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Interview B.O : Olivier Bernet, PERSEPOLIS (2007)
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Entretien réalisé à Cannes le 23 mai 2007 par Sylvain Rivaud - Publié le 23-05-2007
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Olivier Bernet est un jeune compositeur autodidacte, PERSEPOLIS est sa première BO. Ce film d'animation de Marjane Satrapi a reçu le Prix du Jury au Festival de Cannes 2007. Mélange des genres et mélange des cultures, la musique est aussi le prolongement des précédentes expériences musicales du compositeur. Rencontre.

Vous êtes actuellement à Cannes pour la présentation de PERSEPOLIS en compétition officielle : avez-vous vu le film terminé avant la projection cannoise ?

J'avais vu le film fini par petits bouts sur mon ordinateur, scène par scène, mais je n'avais pas encore vu le film en entier. Je n'avais pas vu non plus l'animation complètement terminée. La projection de Cannes a donc été l'occasion de le voir d'une traîte !

Quelles ont été vos impressions de cette projection de Cannes ?

C'était bien sûr un moment très émouvant : les gens ont applaudi pendant au moins un quart d'heure, Marjane (la réalisatrise) pleurait, ses parents qui n'avaient jamais vu le film étaient également très émus. Et même pendant la scéance, c'était quelque chose de sentir l'émotion du public, d'entendre les gens rire, applaudir etc... A force de travailler sur le film, on en vient à oublier pourquoi on a pris telle décision à tel moment, du coup c'est très agréable de voir que ça fonctionne et qu'on est soi-même ému en voyant enfin le film. Autre chose qui m'a marqué aussi : la consternation des journalistes et des "badauds" quand je suis descendu de la voiture officielle avec l'équipe technique pour monter les marches... Tout le monde attend les stars et toi tu montes les marches en dix secondes dans l'indifférence générale... C'est assez drôle et ça permet de garder les pieds sur terre.

PERSEPOLIS est votre première expérience de musique de film : pouvez-vous nous résumer votre parcours avant d'arriver sur ce film ?

Je suis musicien autodidacte, je viens du rock. J'ai été amené à travailler sur PERSEPOLIS par le biais de Vincent Paronnaud, co-réalisateur du film, que je connais depuis le lycée : c'est avec lui que j'ai monté mes premiers groupes de rock, et nous avons d'ailleurs toujours des projets de musique ensemble. Avec Vincent on a monté un groupe qui s'appelle « Shunatao », on a déjà fait sept albums qui sont sortis chez un petit label, Amanita, qui se trouve au pays basque et qui est également un très bon studio d'enregistrement. La musique de PERSEPOLIS a été enregistrée là-bas. C'était la volonté de Vincent de travailler avec des gens qu'il connaissait et sur qui il pouvait compter : c'est pour cela qu'il m'a demandé de faire la musique du film et qu'on a enregistré là-bas. La base de cette collaboration est donc une amitié de presque quinze ans, déjà.

Connaissiez-vous la réalisatrice Marjane Satrapi avant de faire le film ?

Marjane et Vincent partageaient un atelier à Paris, donc bien sûr j'en avais entendu parler. Je connaissais très bien PERSEPOLIS, la bande dessinée, que j'aimais beaucoup, mais je ne l'avais jamais rencontrée avant de faire le film.

C'est donc votre première expérience de musique pour l'image...

Pas tout à fait : j'avais déjà composé des musiques pour un court-métrage de Vincent, « Raging blue », et pour les Requins Marteaux, une maison d'édition BD indépendante qui a aussi produit quelques court-métrages vidéos et organisé des expositions pour le festival d'Angoulême. Par exemple, j'ai fait une musique synthétique bien cheap pour accompagner l'expo "supermarché ferraille", ou, dans le même esprit, la musique d'un jeu vidéo stupide où on doit détruire tout ce qui bouge, ou encore la musique d'un cartoon dans l'esprit des Walt Disney des années 30. Les "Requins" ont aussi réalisé un moyen-métrage pour le festival d'Angoulême il y a deux ans, un polar en noir & blanc pour lequel j'ai fait mon Miles Davis du pauvre : toutes les trompettes sont faites à la bouche... Voilà mes petites expériences de musique pour l'image avant PERSEPOLIS, toujours en collaboration avec Vincent.

Vous aviez donc déjà un pied dans la BD et un autre dans le cinéma...

