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Le cinéma et la musique yéyé, un rendez-vous manqué ?
par François Faucon,

François Faucon - Publié le 13-07-2015
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François Faucon dresse un panorama des croisements entre la musique yéyé des années 60 en France et le cinéma d’alors. On y croise Michel Magne, George Delerue, Michel Legrand, Raymond Lefèvre, Eddie Vartan...

Les Musiques de Films des Années "Yéyé" : un phénomène français entre ratage et récupération ?

Qui dit "yéyé" pense immédiatement aux couettes de Sheila, aux copains de Sylvie Vartan, aux pantalons "patte d'eph" et à tant d'autres curiosités datées. Pourtant cette époque (les années 60) fut également celle où certaines musiques de films étaient d'inspiration "yéyé ". Raymond Lefebvre, Eddie Vartan, Michel Magne, etc. ; autant de noms qui comptèrent et firent les beaux jours d'un cinéma populaire aux dialogues ciselés notamment par Audiard ou soumis aux agitations comiques de Louis de Funès et de Michel Serrault. Pas sûr que les plus jeunes, compositeurs comme auditeurs, se souviennent de cette époque avec ses relents de juvénilité, d'espoirs depuis déçus et d'insouciance. C'était la Guerre froide. C'était la Guerre d'Algérie. C'était mai 68 ! C'était une belle époque... Mais alors, comment expliquer le succès de ces compositeurs de musiques de films et le relatif anonymat, voire la raillerie, dans lesquels ils sont tombés depuis ?

Retour sur le phénomène "yéyé" :

Origines du "yéyé" :

Le terme "yéyé" générait de l'incompréhension chez les adultes de l'époque et garde, aujourd'hui encore, une forte connotation péjorative. Le mouvement atteint son apogée le 22 juin 1963 lorsque 150 000 jeunes rassemblés Place de la Nation célèbrent la première bougie de leur magazine fétiche "Salut, les copains !". Dès le 24, Philippe Bouvard s'interroge dans Le Figaro sur "la différence entre le twist de Vincennes et le discours d'Hitler au Reichstag" ! Pierre Chapuy titre "Salut, les voyous !" dans ​Paris Presse​, etc. Edgar Morin, plus fin observateur dans Le Monde et inventeur du terme "yéyé", y voit l'apparition d'une jeunesse nouvelle, adepte de "chansons bubble-gum, aux textes insipides et aux mélodies sucrées" [source : Stéphane Ollivier sur INA]. Le yéyé comme décalque mou et consensuel du rock subversif venu du monde anglo-saxon. Le rock veut renverser la société existante. Les "yéyés" préféreraient plutôt la noyer dans une gigantesque barbe à papa...

Pourquoi "yéyé" ? Parce que les chansons anglo-saxonnes s'achevaient souvent sur un grand "yeah ! yeah !". Et parce que ça passe mieux, surtout sur un plan commercial que "ouais !". Rapidement, le terme qualifie le mouvement, les chanteurs et les jeunes auditeurs.

Les stars du yéyé sur grand écran :

Les figures yéyé françaises (Johnny Hallyday, Sylvie Vartan, Sheila, Françoise Hardy, etc.) donnent une vision édulcorée, juvénile à la limite de la futilité, des aspirations propres à la jeunesse mondiale des années soixante. Les producteurs ayant rapidement compris la rentabilité de ce mouvement, les stars du yéyé vont intégrer le cinéma. Déjà, en 1962, Johnny et Eddie Mitchell jouent dans "Les Parisiennes", film à sketches musicalisé par Georges Garvarentz (Johnny y chante notamment "Samedi soir").

On retrouve aussi Sylvie Vartan dans "Un Clair de lune à Maubeuge" en 1962. Dès l'ouverture, elle y interprète la chanson du même nom, composée par Pierre Perrin. En 1963, 1967 et 1972, elle interprétera son propre rôle respectivement dans "Cherchez l'Idole" (musicalisé toujours par George Garvarentz qui travaille avec Aznavour, Johnny Hallyday pour "Retiens la nuit" et Sylvie Vartan pour "La plus belle pour aller danser !") ; "Les Poynettes" (musicalisé notamment par François De Roubaix) ; "Absences Répétées" (musicalisé par Jean-Pierre Stora et chantée par Jeanne Moreau).

