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Martin Wheeler : sa collaboration avec Sólveig Anspach et Arnaud des Pallières
Rencontre,

- Publié le 29-12-2014
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Le compositeur anglais Martin Wheeler a remporté en 2014 le César de la meilleure musique de film pour MICHAEL KOHLHAAS de Arnaud des Pallières, avec lequel il poursuit une riche collaboration. Il constitue un autre binôme avec Sólveig Anspach dont on a pu voir en 2013 LULU FEMME NUE.

Interview Martin Wheeler

 

Cinezik : Comment vous est venue l'envie d'écrire de la musique pour le cinéma ?

Martin Wheeler : Au départ, je ne me sentais pas capable de faire de la musique de film. Je pensais que cela était réservé à ceux qui savaient manier l'orchestre. Mais je me suis décomplexé en écoutant des musiques des années 70. A cette époque, il y avait une ouverture dans la scène musicale. On n'avait pas besoin d'être un virtuose pour jouer de la musique. Cette attitude n'était pas répandue uniquement dans le milieu du punk, mais aussi chez ceux qui faisaient de la musique bruitiste et improvisée tels que John Cage ou Brian Eno. C'est d'ailleurs ce dernier qui m'a fait prendre conscience que la musique de film pouvait ne pas être forcément orchestrale, mais aussi ambiante, avec un mélange d'électronique.

Est-ce que des films ou des musiques vous ont directement donné envie de faire ce métier ?

M.W : J'aime les films immersifs comme "Blade Runner" et la musique de Vangelis, ou "Aguirre la colère de dieu" et l'attitude post-punk de la musique de Popol Vuh.

Parlez-nous de votre parcours musical qui a précédé vos travaux pour l'image ?

M.W : J'ai commencé par jouer à New-York dans la scène free-jazz avec le groupe "The Pleasure" qui mélangeait plein de styles différents. Je n'étais pas encore dans le milieu du cinéma. Je faisais des concerts en Allemagne et Paris. C'est là que je rencontre ma femme (Laurence Petit-jouvet) qui faisait des documentaires. C'est ainsi avec elle que j'ai commencé. Puis j'ai fait la musique d'une pub de parfum avec Alain Delon. Mais la première rencontre qui m'a véritablement ouvert les portes du cinéma est celle avec Sólveig Anspach. J'ai fait la musique du premier film qu'elle a réalisé après la FEMIS, le documentaire "SANDRINE A PARIS" (1995) puis HAUT LES COEURS! (1999) avec des musiques IN de tango.

A quel moment intervenez-vous, sur le scénario ou au montage ?

M.W : C'est différent selon les films. Pour les deux cinéastes avec lesquels j'ai surtout travaillé, Sólveig Anspach et Arnaud des Pallières, on ne peut pas avoir deux individus plus différents l'un de l'autre et deux méthodes de travail plus différents. Pour Solveig, je travaille d'une façon traditionnelle, à l'image. J'interviens quand le montage est bien avancé. Je fais mes premières propositions à partir d'un premier montage de scènes pour lesquelles on a décidé qu'il fallait de la musique. Pour Arnaud, c'est le contraire. Il lui faut tous les éléments pour qu'il puisse faire son montage. Il lui faut des images, du son et des musiques. Pour son documentaire DISNEYLAND, MON VIEUX PAYS NATAL (2002), j'étais même présent avant qu'il ne tourne. On est allé à Disneyland ensemble avec l'opérateur. Pui Arnaud me montre ensuite les rushes et me demande de lui proposer des musiques en fonction. Au début, cette méthode me gênait car au final on va enlever la plupart de ce que j'ai composé en amont même si cette matière va aider le réalisateur. Tandis que chez Solveig, tout ce que j'écris est pour le film. Aussi, Arnaud monte sur mes musiques, ce qui m'enlève le plaisir ludique du "temps réel" (composer à l'image), mais cela donne une puissance et une importance à la musique phénoménale !

Lequel des deux cinéastes est le plus musicien et comprend la musique ?

M.W : Tous les deux le sont d'une manière différente. Solveig joue du piano donc elle comprend la musique de l'intérieur. Elle me dit même parfois que telle note n'est pas bonne. Et elle a souvent raison. On parle de musique ensemble. Elle est intuitive. Elle me donne son avis quand je lui fais des propositions. En revanche, Arnaud n'est pas musicien. Il n'a jamais joué d'instruments, il n'intervient jamais dans mon processus. Mais en revanche il est très mélomane. Il a de grandes oreilles et une grande connaissance de la musique. Ainsi, même s'il n'est pas musicien, il peut exprimer ses intentions, trouver les termes pour exprimer ses choix. Il me transmet ce qu'il veut. Aussi, il transforme après coup ma musique. Sur ADIEU (2003), il a empilé plusieurs musiques que je lui avais proposées, et harmoniquement ça marchait ! Sur MICHAEL KOHLHAAS (2013), sa méthode a cependant changé. Certaines musiques ont été conçues à l'image.

