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Cannes 2013 : LA BATAILLE DE SOLFERINO par Justine Triet
Rencontre

- Publié le 17-05-2013
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LA BATAILLE DE SOLFERINO est projeté au Festival de Cannes en Sélection ACID. La réalisatrice Justine Triet signe son premier long-métrage après s'être fait remarquer dans le court (VILAINE FILLE MAUVAIS GARCON). Cette oeuvre insolite et forte mêle l'évènement réel (tourné au moment des derniers résultats présidentiels) et la fiction (la journaliste qui couvre les évènements laisse ses enfants à un baby-sitter pendant que le père séparé souhaite les revoir sans y avoir droit). Les émotions sont également mêlées, on passe du drame à la comédie avec un naturel hallucinant. Justine Triet revient pour Cinezik sur son choix de trois musiques préexistantes.

 

 

 

Interview de Justine Triet

Cinezik : Vous avez commencé votre parcours de réalisatrice par des court-métrages documentaires, quelle est la place de la musique dans ce type de film ?

Justine Triet : En documentaire, je trouve vraiment compliqué le travail sur les musiques parce que cela peut très vite dramatiser, cela colore de façon peu subtile et peut être vraiment dérangeant pour moi. En fiction c'est différent. Mais je l'ai tout de même fait pour mon premier film, il y avait de la musique que moi-même je re-trifouillais. J'ai fait plus de dix ans de piano, donc j'ai quand même une approche de la musique, j'adore la musique, j'en écoute énormément. Ce n'est pas quelque chose que je rejette dans la vie, mais je trouve compliqué son utilisation dans les films. Après j'ai évolué, la façon dont je l'utilise maintenant est plus simple dans ma tête, mais au tout début j'étais assez frileuse avec la musique. Elle m'impressionnait mais en même temps je trouvais qu'elle devenait très vite grandiloquente. La musique peut aussi être ridicule et rendre une situation complètement grotesque et "débile". Elle colore tellement une situation qu'elle influence énormément le ton du film. Elle peut aussi aider un film très mauvais à être un peu mieux. 

LA BATAILLE DE SOLFERINO mélange aspects documentaire et fictionnel. Comment avez-vous exploité le matériau sonore (la foule, les musiques de la rue) de l'évènement de ce soir de résultats électoraux ?

J.T : A l'origine, je voulais garder tout ce qu'il y avait, mais pour des raisons de droits et de coûts de certaines musiques, je ne pouvais pas. Il y avait par exemple un rappeur très connu, il y avait juste un "sample" de ce rappeur qui passait à un moment donné et on a dû reconstituer ce son, refaire faire la musique par Olivier Touche, le monteur son du film. C'était tellement cher pour n'avoir que quelques secondes. L'idée était d'être assez fidèle avec ce qui se passait à ce moment-là. Dans le film, il y a pleins de musiques différentes, de a musique IN donc, mais aussi une utilisation de la musique OFF. 

Comme le titre interprété par Ryan Gosling ?

J.T : On a effectivement pour le générique de début et le générique de fin une musique ajoutée ("Lose Your Soul" de Dead Man's Bones, avec la voix de Ryan Gosling), mais pour moi c'est une façon d'assumer la fiction, avec quelque chose de grandiloquent. En plus la chanson raconte quelque chose du film : "Ce soir tu vas perdre ton âme". La chanson fait écho au film c'est ce qui me plaisait, ce que je n'avais jamais vraiment fait jusqu'à maintenant. Après, il y a une autre musique que j'ai trouvé sur Youtube, qui est une reprise de Bach jouée à la guitare électrique, et accélérée deux fois. On a retrouvé cette personne : Cyril Brongniart, professeur de musique qui met ses bidouillages sur Internet. Ce morceau de Bach peut être utilisé de façon un peu sérieuse, mais là c'était une façon de le décaler, de l'utiliser d'une manière que je trouve plus marrante, ce qui ressemblait plus au film. Cette musique revient plusieurs fois, c'est celle qui est venue le plus tard, celle qui nous a posé le plus de questions. Plus la musique vient tard, plus c'est compliqué je trouve, par rapport au montage. D'ailleurs, pour mon prochain film, je pense que je choisirai la musique en amont. Pour la musique OFF, je trouve ça plus intéressant. Et lorsqu'il y a une fête dans le film, l'idéal est que la vraie musique reste, tout joue avec. Il n'y a rien de pire qu'une scène où tu vois les gens qui dansent un peu désynchronisés par rapport au rythme de la musique. On a l'impression de ne pas être vraiment dans une fête. 

Il y a aussi une musique classique que les personnages écoutent depuis la chaîne du salon...

J.T : C'est un morceau IN, quand Arthur met un disque, c'est Chopin. Ce qui m'intéresse le plus, ce sont les morceaux qui passent dans la scène, il y a une puissance, une force, et les acteurs jouent avec, ils en parlent. Du coup, il y a un autre intérêt que de juste plaquer une musique pour produire une émotion. La musique devient vraiment un acteur du film, elle n'est pas juste une coloration. La musique prend le dessus sur les personnages à la fin de cette scène, où tout d'un coup elle devient aussi une scène émouvante, les acteurs sont émus en l'écoutant, et en même temps l'émotion est cassée car les dialogues s'en moquent.

Cette musique de Chopin était celle qu'écoutaient vraiment les personnages au moment de la prise ?

