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Interview B.O : Benjamin Esdraffo & Medhi Zannad (Fugu), LA FRANCE

Interview réalisée à Paris le 18 novembre 2007 par Benoit Basirico - Publié le 18-11-2007
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Après avoir été critique de cinéma, assistant réalisateur sur les films de Serge Bozon et d'Axelle Ropert (il a tenu un petit rôle dans "Mods"), Benjamin Esdraffo a collaboré avec Medhi Zanad (Fugu) à l'écriture des chansons de LA FRANCE de Serge Bozon, tout en y incarnant en chansons l'un des soldats.

Quel est votre parcours ?

Benjamin Esdraffo : J’ai été critique de cinéma, assistant réalisateur, puis j’ai réalisé un moyen métrage, Le Cou de Clarisse. J’ai été assistant réalisateur sur les films de Serge Bozon et d’Axelle Ropert, la scénariste de LA FRANCE, et je tenais un petit rôle dans Mods. J’ai aussi une formation de piano classique. J’accompagne, sur disque et en concert, la chanteuse Barbara Carlotti, aux claviers. Serge Bozon savait que j’étais aussi musicien et m’a proposé assez tôt dans l’élaboration du projet de collaborer à l’écriture des chansons de LA FRANCE. Notamment parce que j’aimais beaucoup la pop-sike, ce sous-genre de la pop anglaise sixties dont il voulait que les chansons s’inspirent. Je connais Serge depuis le lycée, et nos goûts musicaux sont sensiblement les mêmes. C’est cela, plus que mon expérience d’assistant réalisateur ou d’acteur, qui m’a aidé à comprendre la direction à prendre pour la musique, je pense. Enfin, il y a aussi le fait que pour Mods j’avais proposé à Serge Bozon un truc un peu excentrique pour la voix de mon personnage et que ça lui avait plu. J’avais peut-être en tête quelque chose comme ça quand j’ai commencé à composer pour LA FRANCE.

Medhi Zannad : J'ai commencé sous le nom FUGU en 1993 avec une suite de singles vinyles et d'un E.P. Mon premier album est sorti en 2001. J'ai rencontré Serge Bozon (Ndlr : réalisateur de LA FRANCE) au moment de la sortie du deuxième album, "As Found", fin 2005, pour lequel il a réalisé la vidéo du single "Here Today". C'est la première fois que je participe à une musique de film. J'ai beaucoup de chance car la barre est placée très haut.

Quel fut le travail musical ?

B.E : Tout d’abord, nous avons parlé avec Serge Bozon et Fugu des influences, et écouté les morceaux qui pourraient nous inspirer. L’idée n’était évidemment pas de plagier la pop-sike mais d’avoir certaines références en tête au préalable, pour ensuite écrire librement. Plus tard, nous avons proposé tout un tas de maquettes à Serge Bozon, jusqu’à ce que l’on ait quatre titres qui lui conviennent. Une autre caractéristique était que les paroles étaient en français. Nous avons très vite décidé de ne pas nous en tenir aux phrases, à leur longueur ou leur cohérence, pour les découper. Nous nous sommes dit que le mieux serait de considérer chaque phrase comme une suite de syllabes, ce qui a entraîné certaines coupures de mots étonnantes. C’est une approche qui me paraît assez inhabituelle pour des chansons écrites en français. L’étape suivante fut de faire répéter les musiciens qui devaient interpréter les chansons dans le film, puisque dans LA FRANCE toutes les musiques que l’on entend sont jouées live. La difficulté majeure concernait les voix, car aucun des acteurs n’était chanteur. Enfin, il s’est agi de coordonner le travail musical sur le tournage.

Quelle fut la collaboration ensemble ?

