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J’accuse d’Abel Gance, le film aux trois musiques !
Par François Faucon,

Par François Faucon - Publié le 02-12-2014
schoeller, - J’accuse d’Abel Gance, le film aux trois musiques !


A sa façon, Cinezik célèbre ici la mémoire de la 1ère Guerre mondiale en cette année de commémoration. En musique, cela va sans dire, et au travers du film « J'accuse ! » d'Abel Gance réalisé en 1919. Un film dont le scénario, le devenir de la pellicule au fil des décennies, et les musiques sont tortueuses. A l'image de l'existence des poilus de la 1ère Guerre mondiale ; poilus grâce à qui l'auteur de ces lignes peut, pacifiquement et librement, continuer d'écrire ce qu'il veut... Analyse des musiques d'un film, conçues au fil des ans par Henri Verdun, Robert Israel et Philippe Schoeller (pour la version 2014 à voir sur ARTE +7 jusqu'au 11 décembre 2014).

A défaut de posséder le film dans sa vidéothèque, de pouvoir l'emprunter à la médiathèque du coin (elles se font rares en milieu périurbain et rural...) ou d'y consacrer des sommes rondelettes (près de 75 euros en VHS et aucune édition DVD en vente européenne à ce jour...), on se contentera de ce qu'il est possible de visionner sur internet. Ainsi, le site de David Hart propose quelques extraits mais c'est surtout grâce à la chaîne ARTE que l'on peut voir l'intégralité du film en deux parties avec la musique de Philippe Schoeller, compositeur de musiques de films (Versailles, 2008 et L'Exercice de l'Etat, 2011) dont nous reparlerons plus loin. Attention, cette vidéo n'est disponible sur le site Arte+7 que jusqu'au 11 décembre 2014. Peut-être pour préparer une future parution en DVD ! C'est du moins ce qu'il faut espérer.

Genèse du film 

1914. Cette date gravée dans l'inconscient et la mémoire collective correspond, d'un point de vue strictement historique, au début de la 1ère Guerre mondiale. Certains journalistes, en mal de scoops inexacts, expliquent depuis bientôt un an qu'il s'agit de l'armistice de cette guerre. En 1914, le 11 novembre est alors un jour de guerre comme un autre... La « Der des der », pour reprendre l'expression depuis consacrée, initie un temps de brutalisation, de massacre de masse ; et surtout, elle est l'aube d'un temps d'accoutumance à l'hécatombe dont nous ne sommes toujours pas sortis. Elle grave sur pellicule un vaste massacre, une geste narrant la barbarie, une odyssée de l'image mettant en scène la cruauté à l'état brut. Comme tout film - déjà à cette époque ! - elle se voit rehaussée d'une musique. La nature de cette musique de film inattendue est des plus bestiales. « Après le lugubre tocsin du 1er août 1914, la vraie musique de 1914-1918 ne serait-elle pas celle chaotique et inouïe du vacarme assourdissant du front, de ses pluies d'obus, salve de mitrailleuses, déflagrations du feu industriel : une poignante et horrible cacophonie, ponctuée de sonneries aux morts ? » [Brigitte François-Sappey, Diapason, n°629, novembre 2014, page 23].

1919. Le tocsin s'étant tu (pour quelques temps du moins...), les nations belligérantes pleurent leurs morts. Elles installent aussi, à l'image de la France, la censure. Il est de frais souvenirs dont on préfère ne pas parler ; surtout lorsqu'on n'a aucune idée de la façon dont il est possible de les verbaliser. Qu'auraient bien pu dire les Gueules cassées ; eux qui portaient sur leur visages explosés, l'infamie de leur époque ? Au-delà des contraintes techniques propres à l'époque, c'est certainement en raison de ce silence, que la première version du film datant de 1919, est muette... Reprenant le célèbre titre de Zola lors de l'affaire Dreyfus (1894-1906), Abel Gance accuse l'Occident et montre, étapes par étapes, ce que le 20ème siècle naissant porte en lui de plus abominable. Pour que cela soit plus parlant, Abel Gance convoque comme acteurs, quelques vétérans de la guerre. Y compris les Gueules cassées qui ne risquent pas d'interpréter leur rôle comme un hors-sujet. Il leur suffit d'être là, présents devant la caméra, de se montrer et de laisser leurs visages sortir ce cri d'abomination que leurs bouches, désormais inexistantes, ne peuvent exprimer. Tout cela au nom des leurs ; au nom de ce monde encore incapable de dire l'ignominie. Un brûlot pacifique est né. Le « J'accuse » d'Abel Gance survit à la censure, au temps, à l'oubli. Les nationalistes chauvins et les vétérans n'aiment pas le film et parlent d'antimilitarisme. Qu'auraient-ils dit si Abel Gance avait pu réaliser la trilogie initialement envisagée ? Car en effet, les deux opus suivants (« Les cicatrices » et « La Société des Nations » dont les scenarii sont écrits en octobre 1917 ; la SDN ! Abel Gance y croit tant...) ne verront jamais le jour. Abel Gance n'est pas homme à reculer. Mais, déjà à cette époque, on ne tourne pas un film sans trouver un financement, un distributeur pour investir les salles de cinéma, un soutien x ou y. Charles Pathé (son entreprise cinématographique ne survit alors qu'en France...) et le Service Cinématographique de l'Armée ayant contribué à la naissance du film, le réalisateur édulcore son propos, coupe quelques scènes et renonce vraisemblablement aux deux opus suivants. « J'accuse » dérangeait donc.

