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Maman, j’ai raté l’avion (John Williams) – Analyse musicale d'une B.O sous influences

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par Martin Mavilla - Publié le 20-12-2020



Première collaboration du compositeur John Williams pour le cinéaste Chris Columbus, qu’il retrouvera ensuite sur la suite de la saga puis plus tard sur "Harry Potter".  Voici l'analyse musicale, en vidéo et par écrit, de Martin Mavilla. 

Introduction 

Maman, j'ai raté l'avion a été réalisé par Chris Columbus, un jeune metteur en scène alors âgé de 32 ans qui, jusque-là, avait écrit les scénarii des Gremlins et des Goonies, et à qui l'on devra plus tard des films comme Mme Doubtfire ou les deux premiers Harry Potter.

Initialement, Bruce Broughton était prévu pour écrire la musique du film mais fut contraint de quitter le projet à la dernière minute suite à un changement dans son planning. Chris Colombus contacta alors John Williams sans trop d'espoir, car demander à un compositeur aussi prestigieux de faire une comédie de Noël lui semblait hors de portée. Mais, contre toute attente, le compositeur fut séduit par le projet auquel il trouva un charme à la E.T.

Comme à son habitude, John Williams nous offre une B.O. mémorable, avec des thèmes et des chants de Noël magnifiquement écrits, mais n'hésite pas non plus à bousculer nos attentes...

Tchaikovsky - Casse-Noisette

Dans la piste « The House », Williams nous promet un univers féérique avec l'énonciation délicate du thème principal, pour finalement changer de décor au bout de dix secondes avec un thème malicieux. Ce dernier n'est pas sans évoquer la « Danse de la Fée Dragée », issue du célèbre Casse-Noisette de Tchaikovsky.

En plus du célesta dans l'aigu et du caractère espiègle, les deux thèmes sont composés de chromatismes descendants (lorsque les notes s'enchainent par intervalle de demi-ton). Ce thème ne sera entendu qu'à deux reprises dans le film : le générique et la scène où le vœu de Kevin se réalise pendant la nuit, d'où cet aspect étrange et malicieux.

Pour rester dans l'univers du Casse-Noisette, nous retrouvons également l'influence de la «Danse Russe » dans la piste « Holiday Flight ». Dans cet exemple, le modèle est encore plus reconnaissable : même tonalité, même caractère, même orchestration ; ce qui a parfois valu à John Williams de se faire taxer de pilleur de tombes.

Alors, hommage ou plagiat ?

Dans un tel cas, il conviendrait plutôt de parler de pastiche, dans la mesure où la citation non-dissimulée d'un conte de Noël aussi célèbre ne peut que créer une réaction amusée chez l'auditeur.

De plus, John Williams ne se limite pas au simple pastiche. 

En comparant les deux œuvres, force est de constater que le thème de Tchaikovsky est à la fois limpide et régulière tandis que la mélodie de Williams est beaucoup plus chaotique ; composée de sauts de septième et tritons. Il s'agit donc d'une musique désorientée, parfaitement à l'image de la famille McCallister se précipitant pour partir à l'aéroport.

Cependant, il est bon de rappeler que les références à des œuvres connues ne dépendent pas que des goûts personnels du compositeur mais parfois du réalisateur et des producteurs qui recherchent un certain type de musique.

Il se trouve que John Hughes, le scénariste et producteur du film, souhaitait également une musique dans l'esprit de Prokofiev. John Williams s'inspirera donc de son œuvre la plus célèbre : Pierre et le Loup. 

Prokofiev - Pierre et le Loup

Ce conte s'inscrit dans une tradition musicale que le compositeur affectionne particulièrement : celle du leitmotiv, où chaque personnage est défini par un thème dont on suit le développement au fil de l'histoire. Pierre et le Loup est donc très proche d'une musique de film dans sa forme, sans compter la ressemblance entre les deux histoires : un petit garçon livré à lui-même qui affronte un ennemi plus grand que lui par sa ruse et son courage.