M.Z : Nous avons fait parallèlement plusieurs propositions au réalisateur qui validait ou non en fonction de ce qu'il cherchait car nous avions un cahier des charges très précis. Le morceau "L'Angleterre" est un collage de deux chansons, Serge aimait mon refrain et le couplet de Benjamin. Nous avons donc retravaillé le morceau à deux. On a voulu garder comme un dialogue dans le morceau : les deux chanteurs se répondent au début et inversent les rôles sur le pont. La maquette originale sur laquelle nous l'interprétons est présente sur le disque. Toutes les chansons sont des dérivés de "Gospel Lane", l'idée du réalisateur était que les morceaux évoluent harmoniquement jusqu'à la fin du film où l'on entend la vraie version interprétée par Robbie Curtice.

B.E : Nous avons coécrit le premier titre, L’Angleterre, et Fugu en a écrit les arrangements (ce morceau est chanté dans le film par Laurent Talon et moi). J’ai écrit et arrangé le deuxième titre, L’Italie (que chante Guillaume Verdier dans le film). Fugu a écrit et arrangé le troisième titre, L’Allemagne (chanté par Pierre Léon et Guillaume Verdier dans le film). Il a également, comme je le disais, adapté et arrangé le quatrième titre, La Pologne (que je chante). Les paroles avaient toutes été écrites par Serge Bozon.

Quel mélomane est Serge Bozon ?

B.E : C’est un peu délicat de parler pour lui. Il écoute beaucoup de styles de musique différents, mais je le crois attaché avant tout aux sixties, en particulier au garage américain, au pop art anglais et à la pop-sike anglaise, à la northern soul, enfin (le terme de northern soul désigne un courant assez obscur de la soul américaine sixties ayant cherché à imiter les productions de la Motown, elle fut découverte dans les années soixante-dix dans le Nord de l’Angleterre, où elle fut extrêmement populaire, d’où son appellation). Je sais qu’il écoute aussi de la musique « classique », notamment les symphonies de Bruckner. Il achète des disques de manière frénétique.

A quelles musiques pensiez-vous ?

B.E : La quatrième chanson du film, La Pologne, celle que je chante, a été adaptée par Fugu à partir d’une demo de 1969 composée par Robbi Curtice et Tom Payne, un morceau intitulé Gospel Lane, que Serge Bozon a découvert il y a quelques années sur la compilation Fading Yellow volume 4, qui du reste est une très bonne compilation. Fugu a mis les paroles françaises sur la mélodie déjà existante et a modifié les harmonies sur le couplet. Il a bien sûr écrit de nouveaux arrangements. On peut entendre Gospel Lane sur le générique de fin de LA FRANCE. C’est le morceau vers lequel, idéalement, toutes nos compositions devaient tendre. Mais nous avons écouté beaucoup d’autres groupes anglais de la même époque : les Kinsmen (Glasshouse Green, Splinter Red, que l’on a mis sur la BO), Peter and the Wolves (également sur la BO), et en ce qui me concerne The Sweetshop (Barefoot & Tiptoe), Eddy Howel (Easy Street), Argosy (Imagine), Idle Race (Knocking Nails Into My House) ou encore Wimple Winch (Lollipop Minds). Enfin pas mal de titres extraits des compilations Circus Days.

M.Z : Pour "L'Allemagne", je me suis concentré sur les Everly Brothers  : deux voix jumelles qui s'imbriquent de bout en bout et un choeur qui répond. C'était intéressant de créer ce lien entre les personnages de Guillaume Verdier et de Pierre Léon.

Comment avez vous abordé le genre du film de guerre ?

B.E : Je ne me suis pas tellement posé la question du film de guerre dans l’écriture des morceaux, puisque nous étions dès le départ dans un décalage par rapport aux chansons de l’époque. Si Serge avait voulu des compositeurs qui écrivent des chansons dans le style de celles que chantaient les Poilus sur le front en 1917, je ne pense pas qu’il aurait fait appel à nous. En revanche, l’idée du film de guerre a eu des répercussions sur les effectifs, les instruments employés.

