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Alain Goraguer : son parcours auprès de Vian, Gainsbourg, Korber, Topor...
Rencontre

- Publié le 02-04-2013
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Le Festival de cinéma Itinérances d'Alès a invité le 30 mars 2013 le compositeur Alain Goraguer (La Planète sauvage) pour une Master Class animée par Benoit Basirico. Peu habitué et peu à l'aise à parler de son travail, il a pu par quelques phrases ciselées dévoiler les coulisses de ses diverses collaborations, pour la chanson auprès de Boris Vian et Gainsbourg, puis le cinéma auprès de Serge Korber et Rolan Topor. 

Interview 

Cinezik : Parmi vos rencontres importantes, il y a celle avec Boris Vian. Comment se déroulait cette collaboration ?

Alain Goraguer : Quand on faisait des chansons ensemble, il écrivait généralement un départ de texte avec lequel je rentrais chez moi pour faire une musique à lui présenter. S'il était content, je finissais la musique et lui finissait les paroles. On ne travaillait jamais ensemble au même moment. J'ai d'ailleurs toujours travaillé de cette manière.

Dans cette collaboration entre un compositeur et un auteur de chanson, est-ce la musicalité des mots de Vian qui vous inspirait la musique ?

A.G : C'était plutôt l'idée de la chanson. C'était le sujet et le texte qui inspiraient ma musique.

Vian vous suggérait-il des mélodies ?

A.G : Non. Il lui est arrivé de faire des chansons tout seul. Mais ce qui était de mon fait, c'était entièrement de ma création.

Dans ce travail pour la chanson, on vous qualifie par le terme "arrangeur de variété". Mais vous êtes plus que cela, vous êtes véritablement le compositeur des chansons...

A.G : Il y a une équivoque sur le mot "arrangement". On appelle souvent un arrangement ce qui est une orchestration. Un arrangement, c'est prendre une mélodie écrite par un autre et y changer ce qui ne va pas, faire des changements de ton. C'est "arranger une mélodie". Une orchestration, c'est décider de la musique, du choix des instruments. On emploie souvent un terme pour un autre, ce qui est une erreur. Moi je fais de l'orchestration. Mais en autodidacte, je n'ai pas fait le conservatoire.

Votre collaboration avec Serge Gainsbourg était-elle de même nature ?

A.G : Pareil. Il faisait des choses de son côté, moi de même, et on se voyait pour jouer aux cartes ensemble. On était très amis, comme avec Boris d'ailleurs, ça dépassait le stade du professionnalisme.

Gainsbourg était aussi compositeur. Comment deux compositeurs peuvent travailler ensemble ?

A.G : Il avait des carences sur le plan harmonique. Des choses lui manquaient. Il commençait par développer une mélodie et me demandait de continuer. Concernant Serge, on était alors dans le domaine de la co-composition.

Au générique du film L'EAU A LA BOUCHE (1960, Jacques Doniol-Valcroze), il est indiqué "musique composée par Serge Gainsbourg, dirigée par Alain Goraguer"...

A.G : C'est ce qu'on mettait au générique, mais c'était également de la co-composition. Il débutait à l'époque, ça ne marchait pas fort pour lui. Alors il avait envie de signer. Il me demandait si cela ne me dérangeait pas de mettre ces mentions. Moi, je venais de faire la musique de J'IRAI CRACHE SUR VOS TOMBES (1959, Michel Gast), donc j'avais déjà mon petit jardin.

On entend dans L'EAU A LA BOUCHE la mélodie instrumentale de la fameuse chanson. La version interprétée par Gainsbourg existe avant le film ou a été faite ensuite ?

A.G : Il y a d'abord eu la chanson, puis on a extrait la musique pour la version instrumentale présente dans le film.

L'autre rencontre importante de votre parcours est celle avec le réalisateur Serge Korber pour qui vous avez composé la musique de nombreux films...