Concernant votre musique pour MICHAEL KOHLHAAS de Arnaud des Pallières pour laquelle vous avez remporté le César, la musique est liée aux sons du film, quel a été ce travail ?

M.W : En effet, il y a dans ma musique des sons de la nature. On entend du vent dans les arbres. Il y a aussi des éléments métalliques. On a fabriqué la bande son en même temps que je faisais la musique. Je n'ai pas eu le son final quand j'ai composé mais j'ai entendu une première base. Pour l'anecdote, le monteur son du film (Jean Mallet) est le même chez Sólveig Anspach ("Lulu femme nue", "Queen of Montreuil", "Back soon"...) et chez Arnaud ("Michael Kohlhaas", "Diane Wellington", "Parc").

Dans MICHAEL KOHLHAAS de Arnaud des Pallières, le groupe français Les Witches est également intervenu...

M.W : Arnaud était clair sur ce choix dés le debut. Leur musique reprend des airs traditionnels du 17e siècle. Les Witches les réinterprètent. Ils ont aussi participé à mes propres compositions, notamment pour l'utilisation de la viole de gambe. La musicienne Sylvie Moquet est intervenue librement. Elle a improvisé sa partie à partir de quelques notes que je lui ai indiquées. Je lui ai demandé de faire des bourdons avec son instrument. J'avais ainsi toute cette matière que j'ai intégrée dans ma partition pour faire le lien entre la musique moderne et les instruments d'époque.

Que ce soit avec Arnaud des Pallières ou Sólveig Anspach, une musique temporaire placée sur le montage est-elle parfois utilisée comme référence pour vous indiquer une orientation ?

M.W : Il n'y a aucune référence précise, il ne s'agit jamais de références que je dois imiter. Mais cela m'est arrivé avec d'autres réalisateurs. De tout façon, Solveig et Arnaud me font intervenir tôt, au scénario. Alors s'ils ont besoin d'une musique, ils me le demandent.

Toujours à propos de ces deux réalisateurs, vous avez travaillez avec eux aussi bien sur des fictions que sur des documentaires. Y a t-il une différence dans votre manière d'aborder chaque genre ?

M.W : Je ne fais pas de hiérarchie entre le documentaire et la fiction. J'ai travaillé avec Solveig et Arnaud sur leurs documentaires avant même de faire leurs fictions. Ce sont des documentaires de création, donc il y a une grande liberté par rapport à une fiction narrative conventionnelle où la musique est plus normalisée. Pour du documentaire plus traditionnel avec des images d'archives, il y a tout un univers musical à inventer, un style de musique à définir. J'ai l'impression d'avoir eu la possibilité dans les documentaires d'inventer des styles de musiques étranges qu'il aurait été difficile de caser dans des films de fiction. Mais en même temps, Arnaud convoque aussi dans ses fictions des musiques peu typées, correspondant moins à ce qu'on appelle la "musique de film".

Considérez-vous que vous créez votre musique personnelle malgré les contraintes du cinéma ?

M.W : C'est évident que le cinéma m'amène à faire des choses que je n'aurais jamais faites par moi-même. Et en même temps, ce sont aussi mes musiques. Par exemple, je ne suis pas d'une culture techno, alors qu'un film peut en avoir besoin et m'emmener dans cette direction. La contrainte du cinéma est d'avoir des besoins atypiques. Je vois cela comme une porte qui s'ouvre vers un univers à explorer. La manière dont je vais le faire demeure personnelle. Cette techno ne sera jamais une vraie techno, elle sera différente parce que c'est moi qui la compose. J'aime aborder des musiques très différentes. D'avoir une carrière avec des albums dans un style défini oblige l'artiste à se reproduire. Si le prochain disque n'a rien à voir avec ce qu'il faisait jusque là, la maison de disque ne suivra pas. J'aime le cinéma car il permet d'être caméléon, d'aller dans des styles différents. Et dans certains films d'Arnaud, il peut même y avoir plusieurs univers musicaux au sein d'un même film, comme sur ADIEU (2003) ou PARC (2008).

Pour terminer, parlez-nous du disque KOHLHAAS sorti chez Alpha le 9 septembre 2014 ?

M.W : On y trouve la plupart des musiques que j'ai faites pour le film MICHAEL KOHLHAAS, en gardant les titres qui tiennent debout sans les images, ce qui n'est pas le cas de toute la partition car les musiques de ce film sont très liées à l'image. Il y a aussi des morceaux que j'ai faits pour le film mais qui ne sont pas restés dans le montage final, dont un que j'aime beaucoup. C'est l'occasion de réparer une petite frustration. Et enfin, il y a les morceaux que les Witches ont joués, les deux qui sont dans le film ainsi que 6 ou 7 morceaux qu'ils ont enregistrés pour le film mais qui n'ont pas été utilisés. Au final, ce n'est pas totalement la BO. Cet album provient biensûr du film, mais j'ai voulu y mettre une distance, d'où le nom qui ne reprend pas le titre exact du film.

Interview réalisée à Dieppe en Septembre 2014 par Benoit Basirico

 

 

 

 

- Publié le 29-12-2014

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