Françoise Hardy fait un passage éclair au cinéma. On la voit en 1963 dans "Château en Suède" musicalisé par Maurice le Sénéchal ; en 1965 dans "Une Balle Au Cœur" musicalisé par Mikis Theodorakis avant que celui-ci ne s'engage contre la dictature des colonels en Grèce ; en 1966, aux côtés de Sheila dans la comédie "Bang Bang" musicalisée par Georges Aber et Claude Carrère. Des succès limités pour des carrières cinématographiques qui ne décolleront jamais... Assumant pleinement ses engagements de jeunesse, Françoise Hardy dira, dans un entretien au Figaro, le 17 novembre 2013, ne pas avoir "honte du tout d'avoir appartenu à ce mouvement. Au moins, ces chanteurs qualifiés de yéyé avaient le sens de la mélodie. Ce qui se perd de nos jours".

Caractéristiques de la musique yéyé au cinéma :

Seul "D'où viens-tu Johnny ?" (de Noël Howard, 1963 - BO : Eddie Vartan) se construit autour d'une idole du moment et devient ainsi le stéréotype du film et de la musique yéyé. La principale chanson "Pour moi la vie va commencer" est un succès et passe à la radio avant même la sortie du film. Pour que celui-ci puisse être montré au public, il faudra sortir le personnage principal de son strict statut de "blouson noir". Le film sera néanmoins, comme tous les autres, un échec...

De cette panoplie de films commerciaux, quelques éléments identitaires semblent se dégager :

- l'aspect massivement diégétique de ces musiques dans le sens où elles sont intégrées au récit, à l'action et participent de scènes clairement identifiables,

- une dimension égotiste dans la mesure où ces musiques sont généralement interprétées par les chanteurs eux-mêmes, lesquels incarnent leurs propres rôles (comme nous l'avons précisé pour Sylvie Vartan ou Johnny Hallyday). Idole des jeunes dans la vie quotidienne, ils deviennent à l'écran des doubles d'eux-mêmes ; sorte de héros rebelles ou d'héroïnes naïves. L'acteur se retrouve à chanter à l'écran le rôle qu'il tient à la ville et la starisation se double alors d'une volonté de mythification qui ne fonctionne d'ailleurs pas. D'où égotisme au sens d'une perpétuelle référence à soi, d'un excès d'intérêt porté à sa personnalité et au développement de celle-ci.

- une musique massivement composée de chansons, ou de plages musicales dont la structure est celle d'une chanson, afin de rester dans la mouvance yéyé et de ce qui est la matrice de son succès.

Néanmoins, il faut établir une différence entre la musique yéyé et les compositions musicales utilisant, à des degrés plus ou moins évidents, l'esprit des chansons et de l'époque yéyé. Si la première reste, au cinéma, un coup d'épée dans l'eau, les secondes ont un tout autre avenir devant elles.

Les compositeurs "yéyé" et le cinéma :

Beaucoup de compositeurs œuvrant pour le cinéma ont compris tout l'intérêt qu'il pouvait y avoir à surfer sur la mode. Créer des mélodies facilement mémorisables qui surfent sur le yéyé. Et, cette fois, le succès sera au rendez-vous !

Raymond Lefevre :

Star au Japon (notamment avec "La Reine de Saba" en 1950), Raymond Lefebvre (1929-2008) aura eu une place de choix dans la vie musicale et cinématographique française. Volontiers rangé dans la catégorie des compositeurs d'easy listening (musique facilement écoutable), il fait ses armes au Conservatoire de Paris (piano et flûte dont il obtient les Premier Prix à l'unanimité alors qu'il rate son Brevet des Collèges...) en montant seul à la capitale. Ses parents, épiciers à Calais, n'ont pas l'argent nécessaire pour financer de telles études. Une chambre de bonne avec un "lit de paille sur des caisses", et le voilà à gagner sa vie en jouant pour les bals musette où dans des boites de nuit. L'objectif ? Rassurer sa mère sur sa situation matérielle et toucher à tous les styles musicaux plutôt que de continuer le conservatoire. Puis, il tente sa chance à Hollywood avant de revenir pour l'accouchement de son fils. Au début des années 50, Eddy Barclay cherche quelqu'un pour diriger l'orchestre de sa firme. Ce sera Raymond Lefèbvre ! Ce dernier est enthousiaste mais répugne cependant à diriger l'orchestre "Eddy Barclay". Soit. Ce sera donc "Raymond Lefèbvre et son orchestre" - Le "b" disparaît... Trop difficile à prononcer, surtout aux Etats-Unis.