A.G : Quand je l'ai connu, il ne faisait que des court métrages. Donc j'étais là à ses débuts. On a vite sympathisé. Il adore la musique. C'est même un des rares metteurs en scène qui aime la musique. Il y a des metteurs en scène qui jugent qu'ils n'ont pas besoin de musique. Le français est un littéraire, donc c'est d'abord les dialogues. Je connais même des réalisateurs qui mettent de la musique uniquement parce que le producteur en demande. C'est dire le peu d'intérêt. Mais Korber n'en met pas seulement parce qu'il aime la musique, mais parce que pour lui cela fait partie intégrante d'un film.

En amateur de musique, vous donnait-il des références musicales ?

A.G : Non, il connaissait ce que je faisais. On discutait simplement de l'ambiance, si on met un orchestre à corde, un saxo, un soliste... C'est le metteur en scène idéal pour un compositeur. On a fait beaucoup de films ensemble.

Serge Korber a traité de tous les styles (surtout la comédie, mais aussi un film érotique). Pour un compositeur, passer d'un genre à un autre, c'est être en quelque sorte un caméléon ?

A.G : Il faut en effet faire en sorte de s'adapter à chaque genre. On reconnaît à chaque fois mon écriture mais je n'ai aucun problème à m'adapter à un autre univers.

Pour SUR UN ARBRE PERCHÉ (1971, Serge Korber, avec Louis de Funès) par exemple, deviez-vous faire une musique "de comédie" ?

A.G : Il n'est jamais question de faire une musique de comédie. Je fais différentes musiques en fonction des scènes. On ne décide pas de ce que sera l'ensemble de la musique d'un film. C'est par séquence, en situation.

Comment choisissez-vous vos instrumentistes ?

A.G : Venant du jazz, je constitue des petites formations. Pour l'album de Gainsbourg "Le jazz dans le ravin", on a reconstitué une ambiance de boîte de nuit. J'ai pris quelques musiciens de jazz. Il y avait Michel Portal à ses débuts en séance. On avait créé un quatuor. Parfois, c'est un orchestre de cuivres. Rien n'est prédéfini. Tout dépend de l'esprit de la chanson. Je choisissais individuellement chaque musicien, en fonction de comment je voulais que chaque instrument sonne, que ce soit le saxo ou la trompette.

Vous êtes l'un des premiers à avoir mis les percussions au premier plan, alors qu'elles étaient auparavant dans un rôle rythmique de second plan...

A.G : Il y a eu biensûr l'album "Gainsbourg Percussions" (1964) où le concept de l'album était qu'il n'y ait que de la percussion. Mais l'importance de la "percu" est venue assez tôt chez moi.

On sent chez vous une influence du jazz anglo-saxon, et même du funk de la blaxploitation qui émerge dans les années 70...

A.G : Oui, les années 70 étaient très riches au niveau du jazz. J'étais influencé par tout ce qui se faisait. De nombreux musiciens américains venaient jouer en France. Mais je n'ai jamais fait appel à l'un d'entre eux.

Parmi ces américains qui sont venus jouer en France, il y a eu Miles Davis qui a composé la musique du film de Louis Malle ASCENSEUR POUR L'ECHAFAUD, musique qui a la particularité d'avoir été improvisée sur les images. Y a t-il une part d'improvisation dans votre travail pour le cinéma ?

A.G : Non, tout se prépare. En général, je prépare plusieurs thèmes pour que le réalisateur choisisse. Je lui joue au piano. Il y a ensuite un travail d'adaptation à partir du thème choisi.

Vous avez aussi été l'un des premiers à convoquer le synthétiseur dans vos partitions...

A.G : J'ai toujours été rapide à apprivoiser les nouveautés. J'utilisais déjà du synthé dans les années 60 pour la chanson.

Dans ce travail, le point culminant est la partition expérimentale de LA PLANÈTE SAUVAGE (1973, René Laloux). On s'éloigne du jazz pour aller vers l'épure des sons électroniques...