M.Z : Ce qui est incroyable est que la guerre de 14 m'a passionné lorsque j'étais enfant, certainement parce que ma famille est lorraine et que c'est une région qui a été marquée par les combats. J'ai abandonné tout ça à l'adolescence en découvrant les Beatles, les Kings, etc... cette rencontre entre les années 60 et la Grande Guerre existait déjà dans mon esprit.

Parlez-nous du choix des instruments...

B.E : L’une des contraintes était que l’on emploie certains instruments de fortune, comme cela se faisait sur le front. Nous avons pris contact avec deux spécialistes de « lutherie sauvage », Max Vandervorst (un Belge) et Dominique Gauvrit (un Vosgien). Ils nous ont fait écouter le rendu de certains instruments qu’ils composaient, et notre choix s’est porté sur deux guitares et un violon. La première guitare, dont joue Laurent Talon dans le film, est composée d’un seau à charbon et d’un manche de guitare (la « guitare charbonnière »). L’autre guitare, dont je joue, est composée d’une boîte de conserve de cornichons et d’un manche de ukulélé (le « cornichophone », variante du « choucroutophone » fabriqué avec une boîte de conserve de choucroute). Le violon dont joue Lionel Turchi a été fait à partir d’une caisse en bois. À ces trois instruments, nous avons ajouté une petite guitare de voyage, un bandonéon, un hautbois, un métallophone. Il nous fallait des instruments de petite taille. Même si le film ne cherche pas à être absolument réaliste, on voulait que reste crédible l’idée que les instruments, quand ils ne jouaient pas, pouvaient tenir dans les paquetages ou les sacs en toile des militaires. Cela nous a fait renoncer aux sons graves, car les instruments graves sont naturellement plus gros. On a dû également renoncer au piano, sauf le temps d’une scène, mais sa présence est justifiée : il est posé sur une charrette, comme s’il avait été abandonné lors d’un exode.

M.Z : Nous avons décidé avec Benjamin de nos besoins et nous avons fait construire différents instruments, répartis de façon à créer un son suffisamment plein. La pop-syke est une musique orchestrale et il fallait pouvoir rendre cet effet. Il y a aussi de vrais instruments (le hautbois, la guitare) et un piano apparaît dans "L'Allemagne". On a décidé de choses assez radicales, comme de ne pas avoir de couples d'instruments pour garder à l'image un ensemble hétéroclite. Au niveau des arrangements, ça oblige à faire le grand écart : par exemple, sur "L'Angleterre", le violon et le hautbois fonctionnent ensemble. La plupart des chanteurs n'avaient jamais chanté de leur vie, il y avait une grosse pression puisque les prises étaient en direct et qu'ils devaient harmoniser. On avait un peu peur car une des caractéristiques de la pop est qu'elle nécessite des voix assez haut perchées, il n'était pas question de transposer nos morceaux et on voulait d'une scène à l'autre une voix lead différente. On a découvert la tessiture de chacun en cours de route, certains chanteurs ont été surpris de pouvoir monter si haut. Les harmonies vocales ont été mises en place tout de suite, ce sont elles qui cimentent le "groupe". Nous savions que l'interprétation serait juste car les chansons et les arrangements visaient l'essentiel : quand la chanson et l'arrangement sont bons, l'émotion trouve sa place, peu importe la virtuosité des musiciens.

Êtes-vous intervenu dans le choix des moments musicaux du film pour élaborer le rythme ?

B.E : Non, cela était prévu dès le départ. Il y a eu inversion entre la deuxième et la troisième chanson à un moment donné, mais je ne m’en souviens plus la raison.

Comment s’est déroulé l’enregistrement ?