A la même époque, il s'adonne au jazz avec Hubert Rostaing et Bobby Jaspar. En 1956, il remporte un franc succès aux Etats-Unis avec la reprise orchestrale de The day that the rains came (Le jour où la pluie viendra) de Gilbert Bécaud. Edité chez Barclay, il travaillera en studio avec Dalida avant d'accompagner les stars de la chanson dans les émissions de Guy Lux (notamment Le palmarès des chansons dont il compose la musique de générique). Dans une précieuse interview accordée en 2007 à un site consacré à Louis de Funès, Raymond Lefèvre raconte comment Jean Girault, à la recherche d'un compositeur pour "Faites sauter la Banque", contacte les Editions Robert Salvet pour lesquelles il travaille alors. Le film rapporte peu et l'idée de continuer le travail avec le même réalisateur sur le premier volet du "Gendarme A Saint-Tropez" ne l'enthousiasme guère. Raymond Lefèvre vient d'acheter une maison dans l'Oise, entend en profiter et confie le projet à son ami Paul Mauriat qui refuse tout net ! En plein été 1964, alors que les musiciens sont en vacances, Jean Girault contacte Raymond Lefèvre et lui demande de ne pas le laisser tomber. Les rushes du film sont alors apportés dans la villa de Raymond Lefèvre qui compose la musique sur un coin de table, sans piano... Le succès est au rendez-vous et le trio Lefèvre-De Funès-Girault formé pour longtemps. Les publicités canadiennes raffoleront longtemps du très yéyé "Douliou Douliou Saint-Tropez" ! De Funès ayant été pianiste jazz dans ses jeunes années de galère, l'entente se noue avec Raymond Lefèvre et le comédien s'immisce (parfois de façon pénible) chez le compositeur pour écouter et donner son avis. Il aime cette musique et le lui fait savoir :

"Je ne puis m'empêcher de vous adresser toute mon admiration pour la musique des ‘Grandes Vacances' qui est si jolie. Je viens de revoir le film et surtout de l'entendre. La sensibilité de votre musique nous a aidé énormément dans la réussite de ce film. Amitiés, Louis De Funès. P.S. : A bientôt à Saint-Tropez." (Source : Livret du CD "Les plus belles musiques de films de Louis de Funès", Raymond Lefèvre, Play Time 1993)

Les films avec De Funès rapportant beaucoup, la concurrence est rude et certains tentent de prendre la place de Raymond Lefèvre. Mais tous n'ont pas l'appui d'un poids lourd du box-office... Le soutien de De Funès permettra d'ailleurs au compositeur de s'installer durablement dans le paysage des musiques de films et de créer une maison de production avec Jean Girault : E.M.C.I.

Tout ceci n'empêche pas Raymond Lefèvre d'être relativement passé sous silence aujourd'hui. Peut-être en raison d'un quadruple phénomène :
- associant l'amoindrissement des mélodies dans les musiques de films
- aspect jugé trop populaire de sa musique (qui méconnaît "La Marche Des Gendarmes" dans la saga "Le Gendarme A Saint-Tropez" mais qui ose l'avouer ?)
- détestation typiquement française de son histoire et de ses artistes populaires
- musique "juvénile" propre à ces années.

Seuls certains béophiles semblent le connaître en tant qu'artiste alors que le grand public n'ignore rien de ses thèmes : "Faites Sauter la Banque" de Jean Girault en 1964,  l'excellent thème (un peu pète-sec comme De Funès...) de "Les Grandes Vacances" de Jean Girault en 1966 ; "Le Gendarme Et Les Extra-Terrestres", toujours de Jean Girault, en 1979 (avec le désopilant Salve Regina mettant en scène un De Funès grimé en religieuse oublieuse de sa liturgie !).