A.G : Oui, sur ce film, il n'y a que des sons électroniques. Mais l'apport du jazz est toujours là, dans l'écriture. C'est un très bon souvenir. C'est mon ami Roland Topor (qui a fait les dessins) qui m'a présenté au réalisateur. C'était un travail très particulier car un dessin animé, c'est différent, il y avait un minutage extrêmement précis. Le film était complètement monté quand je suis intervenu, alors que pour le dessin animé c'est habituellement le contraire. Mais la contrainte donne des choses positives.

Face aux images délirantes de Topor, le travail du compositeur est-il d'apporter une rigueur, de construire une cohérence, ou au contraire de prolonger le délire ?

A.G : De le prolonger... Quand j'ai vu le film, c'était une surprise. Rien ne me laissait prévoir le résultat, même en connaissant l'univers de Topor. C'était pour moi un vrai régal !

Le côté débridé du film vient en contradiction avec le minutage précis qui vous était imposé, car cela peut brider votre créativité ?

A.G : Le fait d'avoir un carcan n'est pas forcément négatif. Cela aide à l'inspiration. Je sais que de là à là, je peux laisser libre court à mon imagination.

Le cahier des charges allait-il au delà du minutage ?

A.G : Non, il n'y avait que le minutage. Pour le reste j'étais totalement libre.

Qui était votre interlocuteur sur ce film ? Le réalisateur René Laloux, ou Roland Topor qui était votre ami ?

A.G : Le film. Je regarde le film avec le réalisateur, et on décide ensemble où la musique doit être présente. Une fois qu'on a repéré les endroits, on relève les minutages. Puis on convoque des musiciens et on joue sans image. Ca se fait uniquement au chrono. Je suis inspiré par l'impression de l'image, le souvenir que j'en ai, plus que par l'image elle-même. Puis après c'est la surprise, bonne ou mauvaise, pour le réalisateur qui découvre la musique quand il vient à l'enregistrement.

Dans LA PLANÈTE SAUVAGE, on entend des sons étranges, est-ce inclus dans la partition musicale ?

A.G : Ils sont faits indépendamment. Je n'y ai pas participé. Je ne les ai découvert qu'en voyant la version définitive. Il est vrai qu'on se demande si c'est de la musique ou des sons. En revanche, le sifflement qui reprend le thème, c'est moi qui l'ai fait.

Quel est votre relation avec les mixeurs ?

A.G : Je n'assiste jamais au mixage. En France, il y a peu de bons mixeurs. Si une porte claque avec un dialogue, soit c'est le dialogue qui meurt, soit c'est la porte. Mais c'est souvent la porte qui gagne. Alors imaginez avec la musique ! Le mixeur en France est incapable de faire tout entendre à sa juste valeur. C'est pour cela que je ne vais pas au mixage. Avant on n'entendait pas la musique, maintenant on l'entend trop.

Vous avez écrit une musique de film en 2008, pour DEUX JOURS À TUER (Jean Becker), avez-vous eu d'autres propositions de films depuis ?

A.G : Jean Becker était charmant. Il savait ce qu'il voulait. Un jeune metteur en scène m'a contacté par email. J'ai oublié le nom. C'est un français qui aime beaucoup ce que je fais. Mais pas sûr que ça se fasse. A part ça, j'ai peu de propositions. Même avec LA PLANETE SAUVAGE qui est très apprécié jusqu'aux Etats-Unis, aucun français ne me contacte pour faire un de ses films.

Il ne vous arrive pas de vous manifester auprès de cinéastes dont vous appréciez le travail ?

A.G : Il faudrait que j'y réfléchisse... puisqu'ils ne m'appellent pas je commence un peu à me scléroser, alors je ne me manifeste pas. Mais merci du conseil.

Interview réalisée par Benoit Basirico le 29 mars 2013 à Alès
Dans le cadre du Festival du film d'Alès.
Merci à Antoine Leclerc (du Festival) et à Aline Jelen (SACEM).

 

- Publié le 02-04-2013

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