B.E : Tout fut enregistré en direct, dans la nature, en deux jours et deux nuits (environ une chanson tous les dix ou quinze jours de tournage). La difficulté principale pour les ingénieurs du son fut de placer les micros le plus proche possible des interprètes de sorte que chaque micro assigné à un interprète enregistre le moins possible l’interprète ou l’instrument qui se trouvait à proximité, pour que l’on puisse avoir une certaine marge de mixage. Une autre difficulté fut de garder un tempo constant d’une prise à l’autre, pour que l’on n’entende pas de « saute » d’un plan à l’autre dans le montage final. Enfin, les conditions étaient parfois difficiles à cause de l’humidité, la nuit, de la boue, le jour. Le hautboïste, Michel Fossiez, craignait aussi de « faire de l’eau ».

M.Z : C'était très complexe, notamment la première scène où nous devions avoir la bonne prise au moment de l'"heure bleue". On craignait aussi que la musique ne soit pas raccord avec les passages d'un plan à l'autre car nous n'étions jamais sur le métronome. Il y avait des micros partout (dans les casques, dans l'herbe), les ingénieurs du son on réalisé une prouesse folle.

Quel fut le travail pour le disque ?

B.E : Nous avions composé des titres pop tout en sachant qu’ils auraient au final un son plus folk. Je suis très content de l’interprétation des titres dans le film, de la couleur qu’ils ont prise grâce aux instruments convoqués et aux conditions de tournage, je trouve à cette fragilité un charme fou. Cela nous amusait néanmoins, en bonus à la BO, de réenregistrer deux titres dans un format plus en adéquation avec le style que nous avions en tête à l’origine (et surtout avec des instruments électriques). Nous avons donc réécrit des arrangements et sommes entrés en studio au mois de septembre dernier. Fugu a enregistré L’Allemagne, qu’il chante en ouverture du disque, et j’ai réenregistré L’Italie, avec les musiciens de Fugu. Sylvie Testud a eu la gentillesse de se prêter au jeu et d’accepter de chanter ce dernier titre, malgré toutes ses appréhensions. Le reste du disque comprend des titres de John Pantry, un compositeur de pop-sike que nous aimons beaucoup, et bien sûr les chansons telles qu’on les entend dans le film.

M.Z : On a juste décidé de réenregistrer quelques titres de façon classique pour avoir des versions avec basse-batterie et instruments électriques. Ce sont des musiciens réguliers de Fugu qui les jouent.

Pourquoi la comédienne Sylvie Testud chante t-elle sur le disque tandis qu'elle ne le fait pas dans le film ?

M.Z : J'ai proposé cette idée à Benjamin. Un peu comme si plus tard, rentrée chez elle, Camille se fredonnait les mélodies que chantaient ses camarades.

Par ailleurs, quel spectateur de cinéma êtes vous ?

B.E : Je vais essentiellement voir des films classiques américains des années quarante et cinquante à la Cinémathèque française. J’aime aussi beaucoup le cinéma français des années soixante-dix, les films produits par Paul Vecchiali et sa société Diagonale (ses propres films, mais aussi ceux de Jean-Claude Biette, Jean-Claude Guiguet, Marie-Claude Treilhou…), ainsi que les films de Pierre Zucca, qui viennent enfin d’être réédités en DVD. J’aime enfin beaucoup les films de Pierre Léon, qui joue le personnage d’Alfred dans LA FRANCE. Son film Guillaume et les sortilèges est sorti il y a quelques semaines au cinéma l’Entrepôt, à Paris.

M.Z : C'est un centre d'intérêt important pour moi, je crois à la transversalité de tous les domaines artistiques et de toutes les époques et en ce qui concerne la musique au cinéma, je m'intéresse à l'émotion qu'elle peut susciter.

Qu'est-ce qui vous intéresse plus largement dans le rapport musique et cinéma ?

B.E : Je n’ai pas d’idée préconçue. J’aime les comédies musicales de Vincente Minnelli, j’aime l’emploi très classique de la musique dans les films hollywoodiens, j’aime aussi les films qui n’utilisent pas de musique additionnelle du tout, comme ceux d’Éric Rohmer.

 

Interview réalisée à Paris le 18 novembre 2007 par Benoit Basirico - Publié le 18-11-2007

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