J.T : Non, ce n'était pas la musique de Chopin que l'on a trouvé plus tard. Je savais quel type de musique je voulais, mais on avait utilisé un disque un peu "cheap" (les 100 ans de la musique classique) que j'avais acheté exprès pour tourner la scène avec. Après, pour des raisons de montage, l'ingénieur du son m'a dit que c'était une bêtise, que j'allais me compliquer la vie au montage. Il a fallu faire de la post-synchronisation. J'aurais aimé tourner la scène avec Chopin, ça aurait encore provoqué d'autres choses. Les comédiens auraient encore plus joué avec. Pour la scène finale avec Virgil et Laetitia, quand ils tombent sur le canapé, qui est une scène assez comique, où ils s'embrassent… c'est une scène où l'on a assumé, pendant trois ou quatre prises, de mettre de la musique IN, ce qui les a mis dans un état complètement dingue. Ils étaient beaucoup plus libérés parce qu'il y avait de la musique. L'idéal pour moi est de toujours tourner avec la vraie musique. 

Le fait d'avoir commencé dans le documentaire contribue à ce désir de réalisme, de fidélité à la situation de tournage ?

J.T : C'est vrai, c'est pour cette raison que je n'arrive pas trop à aseptiser le contexte dans lequel évoluent les personnages. J'ai besoin qu'ils ne soient pas trop confortables, par rapport à un tournage plus classique où l'on met les acteurs dans un lieu quelconque avant de re-créer un décor. On leur demande alors d'être naturel dans ce décor et de faire comme. Me concernant, c'est plutôt le processus inverse, je mets les acteurs dans une situation assez inconfortable où pré-existe une situation bruyante, où il se passe des choses et ils doivent faire avec. C'est plus une démarche documentaire. 

Pour LA BATAILLE DE SOLFERINO, les acteurs cotoient les vrais militants...

J.T : Ils jouaient avec. Par exemple, Vincent Macaigne, à un moment, repart dans la foule dans le sens contraire des gens. Il y a tout un plan séquence où la musique monte, ce qui s'est réellement passé dans la réalité. Il y avait une musique très grandiloquente qui jouait. Forcément, cela a complètement contribué à la force de son imprégnation, il était à fond.

Votre précédent film, le court-métrage VILAINE FILLE, MAUVAIS GARCON, emploie une mélodie entêtante d'une chanson existante ("Lorelei" de Viva and the Diva), qui revient sans cesse, on la fredonne à la sortie de la projection...

J.T : C'est effectivement très différent. C'est un court-métrage, sur une durée assez courte, il y a ce côté boucle qui tourne, les personnages repartent toujours à zéro. Il y a un sens à cela. C'est le fruit de ma rencontre avec Alice Daquet (chanteuse de Viva and the Diva), quelqu'un que j'aime beaucoup. Je connaissais ce morceau que j'adore qui n'avait pas été utilisé sur un album, et tout d'un coup ça collait parfaitement. Le style de la musique collait exactement au ton du film. Il y avait une vraie rencontre, c'est super quand ça se passe ainsi, il n'y a pas la chose un peu pénible qui peut arriver quand on galère pour trouver une musique qui correspondrait au film. Là il y avait une évidence très vite, dès le début du montage, je crois même qu'on avait commencé à monter sur la musique. Et la musique correspond à la structure du film, elle intervenait entre les scènes, dans les moments de déplacement.

Si vous deviez citer un compositeur ou un cinéaste chez lequel vous appréciez la musique, qui serait-il ?

J.T : John Carpenter, forcément THE THING et ASSAUT. J'ai une adoration totale pour tout ce qu'il fait, de comment il utilise la musique qui devient un personnage. Même si c'est artificiel, ça fait tellement corps avec le film. C'est quelqu'un que j'admire au plus haut point. C'est mon maître absolu, même si mes films ne ressemblent pas spécialement à ses films. Plus généralement, j'adore les musiques de films, mais la façon que j'ai de faire mes films est davantage dans des mélanges de styles de musiques. En l'occurrence il y a des vraies ruptures de styles dans LA BATAILLE DE SOLFERINO, alors travailler avec quelqu'un qui unifierait un style de musique sur tout le film, je ne suis pas prête à cela. Je sais qu'il existe de vrais compositeurs qui font un vrai travail pour les films, mais je n'ai pas encore eu l'idée de le faire, peut-être pour un prochain film. 

En ce moment, j'ai l'impression qu'on est dans une période où l'on refuse l'émotion. Dans les années 80 ou 90, on adorait des musiques extrêmement grandiloquentes, on assumait ça, on allait au cinéma pour ça. Et maintenant, on est dans un refus total de ce type de musique. Je ne fais pas spécialement de films où la musique est extrêmement puissante, mais j'aime bien aussi jouer le jeu de l'émotion. La musique c'est aussi ça. C'est fort quand ça arrive. Je trouve un peu nul de tout le temps rejeter l'émotion en se disant que c'est vulgaire. C'est intéressant de continuer à jouer ce jeu-là, même si on l'utilise autrement et qu'on ne peut pas faire exactement comme avant. Je trouve intéressant de garder ce rapport à l'émotion et de ne pas toujours être cynique et d'utiliser la musique comme une blague ou une pose. Alors que je pense qu'il y a vraiment quelque chose à assumer là-dessus. 

Interview réalisée à Paris le 8 mai 2013 par Benoit Basirico

 

- Publié le 17-05-2013

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