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Interview B.O : Lalo Schifrin, sa vie en musique
Rencontre

Propos recueillis en 2007 et 2012 par BENOIT BASIRICO - Publié le 30-11-2012
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Le grand compositeur de jazz et de cinéma argentin Lalo Schifrin revient sur quelques points emblématiques de sa carrière.


Cinezik : Qu'est ce qui vous a donné envie de composer pour le cinéma ?

Lalo Schifrin : Pour moi, le cinéma est un moyen d'expression très important. Vous savez, dans le 19 ème siècle, quand les gens voulaient voir un spectacle, ils allaient voir un ballet ou allaient (surtout) à l'opéra. Le cinéma est devenu l'opéra du 20 ème siècle : on nous raconte toujours une histoire dramatique ou une comédie, avec des acteurs, avec de la musique. Si vous écoutez l'opéra d'Othello, c'est une parfaite musique de cinéma, parce que ce qui se passe dans la musique est exactement ce qui se passe à l'image, dans les scènes. Et c'est vraiment formidable. « Pelléas et Mélisande » de Debussy est aussi une autre œuvre qui pourrait marcher comme musique de film.

Comment avez-vous démarré votre parcours de cinéma ?

L.S : J'ai eu de la chance car les réalisateurs étaient fatigués de la façon de faire de la musique de film. Ils n'aimaient plus les classiques de Hollywood. Ils voulaient un son nouveau. J'ai commencé à devenir populaire avec eux, c'est le secret de ma carrière. Les réalisateurs qui m'ont fait confiance étaient Norman Jewison pour THE CINCINNATI KID (1965), ou René Clément pour LES FELINS (1964)...

Vous considérez-vous au cinéma comme un caméléon ?

L.S : C'est exactement cela, je suis un caméléon. Il faut changer de style constamment. On ne peut pas dire qu'il y a un style Lalo Schifrin, car Lalo Schifrin c'est tout.

Vous n'avez pas hésité au cours de votre carrière à mélanger musique populaire, jazz et orchestre symphonique…

L.S : Oui, pour moi l'éclectisme c'est important. Mais elle n'est pas « pop ». Ou peut-être à une époque où les gens la dansaient. Mais après les années 40, avec Charlie Parker et d'autres, le jazz par exemple n'était plus « pop » du tout. C'était une musique angulaire, un peu l'équivalent de Bartok ou de Stravinski dans la musique classique. Par ailleurs, cet éclectisme ne doit pas être systématique. Par exemple, pour un grand film classique français, « Si Versailles m'étais conté », c'est un film historique, je ne mettrais pas de jazz… A l'époque ils avaient la guillotine, mais pas le jazz ! (rires)

Considérez-vous que vous avez pratiqué (notamment THX 1138) la musique expérimentale ?

L.S : Non, je n'expérimente pas, je n'aime pas ce terme. Une fois, on a demandé à Picasso « qu'est-ce que vous cherchez ? », et il a répondu : « je ne cherche rien, je trouve ». Je comprends cela. Je vais vous donner un exemple : L'opéra de Kansas City m'a demandé d'écrire des danses concertantes. L'une d'elles était la danse folklorique d'une planète imaginaire. C'était une danse qui n'existe pas pour une planète qui n'existe pas : on peut le faire, puisque je l'ai fait !

En considérant que le véritable auteur d'un film est le réalisateur, pensez-vous que vous avez créé une œuvre musicale personnelle en musique de film autant que pour vos œuvres pour orchestre ?

L.S : Il y a toujours quelque chose de personnel, c'est génétique : chaque être humain est unique, même les compositeurs ! Et globalement oui, j'ai toujours été libre. 

De nombreux thèmes que vous avez composés sont restés dans les mémoires, notamment celui de MISSION:IMPOSSIBLE...

L.S : Le créateur de la série MISSION:IMPOSSIBLE, Bruce Geller, m'a demandé d'écrire un thème qui soit mémorisable, excitant, pour que quand les gens sont dans la cuisine en train de boire un coca-cola et écoutent la télévision du salon, quand ils entendent la musique, ils vont tout de suite voir MISSION:IMPOSSIBLE.

Quelle a été votre collaboration avec le réalisateur de BULLITT (1968) ?

L.S : Le réalisateur de BULLITT, Peter Yates, n'était pas à Hollywood quand j'ai fait la musique. Il est anglais. Il est venu faire le film puis il est reparti. Il n'est pas resté pendant la post-production. Il n'était pas là pour la musique, mais il a laissé des instructions, des minutages. Et concernant la scène de la poursuite en voitures par exemple, il voulait de la musique tout le temps. Mais je ne voulais pas faire une musique pendant la poursuite, en même temps que le son des voitures. Les sons allaient noyer la musique. La musique n'est là qu'au début de la scène.