1938. Gance tourne une deuxième version du film ; version sonore et parlante cette-fois, et entrecoupée de scènes muettes tirées du film de 1919. Cette version au scénario passablement remanié, possède aujourd'hui une incontestable valeur prophétique. « Mes 12 millions d'amis tués par la guerre il y a vingt ans ! Levez-vous ! Tous ! Les vivants veulent recommencer la guerre ! regardez-les bien, pour que l'envie de vous battre s'arrache à jamais de vos cervelles ! » peut-on entendre dans la bouche de Jean Diaz, héros juif (...) du film. Car en effet, Hitler est élu chancelier depuis janvier 1933. Les démocraties occidentales ne veulent ni le voir ni l'entendre mais le fracas de la guerre est proche. L'horreur, bientôt, sera de retour, nourrie de la frustration née du traité de Versailles qui humilie l'Allemagne. La musique est confiée à un certain Henri Verdun.

En 1965, la Cinémathèque française réalise une copie de restauration et son contretype avec le matériau laissé par Abel Gance (la pellicule de 1919 ayant été découpée par le réalisateur lui-même en 1938). Mais, l'incendie de l'entrepôt du Pontel dans les Yvelines en 1980 réduit en cendres le travail de la Cinémathèque. Il faut donc courir après les copies éparpillées en Europe : France, Pays-Bas, République tchèque. Grâce à ces copies, et à la bobine et demie du négatif d'origine rachetée à Nelly Kaplan, héritière, compagne et complice d'Abel Gance, l'Eye Film Institute d'Amsterdam et l'équipe de Lobster Films de Paris entreprennent un gigantesque travail de restauration qui s'achève en 2007. Entre-temps, la version de 1938 est restaurée en 1991 (The Film Preserve Ltd) et se trouve réduite à deux heures, soit près d'une heure et demie de moins que la version de 1919.

En 2008, la pellicule restaurée de 1919 est présentée aux Etats-Unis. Pourquoi outre-Atlantique ? Peut-être parce que le conflit n'ayant pas eu lieu sur le territoire américain, le ressenti et la mémoire de l'événement ne sont pas les mêmes. Certainement parce que le film fut, là-bas, favorablement accueilli. David Wark Griffith avait arrêté l'un de ses tournages pour accueillir Abel Gance lors de la sortie du film en 1919. Il avait aussi distribué le film aux Etats-Unis... La musique n'est plus celle de Henri Verdun mais celle, composée spécialement par Robert Israel.

En France, il faut attendre le 8 novembre 2014 pour que le film dans sa version de 1919 soit donné en Ciné-Concert avec la musique de Philippe Schoeller spécialement composée pour l'occasion à la demande de la chaîne ARTE et de Lobster Films. Nous voici donc avec un film et trois musiques composées par trois artistes différents...

