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Interview B.O : Quentin Dupieux (Mr Oizo), RUBBER (2010)

Interview réalisée à Paris le 22 septembre 2010 par Benoit Basirico - Publié le 04-11-2010
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Mr. Oizo, de son vrai nom Quentin Dupieux, est un artiste français de musique électronique (célèbre pour son tube house "Flat Beat" sorti en 1999). En 2001, il passe derrière la caméra pour NON-FILM, mais c'est STEAK en 2006 qui le lance dans le cinéma, comédie absurde avec Eric et Ramzy dont il compose la musique. Il est également réalisateur et musicien de RUBBER (2010).

Cinezik : Comment est née l'idée de ce film sur un pneu tueur ?

Quentin Dupieux : Le point de départ du film est l'idée de faire un film vite, avec peu d'argent, dans l'urgence. Puis j'ai trouvé l'idée du pneu, qui est un bon prétexte. Mais la première envie était de faire un film vite quelque-soit le sujet, d'assouvir un besoin de filmer, je venais de découvrir l'appareil photo Canon 5D, ça me brûlait les mains, on n'arrivait pas à financer un autre film que j'avais écrit, donc j'ai voulu faire un film commando ou pirate, puisqu'on a commencé à filmer sans financement. Après, le choix du sujet est inconscient, peu important.

Et faire un film vite comme celui-ci passe tout de même par le stade de l'écriture ?

Q.D : Oui, je peux écrire vite, je suis assez client de l'écriture automatique, de ce principe de faire confiance à l'inconscient, et c'est pareil pour la musique. Les seuls bons morceaux que j'ai composé dans ma vie, ce sont des morceaux faits en deux heures. Je ne me vois pas passer trois ans sur un film, je me lasse très vite de mes idées. RUBBER est une impulsion.

La musique du film est-elle apparue dés l'écriture ?

Q.D : Oui, j'avais demandé à Gaspard Augé (du groupe Justice) de trouver un thème sifflé, avant même le tournage, la référence était la BO de RAISING ARIZONA (Ndlr : ARIZONA JUNIOR en VF, des frères Coen, musique de Carter Burwell). Cette musique sifflée fut mon guide pendant le tournage, et je l'ai utilisée une fois à la fin du film. Pour le reste, en tournant, je n'avais pas de vision de ce qu'allait être la musique.

Tous les meurtres du pneu reposent sur un travail sonore, les images ne fonctionneraient pas seules...

Q.D : C'est une approche sonore du film qui est inévitable. Pour donner vie à un objet mort, il y a peu d'éléments pour cela, il y a la façon de le filmer, le montage, et surtout le son. Les moindres mouvements du pneu on été sonorisés pour lui attribuer une attitude.

Comment s'est organisé le travail avec Gaspard Augé ?

Q.D : On a travaillé chacun de son côté. Je me suis retrouvé à composer de la musique lorsque je montais le film (je monte moi-même). Car il y a des moments dans le montage, lorsque tu n'as pas la musique, tu es bloqué, donc j'ai été obligé de fabriquer des petites choses en parallèle. Gaspard m'a accompagné en m'apportant un tas de compositions qui ne sont pas forcément dans le film, mais sur le disque.

A l'étape du montage, ce qu'on appelle le "Temp Track" permet de remédier à ce que vous évoquez, un blocage lors du montage... Avez-vous eu recours à ce procédé ?

Q.D : Puisque je suis quelqu'un d'impatient, il faut que tout fonctionne tout de suite, et si je mets une musique d'emprunt sur mes images, je m'y attache très vite, et je finis par la garder. C'est ce que j'ai fait pour le morceau de funk lorsque le pneu fait exploser le lapin, je l'ai mis par hasard parce que le titre du morceau me plaisait, et qu'il me fallait un morceau témoin, mais je n'ai pas pu m'en défaire, alors on a du le payer. Donc le moins possible. J'aime ce qui est définitif. J'aime figer les choses, dans une quête d'absolu. Je suis meilleur dans l'immédiat.

Ce sont en quelque sorte les conditions du statut d'artiste complet qui est le votre, maîtrisant tous les postes ?

Q.D : Je suis un piètre compositeur, je suis même très mauvais, mais quand je suis en train de monter mon film, mon impatience m'interdit de faire appel à quelqu'un d'autre, alors je le fais moi-même. Mais pour STEAK, j'avais fait appel à deux mecs très différents de moi pour remplir le spectre musical du film...