Sa musique la plus célèbre et la plus reprise par des groupes rap ou techno voire dans des sonneries de téléphone portable ? L'incontournable "La Soupe Aux Choux", toujours et encore de Jean Girault en 1981. Evitant adroitement la bourrée auvergnate et donc le cliché campagnard déjà omniprésent dans le film, Lefèvre tient compte des évolutions du synthétiseur et l'utilise pour introduire des sonorités symbolisant l'espace et l'arrivée de l'improbable extra-terrestre incarné par Jacques Villeret. Le compositeur est homme de son temps : capable d'évoluer avec les goûts de son époque, de les utiliser pour donner une force de caractérisation au film. Ainsi, dans "Le Gendarme A New-York" en 1965, il évite le plagiat de "West Side Story" dans la scène du ballet urbain dansé par des voyous Portoricains et des policemen locaux. Claquements de doigts, contrebasse menaçante, percussions dynamiques, cuivres à gogo, rythment ce moment dont l'enjeu n'est ni plus ni moins qu'une entrecôte ! D'où le titre : "Entrecôte Story" ! Le pastiche humoristique et de qualité, oui ; le plagiat sans intérêt artistique, non.

Pour témoigner de la force et de la persistance de sa musique, rien ne vaut le clin d'œil d'Alexandre Astier qui, dans la scène finale du Livre VI de Kaamelott, clôt ce volet avec une variation sur la musique - aux accents américains façon Quincy Jones ! - composée pour "JO" de Jean Girault en 1971. Utiliser la musique de Raymond Lefèvre pour dédier Kaamelott à De Funès ; un bel hommage.

Eddie Vartan :

Eddie Vartan (1937-2001) est le frère de Sylvie, donc le beau-frère de Johnny ! C'est lui qui compose la chanson "D'où viens-tu Johnny ?" pour le film du même nom en 1963. Puis, il musicalise notamment certains films de Michel Audiard. Comment arrive-t-il dans le milieu des musiques de films ? Certainement en fréquentant le "petit monde" d'Eddy Barclay, l'influent et incontournable découvreur de talents. Ayant fui la Bulgarie soviétique, la famille Vartan s'installe à Paris au début des années 50. Eddie Vartan a appris le cor d'harmonie dans les jeunesses du parti soviétique et il continue d'en jouer en même temps qu'il apprend le piano et la trompette. Il joue du jazz et se met à fréquenter les boîtes où l'on croise de grands noms : Eddy Barclay, Claude Bolling, Sydney Bechet, Sacha Distel, etc. Il a pour voisin de palier, Franck Ténot, directeur de la revue Jazz Magazine et co-animateur, avec Daniel Filipacchi, sur Europe 1, de l'émission "Pour ceux qui aiment le Jazz" depuis 1955. C'est notamment ce dernier qui lui permet d'obtenir un poste de Directeur artistique chez Decca en 1954 et qui, en 1959, lui ouvre les portes de l'émission "Salut, les copains !" sur la même radio. Il lance sa sœur pour qui il compose plus d'une cinquantaine de chansons et prend en charge la carrière de Johnny après leur mariage. Puis, le grand écran !

De son œuvre pour le cinéma on retiendra : "Tout Peut Arriver" de Philippe Labro en 1969 (un instrumental puissant avec groove et cuivres) ; "Il Etait Une Fois Un Flic" de Georges Lautner en 1971 ; "Elle Cause Plus, Elle Flingue" de Michel Audiard en 1972 ; "Comment Réussir Quand On Est Con Et Pleurnichard ?" du même Michel Audiard en 1973. Le style "yéyé" paraît évident, avec son cortège de sonorités typiques de ces années et ses mélodies inimitables. A l'image de cette cithare turque jouant un thème vaguement Bollywood pour évoquer l'Orient dans l'excellent "Le Cri Du Cormoran Le Soir Au-Dessus Des Jonques".