On retrouve alors l'héritage de Prokofiev à travers le thème des cambrioleurs qui n'est pas sans rappeler celui du grand-père. Notons que le thème de Harry et Marvin est souvent joué dans le grave par les bois, contrasté par des pizzicati de cordes, comme dans « End Title ». 

Le pizzicato est une technique de jeu consistant à jouer avec la phalange, à l'instar d'une harpe ou d'une guitare, ce qui donne un son plus sec et léger, comme si les cordes marchaient sur la pointe des pieds. Mais cette légèreté est parasitée par la lourdeur des bois dans le grave, ce qui traduit le manque de discrétion des cambrioleurs.

Enfin, on retrouve l'influence de Pierre et le Loup dans les solos d'instruments, où les thèmes sont suffisamment clairs et n'ont pas besoin d'être accompagnés, comme en témoigne le solo de cor à la fin de « Man of the House »

Bach - L'art de la fugue

Parmi les références musicales du film, John Williams nous offre également une citation d'un thème de Jean-Sébastien Bach pour la scène où Kévin prépare les pièges pour les cambrioleurs. Il s'agit de « Ich Will Bei Meinem Jesu Wachen », issu de la Passion selon saint Matthieu.

John Williams développe ici ce thème à travers une fugue, une technique de composition consistant à jouer plusieurs mélodies en même temps, par le biais de voix se succédant les unes après les autres. Il s'agit donc d'une musique non-immédiate qui prend forme au bout d'un certain temps.

Et quoi de plus approprié qu'une fugue pour une scène où Kevin prépare les pièges un par un dans sa maison ?

Musiques de cartoons

La démesure des pièges et l'endurance surréaliste des malfrats constituent le passage désormais culte de Maman, j'ai raté l'avion, faisant également virer le film au cartoon par la même occasion.

Dans les cartoons les plus célèbres comme Tom et Jerry ou les œuvres de Tex Avery, on peut remarquer que la musique est souvent très généreuse, mimant la gestuelle des personnages ou le bruit des chutes. 

En ce qui concerne les cartoons à taille humaine, difficile de ne pas citer Laurel et Hardy. Le célèbre duo a d'ailleurs inspiré les créateurs du film ainsi que Daniel Stern et Joe Pesci pour incarner leurs personnages. 

Dans Laurel et Hardy, la musique joue sur plusieurs tableaux : elle a parfois une fonction narrative très appuyée, tandis qu'à d'autres moments, elle devient plutôt discrète car les bruitages ont déjà quelque chose de musical. Enfin, notons que les gags sont parfois dénués de musique, nous laissant alors savourer le bruit de la chute.

Dans Maman, j'ai raté l'avion, John Williams parvient à un subtil dosage, où la musique abandonne les cambrioleurs au moment fatidique. Mais Williams ne joue pas cette carte en permanence, car la musique reprend une dimension « cartoonesque » dans les passages plus intenses, en soulignant l'action avec une synchronisation parfaite, comme dans « Paint Cans ».

Dies Irae

Parmi les autres menaces auxquelles Kevin doit faire face, on retrouve le père Marley, un vieil homme rependant du sel dans le quartier avec sa pelle et dont les enfants ont peur à cause de légendes urbaines faisant de lui un tueur en série. Ainsi, chacune de ses apparitions est accompagnée d'un Dies Irae. 

Initialement, le Dies Irae est un chant sacré du Moyen-Âge parlant de jugement dernier et qui était autrefois joué lors des enterrements. Dies Irae, signifiant « Jour de colère », fut composé à partir d'un poème en Latin :

Jour de colère, que ce jour-là,

Où le monde sera réduit en cendres.

Au départ ce chant était réservé pour le Messes et les Requiem, et Hector Berlioz sera le premier à l'intégrer dans sa Symphonie Fantastique, en enlevant les paroles. Ce chant grégorien trouve donc son autonomie en dehors des églises mais restant toujours synonyme de mauvais présage. Progressivement, le Dias Irae va se frayer un chemin considérable dans la pop culture. Ainsi, 800 ans plus tard, ce chant Moyen Âgeux continuera de résonner dans des musiques de films telles que  Shining, Le Roi Lion, L'étrange Noël de M. Jack ou encore Star Wars.