Un film, trois partitions 

Henri Verdun (version 1938). De son vrai nom, Maurice Joseph Castelain, né à Roubaix, le 9 août 1895 et décédé à Paris, le 25 juin 1977 ; un pseudonyme parfait pour un sujet musical sur la guerre et ses tranchées ! De ses études nous ne savons rien et seul un travail d'archives pourrait nous en apprendre davantage. Sa carrière fut méritoire et ne dispose à ce jour d'aucune réédition... C'est grâce au site Radio primitive (à noter de nombreuses interventions sur des compositeurs de musiques de films peu connus, à lire ICI) et à Internet Movie Database que nous en apprenons un peu plus sur son compte. Il a composé de nombreuses musiques de films, notamment pour Abel Gance (La tour de Nesle en 1954) ; Fernand Rivers (A quatre heures du matin en 1937, chantée par Lyne Clevers) ; Christian-Jaque (Les disparus de Saint-Agil en 1938 et L'assassinat du Père Noël en 1941). Quelques opérettes également. Pour se faire une idée de la musique composée par Henri Verdun pour « J'accuse », il faudra se contenter d'Internet. La version de 1938 reste particulièrement difficile d'accès. Mais c'est sans compter avec les passionnés de cinéma, visiblement nombreux sur YouTube, grâce à qui il est possible de voir cette version et d'entendre sa musique en intégralité ICI. L'Orchestre symphonique de Paris est dirigé par Louis Wins, chef totalement inconnu sur qui la rareté des informations laisse pensif... La musique, discrète, est d'influence wagnérienne, à mi-chemin entre la chevauchée des Walkyries (dès le début) et la Marche funèbre de Siegfried (ce motif revient souvent pour musicaliser la mort des soldats durant la guerre). On entend également quelques chansons de poilus comme Le cri du Poilu de Vincent Scotto, des chants patriotiques et, à 51', un jazz mélancolique et funèbre lorsque Jean Diaz se fait le porte-parole des morts.

Robert Israel (version de 1919 restaurée et mise en musique - 2009). La partition est audible ICI pour ceux qui le pourront en raison d'un problème de compatibilité de zones... Le compositeur œuvre à l'époque où, de son propre aveu, son couple divorce et où il subit des « pertes » dans son entourage (à lire ICI). La douleur éprouvée fait écho à celle des soldats. Il joint des chansons folkloriques françaises (Le bon roi Dagobert, Cadet Rousselle, Au clair de la lune) de même que des extraits de Wagner, de Mahler, de Grieg, de Bach, de Julius Reubke, pour renforcer l'acte d'accusation de Gance. Pour le compositeur, la musique « met en garde contre la catastrophe imminente laquelle se cache derrière un frêle espoir ». En effet, « la puissance brute et pure de cette musique [notamment la « Marche funèbre de Siegfried »] capte la fantasmagorie propre à l'éveil des morts ». Faute de pouvoir écouter cette partition dans son intégralité, je ne sais quelle quantité de musique Robert Israel a réellement composé ; l'emprunt aux compositeurs classiques semble en effet important.

Philippe Schoeller (version de 1918 restaurée et mise en musique - 2014). Interviewé sur France-Musique, le compositeur (finalement assez flou dans ses propos) dédie cette partition à son grand-père, André Schoeller. A l'âge de 18 ans, ce dernier se trouvait à Verdun et peut-être dans les images d'archives incluses dans le film par Abel Gance. Deux ans de composition pour obtenir trois heures de musique en création mondiale et jouée par l'Orchestre de Radio-France sous la baguette de Franck Strobel. Une musique non-mélodique là où Verdun et Israel privilégient le tonal, porteur de puissance tragique. La musique de Schoeller pense le film autrement. La scène initiale qui permet de voir des villageois danser sur l'air de « L'Arlésienne » de Bizet, fait entendre une musique dissonante, parfois agressive et aux tonalités lugubres. Si l'image montre la joie de vivre des villageois, la musique en négatif de l'action annonce que la guerre va bientôt briser les amours, fussent-elles infidèles. On vit encore dans l'insouciance de la Belle-Epoque mais l'agressivité de la partition rappelle le déchirement des nations à l'œuvre depuis 1870 autant qu'elle annonce ceux de 1914. A 13'10, cette même musique se fait entendre par-dessus la lecture muette de l'Ode au Soleil par Jean Diaz à sa mère. Cette lecture vaut promotion du pacifisme propre au poète (le titre de son roman n'est-il pas : « Les pacifiques » ?) alors que la musique signifie les limites de ce pacifisme dans le concert des nations.

Une victoire en musique :

Que retenir de ces trois partitions qui accompagnent un même film ?

Toutes les trois soulignent à leur façon la souffrance des poilus. Les morts de la 1ère Guerre mondiale sont les véritables héros de ce drame, les prophètes des temps de paix dans lesquels nous avons la chance de vivre. Et la musique met en avant tour à tour le tragique de leurs existences et l'hécatombe qui fut leur quotidien. Elle joue aussi sur les contrastes (douceur musicale/barbarie de l'époque). Mais, par-dessus-tout, elle dit, encore et encore que la musique est Liberté non par le message qu'elle délivre, mais par essence, en soi, viscéralement. La victoire se fait en fanfare ; en musique donc. Et cette Liberté, cette victoire que les poilus morts ne connurent pas de leur vivant, leur est rendue, de plein droit, un siècle après, durant un siècle, par la musique. La musique est la Liberté. Il n'y a peut-être rien de plus à dire...

 

Par François Faucon - Publié le 02-12-2014

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