Michel Magne

Certes, l'inclassable Michel Magne est davantage connu pour l'excellente musique composée pour l'innommable "Angélique, Marquise Des Anges"... L'album s'arrache dans les bacs dès sa sortie. Au-delà, il eut également recours au style "yéyé ", notamment pour les mythiques "Tontons Flingueurs" de Georges Lautner en 1963. Un seul thème, interprété dans différents modes musicaux et resté dans les mémoires grâce au duo piano-banjo utilisé à chaque bourre-pif asséné par Lino Ventura à Bernard Blier. La musique yéyé est utilisée durant la scène où Patricia, pupille de Fernand Naudin, organise une soirée avec des jeunes de son âge. Le célèbre "yéyé yaya" est en fait une reprise du thème principal du film mais façon musique yéyé.

Michel Legrand

En 1966, Michel Legrand s'attelle à la musique de "Tendre Voyou" de Jean Becker. Bébel y campe un séducteur plein d'aplomb et sans scrupule. Le générique "Tendre voyou" semble chanté par Dick Rivers. Si la musique et l'interprète renvoient bien sûr plus au rock qu'au yéyé, les paroles définissent davantage les contours d'un arnaqueur au grand cœur dragué par toutes celles qui croisent son chemin que d'un véritablement délinquant ! Dans "Soirée jerk chez les Dumonceau", le compositeur nous plonge dans l'ambiance des années 60. L'on voit alors des jeunes se déhancher, les uns cherchant à "emballer ", les autres s'extasiant à l'arrivée de Bébel.

George Delerue

Après nous avoir asséné une fanfare bien franchouillarde avec "L'Age Ingrat" de Gilles Grangier en 1964, George Delerue musicalise en 1970, "Le Cerveau" de Gérard Oury. Avec "Sofia", le très classique compositeur français nous plonge dans l'ambiance d'une discothèque de ces années (la mélodie n'est d'ailleurs pas sans rappeler celle utilisée dans "Le Corniaud", pour l'idylle entre Bourvil et sa blonde autostoppeuse). Et pour parfaire le tout, il reprend l'atmosphère du "Swinging London" dès le début du film. De fait, la chanson d'ouverture "The Brain" est chantée par le groupe rock "The American Breed". Il est vrai que cette musique tient plus de la pop british voire du rock que du yéyé français. Il ne faut pas s'en étonner. Le film le veut et c'est déjà l'époque où la musique des Beatles l'a emporté sur les yéyés.

La musique yéyé au cinéma n'est donc pas forcément un temps d'innovations mais une période durant laquelle émergent des compositions d'"esprit yéyé". Elles plaisent au public, surfent sur les modes musicales de l'époque avec leurs mélodies facilement mémorisables et rappellent les stars adulées de l'époque. Ces compositions rendent compte d'un état d'esprit sociétal à un instant T, fut il inexact. Car les années 60 n'étaient pas que joie, plaisir et danses...

Postérité de ces musiques :

Le cinéma et la musique yéyé, un rendez-vous manqué ? 