Vous aviez les sons du film au moment d'écrire la musique ? Pour THX 1138, était-ce le cas également ?

L.S : Oui.

Et concernant OPERATION DRAGON (1973), les cris de Bruce Lee que nous entendons dans la BO proviennent-ils du film ou ont-ils été enregistrés à part ?

L.S : C'était ma suggestion d'écrire cette musique à partir de samples de Bruce Lee, car il y avait dans la partition un "break", une coupure, et j'ai proposé d'y mettre ce cri. Ils sont alors partis les enregistrer spécialement à Hong Kong. J'ai fait aussi cela dans le deuxième film de "Dirty Harry", MAGNUM FORCE (1973). Je voulais la voix de Clint Eastwood qui dit "Officer, we need something" quand un policier était blessé. J'ai fait du sample avant que le hip-hop le fasse.

Brett Ratner a fait d'ailleurs appel à moi pour RUSH HOUR (1998), qui est aussi un film d'arts martiaux, car il avait aimé le film de Bruce Lee.

D'ailleurs, le hip-hop a beaucoup samplé vos musiques, mais en fait les samples étaient déjà dans votre musique...

L.S : Oui (rires)

Vous dites que les réalisateurs ont peur des compositeurs, pour quelles raisons ?

L.S : Ce n'est pas qu'ils ont peur, mais ils n'aiment pas la concurrence. Un compositeur trop fort peut être une menace à la personnalité du metteur en scène.

Quel fut votre meilleur souvenir avec un réalisateur ? Celui avec lequel vous avez pu exprimer tout votre talent musical ? 

L.S : Don Siegel ! On avait de très bons rapports. Stuart Rosenberg aussi (« Amytiville »), et René Clément (« Les Félins »).

Quel réalisateur Don Siegel était pour vous ?

L.S : Il était formidable ! Il savait ce qu'il voulait. Nos échanges étaient basés sur ce qui se passait à l'écran même si la musique doit jouer sur des éléments qui ne sont pas forcément dans l'image.

La musique doit-elle jouer l'émotion ?

L.S : Le plus important, c'est la musique elle-même, les harmonies, les mélodies, les intervalles entre les sons, c'est le secret des émotions. Quand on travaille, le monteur donne le minutage précis, avec des centièmes de secondes, c'est là qu'en tant que compositeur, je choisis les moments que je veux accentuer. Par exemple, pour une scène pastorale avec une coupure et une autre ambiance plus menaçante, je vais décider de changer de style et de texture dans cette transition.

Pouvez-vous nous citer trois choses que la musique peut apporter à un film ?

L.S : Je peux vous en citer une : c'est la question psychologique. La psychologie du public est manipulée par la musique. Le film, lui, est pure fiction : lorsqu'un personnage meurt, l'acteur ne meurt pas dans la réalité. Dans le théâtre classique grec, on disait « hypocritos » pour dire « acteur », c'est la racine du mot « hypocrite » : l'acteur prétend être ce qu'il n'est pas. Tout cela tente de « faire croire ». La musique participe aussi à cela, pour la part psychologique. Et je peux travailler sur votre état d'âme d'une façon dont vous ne vous rendez pas compte.

Et s'il y avait une chose à respecter pour faire une musique de film idéale ?

L.S : Quant la musique marche bien dans le film, c'est formidable. Exemple : Hitchcock dans « Psychose », la scène de la douche. Il n'y a pas de violence, on ne voit pas de sang. Maintenant les films sont plus littéraux, on voit tout. Hitchcock était plus subtil : il faisait tout passer par des images et la musique. Et vous croyez que c'est quelque chose d'horrible, mais on ne le sait pas, on ne voit rien d'horrible. Dans cette scène, la musique crée la violence.

Vous acceptez moins de films maintenant ?

L.S : Exactement, je suis un peu fatigué, j'ai quand même 80 ans.

Quels sont les compositeurs actuels que vous appréciez ?

L.S : Michael Giacchino, j'aime beaucoup !

...qui a repris votre thème de MISSION-IMPOSSIBLE...

L.S : Oui, c'est ça !

Pour finir, avez-vous participé à l'élaboration de la compilation MY LIFE IN MUSIC (sortie le 13 novembre 2012, chez Aleph, avec 4 disques) ?

L.S : Ma femme s'en est occupée. J'ai écrit un livre autobiographique qui porte le même titre "My Life In Music", alors de la même manière le disque reprend les musiques de ma vie. Ma femme s'est chargée des questions de droits pour l'utilisation des musiques.


Propos recueillis en 2007 et 2012 par BENOIT BASIRICO - Publié le 30-11-2012

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