Toutes les apparitions du père Marley comportent donc le Dies Irae, joué par une cloche, rappelant ainsi les enterrements. 

Mais dans la scène de l'église où Kevin et Marley se croisent à nouveau, le Dies Irae n'est plus là... L'absence du chant funèbre nous prévient que cette fois les choses seront différentes : on comprend que les deux personnages s'apprêtent à faire connaissance, mettant fin à cette légende urbaine.

John Williams nous a bien eu ! Le Dies Irae n'était finalement qu'une vision déformée de la réalité car il est cette-fois conjuré par une chorale paisible, ce qui nous mène à l'écriture pour chœurs.

Chorale

Une fois que la glace est brisée entre Kevin et Marley, s'en suit une conversation sur la famille et la rédemption. Au même moment, la chorale de l'église se met à entonner un chant spécialement composé pour le film, le magnifique « Star of Bethlehem (Voice) » :

« Étoile de Bethlehem, brillant de mille feux,

Emplissant le monde de lumière divine,

Laisse la lueur de ton éclat lointain,

Nous remplir d'espoir en cette nuit de Noël. »

Ce thème est d'ailleurs énoncé sous une autre forme au début du film dans « Introducing Marley ». Dans cette première apparition du thème, on peut remarquer la présence d'un cor anglais lui conférant une couleur funèbre. De plus, n'est joué que le début de la mélodie, ce qui prive l'auditeur d'informations sur le personnage à ce stade de l'histoire. On remarquera également que la musique est dénuée d'harmonies : simplement une basse, le thème, ainsi que deux notes tenues aux cordes... que l'on retrouve aussi dans « Drug Store ».

John Williams nous met à nouveau sur une fausse piste et nous présentant ce thème de manière horrifique dans les moments d'intrigue autour du personnage.

Mais la musique prend une autre couleur lorsque Kevin et Marley apprennent enfin à se connaître : la mélodie devient complète, chantée, harmonisée, reflétant ainsi leur paix intérieure. « Star of Bethlehem (Voice) »

Nous pourrons apprécier la variation du chant que John Williams nous offre dans un morceau bonus : « Star of Bethlehem (Instrumental) », uniquement sur le CD.

De plus, dans Maman, j'ai encore raté l'avion, Williams retravaille ce thème dans une nouvelle version pour chœurs. Cependant, ce nouveau « Star of Bethlehem » n'apparait dans aucune scène du film et n'est pas mentionné dans le générique de fin. 

Une occasion pour Williams de travailler son écriture pour voix sans la contrainte de l'image ? Ou simple anticipation du concert de Noël du Boston Pops ?

Boston Pops

En plus d'avoir composé plus d'une centaine de musiques de films et diverses œuvres de concerts, John Williams a également été chef d'orchestre du Boston Pops entre 1980 et 1993. Il s'agit d'un orchestre populaire dont le répertoire est notamment constitué de musiques symphoniques parmi les plus accessibles. On retrouve également des marches militaires ou des hymnes américains, notamment pour le concert du 4 juillet, ainsi que des arrangements pour orchestre de tubes du moment.

Au début de sa nomination, John Williams était déjà réputé pour ses musiques de films, mais ne souhaitait pas faire jouer son travail par l'orchestre. 

Comme il le déclare au début des années 80 :

«  Je veux bien écrire une pièce pour l'orchestre de temps en temps, mais je ne veux pas me servir de mon statut de chef d'orchestre pour mes propres musiques. Je n'ai pas joué beaucoup de mes musiques de films cette année avec le Pops, car je ne veux pas donner l'impression d'utiliser ce poste de manière opportuniste envers mon métier de compositeur. »

Mais voyant que son travail est réclamé par le public, John Williams va finalement s'autoriser peu à peu à diriger ses propres musiques de films ; ce qui nous mène au concert de Noël de 1992, au cours duquel Williams dirigera un medley des thèmes de Maman j'ai raté l'avion. 