Tous ces arguments ne suffisent pas, néanmoins, à faire de la rencontre entre le cinéma et la musique yéyé autre chose qu'un échec. Dans un entretien pour la sortie de "D'où Viens-Tu Johnny ?", celui-ci explique que "dans le cinéma, il y a une ambiance formidable. C'est à peu près le même métier que d'être chanteur "[...]. Visiblement intimidé, il répond à la journaliste qui lui demande "Que faites-vous pour devenir acteur ?", par un révélateur "je ne fais rien car j'ai beaucoup de tournées". Et, en effet, avec une moyenne de 400 km par jour et un concert tous les soirs, on voit mal à quel moment - et ce malgré son indéniable présence physique - le grand Johnny aurait pu s'atteler à l'apprentissage du dur métier d'acteur. N'est pas Gabin qui veut ! De fait, il l'avoue : "Je n'ai pas le temps de travailler [le métier d'acteur]. Je le pourrai pendant les permissions de mon service militaire"... Et pour compenser cette inexpérience, quoi de mieux qu'un réalisateur qui le "laisse faire ce qu'il veut en donnant juste l'idée de départ ?" Néanmoins, si l'on songe à Sylvie Vartan qui rate "Les Parapluies De Cherbourg" à cause de son producteur et refuse de tourner avec Godard (...), Johnny semble avoir des goûts un peu plus sûrs. Ce qui le pousse à vouloir travailler avec François Truffaut, Elia Kazan et Jeanne Moreau. L'interview de ce jeune homme - qu'on imaginerait volontiers passer un examen face à jury tenace - démontre toute la naïveté des chanteurs yéyé. Peu voire pas préparés au cinéma, évoluant sous la houlette de managers plus avides de bénéfices que de postérité cinématographique, recrutés par des cinéastes de seconde zone, il était inévitable que leur passage au cinéma se soldât par un échec. Leur musique suivra le même chemin et trouvera un avenir plus prometteur dans les scopitones. D'une durée moyenne de trois minutes, ces sous-produits cinématographiques permettront à certains futurs grands noms de la réalisation (Claude Lelouch notamment) de se faire la main. La réflexion arrivant avec l'âge, Johnny reconnaîtra en 1984 avoir "tourné tous ces films comme dans un rêve, en plus de la chanson. C'était marrant de temps en temps, mais je n'avais pas le feu sacré ! Les producteurs qui m'engageaient voulaient faire un film autour d'un chanteur, c'était du commercial." [source : Le Pajolec, voir bibliographie]. La musique yéyé au cinéma ne dure donc que le temps d'une carrière dans la chanson. Peut-être même moins.

Par ailleurs, la musique yéyé portée au cinéma est, comme nous l'avons écrit, essentiellement diégétique et se fait entendre lorsque des jeunes dansent ou affichent leur insouciance. Elle ne possède pas d'autre dimension cinématographique ; ou plutôt on ne lui en donne pas... C'est le cas des trois exemples évoqués précédemment (Magne/Legrand/Delerue) mais aussi des "Grandes Vacances" où le yéyé est réduit à une scène à l'Olympia. Il s'agit, au mieux, d'une toile de fond musicale pour créer une ambiance spécifique à un moment précis de l'intrigue. Ce qui prouve à quel point le cinéma a profité du mouvement yéyé plus qu'il ne l'a servi. La postérité de ces musiques est à chercher ailleurs. Car, dans bien des cas, ce qui est anecdotique à l'écran est présent de façon écrasante dans les musiques extra-diégétiques des films durant les années 60 et peut-être surtout, durant les années 70.

La caractéristique musicale du yéyé est devenue une figure marquante du cinéma comique :

En effet, ces compositeurs ne sont pas yéyé en soit mais, pour les besoins des musicalisations qu'on leur confie, ont récupéré un certain nombre de caractéristiques de la musique yéyé pour les intégrer à leurs œuvres personnelles. Les mélodies de type yéyé possèdent une sorte de futilité voire de puérilité qui, lorsqu'on n'en garde que les effets les plus caractéristiques, peut parfaitement musicaliser une comédie. A ce titre, il est étonnant de constater que, faisant écouter à quelqu'un "Le Cri Du Cormoran Le Soir Au-Dessus Des Jonques" sans préciser de quoi il s'agissait, l'auditrice m'ait répondu : "cette musique fait penser à un film avec De Funès" ! Il faudrait bien sûr analyser, de façon technique, ces effets. Mais, faute d'avoir les conducteurs d'orchestre (je le déplore régulièrement...), il faut s'en remettre à la pertinence de l'audition.

Les compositeurs français de musiques pour les comédies ont fait avec le yéyé ce que (toute proportion gardée) Rossini a fait avec les structures de l'opéra bouffa. Mais là où Rossini, avec sa rigueur toute germanique et son admiration pour Mozart, œuvre pour modifier le mélodrame de ses opéras, les compositeurs pour les comédies des années 70 récupèrent l'esprit du yéyé pour souligner le comique et le rythme d'un acteur. Le meilleur exemple est l'étroite association entre les musiques composées par Raymond Lefèvre et le jeu d'acteur inimitable de Louis de Funès. De fait, ce dernier "a marqué non seulement le cinéma mais sa bande sonore ; [...] les compositeurs ont pris en compte son sens du rythme. [...] Son jeu, fondé sur sa rapidité de transformation, saccadé, agile et délié va influencer les compositeurs. [source : Mathieu Coquet dans" Ce qui nous arrive en musique "].  

