceau d’ouverture, les cordes dominent entièrement. On retrouve beaucoup la veine lyrique et sereine de certaines compositions de John Barry ou Joe Hisaishi. Becoming Jerome est l’un des thèmes les plus entraînant du film. Il reprend certaines lignes mélodiques du morceau qui illustre la naissance de Vincent mais l’attaque des violons est bien plus dynamique. Le thème correspond en effet au moment le plus exaltant dans l’existence de Vincent, celui où il va pouvoir s’affranchir de sa modeste condition et devenir pilote spatial. "Tout ce que tu feras dans un engin spatial c’est le ménage" lui disait son père. Pourtant en s’accaparant l’identité de Jérôme Morrow, un être génétiquement "parfait", Vincent va défier toutes les probabilités qui le voue à l’échec. Seul ce morceau, qui rappelle un peu le lyrisme passionné du Concerto pour piano n°1 de Tchaïkovski semble réellement émerger de la bande originale. Le reste de la composition de Nyman retranscrit parfaitement bien l’univers froid et mécanique du centre spatial d’apprentissage où les protagonistes, dénuées d’émotions évoluent séparément sans vraiment se prêter attention.

Les deux personnages principaux du film ont un thème qui les caractérise. The Morrow qui est associé à Jérôme est assez mélancolique tandis que celui d’Irène, écrit pour cor et cordes est beaucoup plus chaleureux et passionnée. Nyman semble surtout intéressé à décrire les états intérieurs qui agitent les personnages. En elle même, Irène partage la même ambition que Jérôme même si elle ne l'exprime pas ouvertement. La musique nous fait ressentir cette passion intérieure qui l'agite comme lorsqu'elle contemple avec Vincent le décollage de la fusée évoqué par le morceau It Must Be The Light.

L’Impromptu n°3 de Schubert, une œuvre pour piano à quatre mains a été réarrangée par Michael Nyman pour une version jouée avec 12 doigts. Le pianiste que Jérôme et Irène vont voir dans la salle de concert a en effet la particularité d’avoir 6 doigts sur chaque main. Le romantisme de la pièce rempli de notes vibrantes d’une tonalité légère fait par ailleurs un lointain écho à la sensualité de La Leçon de Piano. A la fin du concert, le dialogue entre Irène et Jérôme résume à lui seul le sujet du film : l’homme malgré sa volonté ne pourra jamais s’élever dans la société s’il n’est pas né avec certaines prédispositions. "12 doigts ou pas seul le talent compte" lui dit Jérôme. Et Irène qui lui répond froidement : "Cette œuvre exige d’avoir 12 doigts".

JULIEN MAZAUDIER

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