Alors que savez-vous faire le mieux sur un film ?

Q.D : Filmer. Je pense être meilleur filmeur que tout le reste. C'est la seule chose qui me demande peu d'effort et où je sens que ça m'appartient, c'est mon oeil. Alors que la musique relève de mécanismes, d'habitudes, des références, cela m'appartient moins, je n'ai pas inventé la musique électronique. Et je pense que les meilleurs moments du film sont les moments où j'ai le mieux filmé, cela ne concerne ni la musique, ni le texte, ni la lumière, juste le filmage.

Mais je ne suis pas d'accord sur le fait que vous soyez un piètre musicien... vous n'avez peut-être pas les compétences pour diriger un orchestre symphonique, mais vous avez le sens du rythme, du rapport à l'image, de la synchro, de l'espace, ce que de grands compositeurs savants ne sauraient pas tous faire... D'ailleurs, pouvez-vous nous parler de ce travail à l'image ?

Q.D : Vous allez être déçu car c'est vraiment que du "feeling", je n'anticipe rien, je sens juste que cette image a besoin de telle musique. Je suis un bricoleur. Le film est assez simple, limpide, donc rien de complexe, j'y arrive par défaut, je sais comment nourrir mon film dans un sens inné, comme une mère pour son fils, mais je ne me sens pas capable de le faire de manière général. C'est un truc pas évident. Tu changes une scène en changeant la musique. Tu peux foutre en l'air ou sublimer le film avec une musique pas adaptée. La musique gagne toujours sur l'image. C'est d'ailleurs le problème que j'ai eu pour mes clips, la musique a le dessus. On peut ne pas l'entendre, mais elle est vicieuse, elle influence sournoisement notre inconscient, par en-dessous. L'idée pour RUBBER était juste de maintenir le film à son niveau. Un autre compositeur expérimenté aurait pu faire décoller le film plus haut en me proposant d'autres musiques. Je suis encore amateur dans ce domaine.

Et en même temps, j'ai l'impression que faire appel à un autre compositeur plus talentueux était impossible dans votre souci d'immédiateté...

Q.D : Oui, voilà ! J'y ai pensé, j'aurais aimé travailler avec Joe Hisaishi, dans le style des Miyazaki. Mais le temps de s'adapter à son planning, je me suis découragé.

Et que pensez-vous de John Carpenter, qui réalise ses films en écrivant lui-même la musique, d'ailleurs dans un registre électro pas si éloigné du votre...

Q.D : La production lui avait donné deux heures dans un studio, sans argent, avec des synthés, et il a du faire sa BO comme ça... au final, c'est assez répétitif, mais cela est devenu sa marque de fabrique...

Parlez-nous de l'ironie de la musique, l'idée de cette flute légère pendant que les crimes se perpétuent, à la manière de "Cannibal Holocauste", film d'horreur italien...

Q.D : L'effet produit est tellement insensé, absurde, et en même temps mignon, je décide de le garder. Je sais surtout ce que je ne veux pas. Il était hors de question, lorsque le pneu se réveille, de mettre une musique angoissante, car il ne fallait pas le présenter tout de suite comme un élément dangereux. C'est vrai que Carpenter ou le cinéma italien (je pense aux Goblin) sont des univers datés années 80 qui ont inspiré la récente musique électronique, mais cela n'a pas été une influence pour le film. Car faire aujourd'hui un film d'horreur avec ce type de musique, ce n'est plus intéressant, malgré quelques clins d'oeil à la fin, il est vrai.

Quel serait votre film de référence au niveau de la musique au cinéma ?

Q.D : Sans hésitation "Phantom of the paradise" (De Palma) qui est pour moi le seul exemple abouti et impressionnant dans le rapport musique et cinéma.

Revenons un peu sur STEAK, votre précédent film, quelle avait été l'intention musicale ?

Q.D : Je voulais volontairement une musique ringarde pour brouiller les pistes sur l'époque, mais fait aujourd'hui avec une pointe de cynisme, tout en étant un peu émouvant pour souligner le grand vide qui entourait les personnages.

Interview réalisée à Paris le 22 septembre 2010 par Benoit Basirico - Publié le 04-11-2010

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