En conséquence, ces musiques de films typiques des comédies des années 70 ne sont pas des musiques "lefévriennes "ou" vartaniennes " ; elles sont "defunésiennes" ou de type "tontons flingueurs". Et il n'est pas certain que sans ces figures ou dialogues du cinéma ces musiques eussent pu obtenir une telle personnalité et rester dans les mémoires.

Mélodie du bonheur contre actualité anxiogène :

Il en va des musiques de films yéyé comme de la tournée "Age tendre et tête de bois" qui rassemble pêle-mêle : Sheila (marraine de la tournée 2008-2009), Stone et Charden, Patrick Topaloff, Michèle Torr, etc. Le succès de ces tournées ne se dément pas et c'est toute une génération qui se déplace avec fougue pour chanter et danser sur les musiques de sa jeunesse. L'émission du même nom passa à la télévision entre 1961 et 1965, en pleine période yéyé donc. Elle se poursuivit jusqu'en 1968 sous le titre "Têtes de bois et tendres années". Qu'on le veuille ou non, dans l'esprit de toute une génération, cette tournée permet un retour aux sources, une remémoration des aventures sentimentales, des joies et des peines, des cheveux longs masculins, du juke-box, des rubriques beauté et recettes de cuisine, etc. Autant de souvenirs qui constituent un âge d'or plein de tendresse et de douceur. Et c'est très exactement pour cela qu'on se souvient de ces chansons. Elles incarnent dans l'intimité des individus quelque chose de fort, quelque chose de l'insouciance propre à l'enfance. Et les musiques de Raymond Lefèvre, d'Eddie Vartan (et même du très anti-yéyé Michel Polnareff pour "La Folie Des Grandeurs") fonctionnent à l'identique. Leurs mélodies rappellent le temps où, en famille, toute une génération riait aux éclats devant les pitreries de De Funès où à l'audition des vannes de Bernard Blier sous la plume d'Audiard (voir Léon Dessertine, l'empereur de la viande dans "Un Idiot A Paris" (Serge Korber / Bernard Gérard - 1967). Ces musiques de films constituent des instants de joie, un lien émotionnel avec une époque où "tout allait bien". Elles constituent des antidotes musicaux dans une société qui n'a jamais autant été anxiogène qu'aujourd'hui. Angoisse générale par ailleurs parfaitement mise en musique dans la trilogie "Batman" de Christopher Nolan (laquelle n'a rien à voir avec le yéyé, j'en conviens...).

Le passage du yéyé au cinéma (images, scénarios et musiques) est un ratage. La postérité du yéyé dans les musiques de films est à chercher, c'est notre théorie, dans les comédies des années 70, donc post-yéyé. Mais pour quel succès ! Plus de quarante ans après, certains thèmes sont devenus mythiques. Au moins autant que les idoles des années 60.


 

Bibliographie :

- Les œuvres de Raymond Lefèvre et d'Eddie Vartan ont fait l'objet de rééditions intéressantes autour de la personnalité de Louis de Funès pour le premier (Jo-Les Grandes Vacances ; Les plus belles musiques de films de Louis De Funès) et de Michel Audiard pour le second (Le cinéma de Michel Audiard). Pour les autres compositeurs abordés dans cet article, c'est sans difficulté qu'on retrouvera leurs œuvres dans le commerce (encore que vu l'ampleur et la qualité de l'œuvre de Delerue, on serait en droit d'attendre mieux...).
- Eddie Vartan, Il a neigé sur le Mont Vitocha, Fixot, 1994.
- Pour Raymond Lefèvre, son interview du 9 juin 2007 est disponible en intégralité sur Autour de Louis De Funès. Je remercie Franck et Jérôme, responsables du site, de l'avoir réalisée et mise en ligne.
Sébastien Le Pajolec, "Le cinéma et les yéyé : un rendez-vous manqué ? "dans Jeunesse oblige, PUF, 2009.

 

 

François Faucon - Publié le 13-07-2015

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