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Cannes 2018 : Interview Bertrand Blessing / EN GUERRE
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Propos recueillis par Benoit Basirico - Publié le 18-05-2018
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Le percussionniste de jazz Bertrand Blessing signe sa première B.O pour le nouveau drame social de Stéphane Brizé qui s'était dispensé de musique sur "La Loi du marché" (2014), avec une partition de guitare très nerveuse (proche du jazz-rock progressif) pour illustrer le conflit social, un trombone pour la touche cuivrée plus apaisée, et des sonorités electroniques percussives.

Cinezik : Comment la rencontre avec Stéphane Brizé s'est faite pour EN GUERRE ?

Bertrand Blessing : Je n'avais jamais travaillé pour le cinéma. Cela fait une dizaine d'années que je travaille pour la danse contemporaine. C'est à cette occasion que Stéphane Brizé m'a rencontré puisqu'il m'a entendu dans un spectacle qui se jouait dans le Nord de la France. Il est venu à la fin du spectacle me parler pendant que je rangeais mes instruments. Il s'est présenté comme étant Stéphane Brizé réalisateur mais je ne le connaissais pas. Je n'avais vu aucun de ses films. J'étais juste en train de plier mon matos. On échange nos contacts et là il m'envoie "La Loi du marché" (son précédent film). Je prends une claque phénoménale en regardant le film. Et je me rends compte qu'il n'y a pas de musique. Du coup je me demande ce que me veut Stéphane Brizé. Ensuite on se rencontre, il me parle de la colère, du combat social, et il avait ressenti dans ma musique cette colère.

Comment avez-vous abordé le travail de se mettre au service d'un film ?

B.B : J'étais donc d'abord musicien de scène en Suisse, mais je n'y retrouvais plus mon compte, d'être juste face au public, démonstratif. J'ai alors découvert la danse contemporaine. La musique a une adresse à ce moment-là. Je joue pour les danseurs qui se projettent pour le public. C'est génial car je sens tout de suite si ma musique percute les danseurs, il y a une sorte de séduction qui passe par l'oreille, un travail de l'instant, de l'échange avec l'autre. J'ai abordé le film de la même manière. C'est un film où il y a des comédiens amateurs, des gens qui ont vraiment vécu ces colères, ces manifestations, ces violences, donc je me devais de garder cette intégrité, de traduire ce grondement intérieur sous-jacent qui les portent pour que la marche ne s'arrête pas.

Comment s'est déroulée la collaboration avec Stéphane Brizé ? A quel moment êtes-vous intervenu ?

B.B : La musique est venue en premier, avant même qu'il est fini d'écrire le film. Je lui ai dit que je n'étais pas un ouvrier de la musique, qu'il fallait que je sois content de chaque note, et j'ai cette force là puisque c'est lui qui est venu me chercher. Je voulais garder mon intégrité. Il était d'accord avec cela, c'est quelqu'un de droit. Au fur et à mesure des échanges, des essais, on trouve les morceaux principaux, je pré-maquette pendant un peu plus d'une année et demie, car avec mon travail dans les troupes j'ai un emploi du temps très chargé. Et cela se concrétise ensuite par une semaine de studio à Paris pour enregistrer le tout. Je suis multi-instrumentiste donc c'était une semaine épuisante. J'ai enregistré tous les instruments, je faisais le voyage entre la cabine son, la prise de batterie, de basse, de guitare. J'étais comme un enfant dans un magasin de jouer avec des beaux micro, de beaux amplis.

Le réalisateur donnait-il des indications ?

B.B : Stéphane est également quelqu'un de très intègre, donc quand quelque chose ne lui plaît pas il le dit. Il y a eu des moments où j'ai eu des certitudes sur les choses, qui ont été balayées, notamment ma première session de travail où je me suis vraiment immergé dans un studio pendant une semaine en Suisse avec un ami. J'avais carrément installé mon lit dans le studio, je dormais quelques heures par nuit. Je voulais vraiment cette immersion. Je suis sorti de là épuisé, mais Stéphane n'a rien gardé de cela. C'était pour moi une énorme claque. Je me suis dit, ce mec ne comprend rien à la musique je vais m'en aller. Mais j'ai réfléchi, je me suis remis en question, je me suis rendu compte qu'il avait complètement raison. C'était un premier jet qui était trop vindicatif, volontaire. Stéphane a ce talent de faire se rencontrer les gens, de les emmener vers une direction commune, et cette mayonnaise prend ensemble. Il fallait m'intégrer à cet ensemble, cela a pris le temps. Je lui ai fait confiance et j'ai eu raison. Stéphane encourageait le côté instinctif. Un jour je lui improvise un morceau et c'est cette prise là qu'il a gardé, lorsque je l'ai ré-enregistrée plus tard il l'a trouvé moins bien. Il y a l'énergie de l'instant.

Le travail sonore est aussi important dans cette musique...

B.B : On a joué avec les volumes. Le son devient sensation, insupportable, moi même quand j'ai assisté à la séance de projection, à un moment j'ai eu le réflexe de baisser. Mais pour moi c'est gagné, on veut être vrai, donc on va aussi déranger à un moment donné, avec le son mais aussi avec la pulsation, le grondement entêtant, les tambours. Quand on a vécu une vraie manifestation on sait qu'il y'a une fatigue sonore.

On entend aussi dans EN GUERRE une chanson, "Insane", que vous aviez écrite avant le film...

B.B : Stéphane a eu un gros coup de cœur sur un de mes morceaux qu'il trouve sur YouTube. Il tombe amoureux de ce morceau. Je l'ai rien enregistré avec les musiciens de l'époque. C'est le seul morceau que je n'ai pas joué entièrement moi-même. C'est le morceau de générique de fin.

Après cette première expérience au cinéma, souhaitez-vous la renouveler ?

B.B : Je ne tiens pas particulièrement à jouer pour le cinéma, je tiens à jouer pour un propos, pour du sens. Je me retrouve dans la danse, dans le théâtre, s'il y a une rencontre et qu'elle doit se faire par le moyen du cinéma ça me va. J'ai fait une dépression, je suis tombé en état de tétanie, lors d'un spectacle à Avignon où j'avais l'impression que je me prostituais. J'avais accepté un projet en hommage à Charles Trenet, c'était abominable, avec un micro cravate et des galipettes avec de grands sourires. C'était un grand succès public, les gens applaudissaient, mais un jour je ne suis pas parvenu à monter sur scène. J'ai fait une crise d'angoisse. À partir de là, j'ai abandonné tout plan de carrière. Je me pose la question de la nécessité des choses, si ça me plaît, je le fais pas à n'importe quel prix. Donc je n'ai pas de velléité autres que de trouver du sens dans ce que je fais. Sinon on perd tout.

 

Propos recueillis par Benoit Basirico - Publié le 18-05-2018

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