Oui, tout à fait ! Pour Marjane et Vincent, PERSEPOLIS est aussi leur première expérience de cinéma. Le projet lui-même est atypique : on n'a pas créé le film comme un film habituel, puisque tout a découlé d'amitiés déjà formées. Pour moi qui ne suis pas connu et qui n'habite même pas Paris, c'est incroyable d'être là !

Justement, aviez-vous eu besoin de convaincre les producteurs pour faire le film ?

Non, c'était la volonté de Vincent et de Marjane de m'engager pour la musique et ce sont eux qui se sont battus pour que je fasse le film ! Bien sûr ça ne s'est pas fait simplement, j'ai quand même proposé des démos : j'ai été pris un mois à l'essai pour convaincre les producteurs que je pouvais faire ce film en composant tout un tas de trucs qui n'ont pas été retenu pour le film... mais qui m'ont permis de le faire !

La production d'un film d'animation est extrêmement longue : à quel moment êtes-vous arrivé sur le projet ?

J'ai commencé à composer des choses dès l'écriture du scénario. Au final, environ 90 % de ce que j'ai écrit n'a pas été retenu ! Mais j'avais besoin de ça pour me rassurer : comme c'était ma première musique de long-métrage, j'étais assez content d'avoir le temps pour composer, pour essayer des choses. J'ai eu la première version du scénario, puis les suivantes : Vincent et Marjane sont de gros bosseurs et ils ont réécrit le scénario sans cesse.

C'est difficile de retoucher un scénario de film d'animation dès lors que la phase de production est entamée... et pire encore quand l'animation est commencée !

Oui, d'ailleurs certains animateurs ont réalisé des scènes qui au final n'apparaissent même pas dans le film ! Au début, c'est vrai que j'avais des doutes, je trouvais ça très bien et voilà que Vincent et Marjane changent tout... mais quand je vois le résultat je me dis finalement qu'ils avaient raison.

Quelles ont été les directives des réalisateurs pour la musique de PERSEPOLIS ?

La première chose, c'était d'éviter de tomber dans la « world music ». Sinon évidemment ils auraient fait appel à des musiciens iraniens ! En gros, la directive de Vincent était : « fais ce que tu sais faire ». Le processus de création de la musique s'est ensuite déroulé naturellement : je proposais des choses, ça plaisait ou pas... Globalement, j'ai été très libre pour composer cette musique. Le film part un peu dans tous les sens : la musique joue plusieurs rôles. Bien sûr, un rôle de musique de film traditionnelle, mais aussi souvent comme un décor ou un personnage, selon le contexte : par exemple pour la scène de la boîte de nuit, un personnage dit : « quelle musique de merde », donc il fallait imaginer cette « musique de merde » (en l'occurence une sorte de pop synthétique des années 80). A un autre moment, Marjane se trouve dans un concert de punk : il fallait faire le plus de bruit possible, une grosse musique destroy ! Je me suis bien amusé à faire tout ça !

Vous avez donc joué le rôle du musicien caméléon dans ce film, avec plusieurs styles...

Oui. Parfois c'est même assez délicat : il y a une scène où Marjane achète une cassette d'Iron Maiden sur le marché noir et l'écoute plus tard dans sa chambre. Vu la somme que le groupe demandait pour 20 secondes d'utilisation, Vincent a décidé que je pourrai aussi bien faire quelque chose dans l'esprit , alors il fallait refaire du Iron Maiden ! C'était assez drôle !

La musique finalement semble en contrepoint du sujet du film, plutôt grave...

Oui, mais le film est plein de légèreté, aussi. Ça dépent des moments. Il y a aussi eu des scènes qui ont changé de direction suite aux propositions de musique que je faisais. C'est arrivé parfois, et ça renforcait d'autant plus l'impression de vraiment participer à l'élaboration du film.

Qu'avez-vous utilisé comme instruments sur cette partition ?

J'ai dû apprendre quelques rudiments de tar, un instrument à cordes iranien qu'on joue avec un onglet très dur. C'est de la même famille que la cythare, et pas loin du banjo ! Dans cette musique je joue du piano, de la guitare, de la basse, du ukulélé... et je chante, aussi ! Il y a une scène avec des hippies où je chante en jouant de la guitare sèche. Et puis il y a aussi des choses plus classiques : une section de cordes, des timbales...

Avez-vous utilisé un orchestre ?