Ce medley comprendra « Star of Bethlehem », « Merry Christmas », un chant de Noël composé à partir d'un thème du deuxième film « Duncan Toy Store », ainsi que « Somewhere in my Memory », le thème principal du film.

Thème principal

John Williams démontre son art de la variation à travers ce thème principal, pouvant être joué avec un seul instrument, comme le cor soliste à la fin dans « Scammed by a kindergartner », ou bien avec deux clarinettes dans « Man of the House / Police Check ».

Le thème se prête aussi magnifiquement aux grandes envolées orchestrales, comme dans « Clothesline Trapeze Film Version ». 

On reconnaît donc la qualité d'un thème à ses différents habillages orchestraux, ce qui prouve que la qualité essentielle réside dans la mélodie.

Dans les trois extraits ci-dessus, le thème est toujours associé à Kevin. S'agit-il d'un thème exclusif au personnage ? 

Pas exactement, car il prend une autre dimension quand Kevin s'arrête devant une maison le soir de Noël pour se rendre compte que sa famille lui manque, comme en témoigne le mélancolique « Walking Home ». Ce thème va donc au-delà du personnage, il traduit également son rapport avec sa famille, car c'est en vivant cette séparation que Kevin va prendre conscience de leur importance dans sa vie. En composant un thème qui est à la fois celui de Kevin et de sa famille, John Williams nous rappelle tout au long du film à quel point ils sont liés, comme dans « Listening to Carson ».

Un thème qui finit même par dépasser Kevin et sa famille, car il retentit également de manière triomphante pour la dernière scène du film, où Marley trouve le courage de rappeler son fils à qui il ne parlait plus depuis des années. « Mom Returns and Finale »

Ce premier thème familial est également contrasté par une deuxième section, jouée au cor dans « Mom Returns/Finale » ainsi que « Home Alone - Main Title ». John Williams a d'ailleurs construit ce thème à partir des accords de « We wish you a Merry Christmas », ce qui explique le pouvoir évocateur de cette musique.

Cette deuxième section, plus complexe est à la fois modulante, se baladant entre les tonalités ; chromatique, sur de petits intervalles de demi-tons ; et enfin, appogiaturée, créant une tension passagère qui rend le tout plus expressif.

Ces deux éléments thématiques fonctionnent à merveille en s'enchainant l'un l'autre. L'auditeur savoure encore plus le retour du thème familial après avoir quitté cette zone modulante et incertaine. 

Un peu comme des retrouvailles après une séparation ?

Conclusion

Les plus férus de ce bijou musical pourront trouver leur bonheur dans la version étendue de la B.O. (visuel ci-contre), comportant les moindres notes de musique du film ainsi que des versions alternatives.

Le livret de cette version étendue retranscrit tout le contexte de production autour de la bande originale, parsemé d'anecdotes et de précisions techniques, allant jusqu'aux dates d'enregistrement. Ce livret comporte également les déclarations du réalisateur Chris Columbus, faisant part de son appréhension en contactant le célèbre compositeur à l'époque : 

« On est allés voir John Williams persuadés qu'il n'accepterait jamais de faire un film pareil. »

Il est amusant de constater le rapprochement avec l'histoire de Marley, n'osant pas téléphoner à son fils mais parvenant à surmonter sa peur en suivant le conseil de Kevin qui était simplement de « tenter le coup », un principe que s'est manifestement appliqué Chris Columbus.

Au sujet de son implication dans le film, John Williams déclare :

« Parfois, les gens se font des idées sur les compositeurs et le budget des films. Certains n'osent pas me contacter quand le budget n'est pas élevé et préfèrent demander à d'autres. En ce qui me concerne, cela m'importe peu. C'est surtout une question de réaction viscérale par rapport film, qui n'a pas grand-chose à voir avec le budget. J'étais donc ravi d'être approché pour ce film. »

Voici le genre de miracles qui peuvent avoir lieu quand les cinéastes appliquent le message de leurs films dans la vraie vie : une B.O. mémorable qu'il aurait été bien dommage de louper !

 

 

 


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John Williams Maman j'ai raté l'avion


par Martin Mavilla - Publié le 20-12-2020

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