Non, à vrai dire le budget ne le permettait pas vraiment. Peut-être aussi parce que c'était ma première expérience, je n'ai pas forcément su évaluer le budget et imposer un orchestre à la production. On m'a donné une enveloppe et il fallait que je fasse la musique avec ça. Et puis comme je suis autodidacte, j'aurais aussi eu besoin de quelqu'un pour m'aider à diriger l'orchestre . On a donc fait au minimum : trois violonistes, une violoncelliste et un contrebassiste. On les a fait jouer plusieurs fois jusqu'à temps d'avoir assez de matière pour avoir un rendu « orchestral ». A chaque fois, l'ingénieur du son les faisait changer de place pour simuler l'éventail panoramique d'un orchestre. Et à la fin, on a un peu gonflé l'ensemble avec des sons synthétiques (je sais pas trop s'il faut le dire !)... (rires)

Et donc pas de musique à tendance orientale ?

Si, mais c'est très léger. Cela s'est imposé logiquement pour la plupart des scènes se déroulant en Iran, mais pas systématiquement. Un spécialiste de percussions iraniennes est venu jouer, mais c'était pour jouer sur fond de guitares folk ! Ce n'est pas pour autant de la musique traditionnelle.

Avez-vous travaillé particulièrement sur le mixage et la création du CD ?

Oui, il fallait déjà réduire la partition du 5.1 à la stéréo. J'ai rassemblé certains thèmes éparpillés dans le film qu'il me semblait intéressant de regrouper sur le CD. J'ai aussi rallongé certains morceaux, car certains étaient vraiment frustrants : la musique a été faite sur deux ans, mais toujours un peu dans l'urgence, et bien entendu je ne pensais pas au CD quand je bossais sur le film, d'où certaines morceaux de 30 secondes qu'il fallait rallonger pour le disque. On a aussi travaillé avec les dialogues, pour aérer la musique. Il y a quatre ou cinq dialogues sur le CD.

Il y a aussi quelques chansons dans le film...

Oui, il y a « Eye of the Tiger » de Survivor : mais ce n'est pas la version originale ! D'ailleurs la version du film est aussi très différente de celle qu'on entend sur le CD. Dans le film, c'est un gag : il fallait la jouer le plus bêtement possible, avec la voix de Chiara (Mastroianni) qui chante faux (alors qu'évidemment elle sait très bien chanter !). Pour le CD, on a fait une version plus intéressante à écouter. On entend aussi la violoncelliste chanter parmi les hippies dans les bois... et même Marjane chante un morceau sur le CD ! Il s'agit d'une chanson iranienne qui devait être sur le générique de fin à l'origine. Mais comme on avait un doute pour les droits (il n'y a pas vraiment de Sacem en Iran !), il n'est pas dans le film mais uniquement sur le CD.

Avez-vous des compositeurs de référence en musique de film ?

Je ne m'interessais pas spécialement aux musiques de film avant de travailler sur PERSEPOLIS (évidemment, maintenant, je suis beaucoup plus attentif à ça quand je regarde un film). Malgré tout, c'est un peu banal de dire ça, mais je suis très fan d'Ennio Morricone ! Je collectionne certaines de ses musiques des années 60, de grandes choses pour des séries B italiennes complètement oubliées. J'aime aussi beaucoup Danny Elfman et son univers un peu magique.

D'autres références hors cinéma ?

Plein de choses... Mais c'est vrai que je me reconnais plus particulièrement dans la musique des années 50 et 60 : la country, le rock'n'roll, le rock garage ou psyché, le folk. Des noms en vrac : The Monks, Q65, les Byrds, The Eelectric Prunes, Count Five pour le rock 60's, les albums des Bee Gees de cette période sont très bien également -si si!-, plus country/rockabilly : les Delmore Brothers, Charlie Feathers, Chuck Berry, Bo Diddley. Sun Ra et Mingus pour le jazz... J'adore aussi des choses plus arrangées comme Van Dyke Parks (le parolier des Beach Boys) ou Bobbie Gentry... Sorti de cette période, je citerais Bowie, T-Rex et le Brian Eno des années 70, et certains groupes de la période punk - Television, Swell Maps, les Real kids, The Television Personalities... Peu de choses actuelles en fait... Mais ce que j'aime avant tout, c'est découvrir des choses obscures ou étranges : par exemple, Jack Palance a fait un très bon album de country, ou, récemment, j'ai découvert « Los Vidrios Quebrados », un groupe de rock chilien des 60's qui fabriquait eux-même leurs instruments. Mais même s'ils sont très bons, je ne pense pas qu'ils aient eu beaucoup de succès en dehors du Chili !

Entretien réalisé à Cannes le 23 mai 2007 par Sylvain Rivaud - Publié le 23-05-2007

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