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Interview / Cannes 2021 : Fredrika Stahl & Laura Samani pour PICCOLO CORPO

piccolo-corpo2021052016,stahl,Cannes 2021, - Interview / Cannes 2021 : Fredrika Stahl & Laura Samani pour PICCOLO CORPO

Propos recueillis à Cannes par Benoit Basirico / Traduction des propos anglais de la réalisatrice par Viktorija Antonovic - Publié le 17-07-2021




[Cannes 2021 - Semaine de la Critique] “Une musique comme si je murmurais une chanson dans l’oreille de mon enfant.” La chanteuse suédoise Fredrika Stahl fait la rencontre de la réalisatrice italienne Laura Samani et propose une berceuse pour accompagner le périple d'une mère qui voyage avec son bébé mort-né. 

Cinezik : Laura Samani (à gauche sur la photo), à quelle étape avez-vous pensé la musique de votre film ?

Laura Samani : Pour ce film, au tout début je n'ai pas du tout pensé à la musique. Et après avoir rencontré Fredrika, on a commencé à parler d'une berceuse, qui était censée être chantée par le personnage principal. Et cela devait être la seule musique dans le film. Mais après nous avons développé cette idée et le film est devenu très musical.

La nécessité de musique est donc apparue assez tard ?

L.S : C'est quelque chose qui est arrivé étape par étape, d'abord dans l'écriture et aussi sur le tournage, parce que les musiques chantées sur le plateau sont de vrais chants traditionnels de ma région, au nord-est de l'Italie. Les gens chantent quand ils travaillent, ou marchent, pour se raconter des histoires, c'est un moyen de préserver les souvenirs, de préserver les racines. J'ai donc casté des gens qui appartiennent à des chœurs locaux. C'est devenu un mélange entre la musique de Fredrika et la collaboration avec des gens qui connaissent les chants traditionnels de la région.

Le récit du film se situe au début du XXe siècle, est-ce que pour la musique il s'agissait d'illustrer cet aspect historique ?

L.S : Pour moi il n'était pas question d'illustrer mais plutôt de fusionner les choses ensemble, d'être quelque part cohérent avec l'environnement, avec les boulots des gens à l'époque, avec leurs habitudes. Donc oui, en quelque sorte c'était une recherche historique mais c'était plutôt naturel, connecté aux gens qui l'ont vécu.

Et comment s'est fait le choix de Fredrika Stahl pour la musique ?

L.S : On s'est rencontré pour la première fois en 2019. C'était il y a déjà 2 ans, à Paris, grâce au producteur français Thomas Lambert (Tomsa films) qui voulait vivement qu'on se rencontre car il pensait qu'elle était parfaite pour le projet. Et elle l'était.

Fredrika, quel a été pour vous le premier contact avec le film ?

Fredrika Stahl : Je n'ai pas reçu d'images au début, j'ai juste lu le scénario. J'avais vu un court-métrage de Laura qui avait une image magnifique. Et j'étais bouleversé par la lecture du scénario, par cette histoire, très intense et dure. Après on a eu des échanges avec Laura sur ses références musicales. Au départ elle voulait une berceuse et qu'elle soit le fil rouge. J'avais fait donc une première maquette de berceuse, qui était déjà assez produite et orchestrale, avec des cordes et des percussions. Laura m'a répondu qu'elle trouvait ça très beau, mais elle m'a demandé de la refaire en chantant juste a cappella dans mon téléphone, comme si je murmurais une chanson dans l'oreille de mon enfant. J'étais un peu déstabilisée. Je me souviens que je me suis mis dans ma cuisine, j'étais avec mon téléphone devant moi, j'ai essayé de me mettre dans une ambiance très intime, j'imaginais tenir cet enfant et lui chanter une chanson pour le calmer. Et l'histoire a commencé comme ça. J'ai jamais travaillé ainsi. En général on essaie d'ajouter des couches pour rendre une musique plus riche. Ce film est plus qu'un film, c'est une aventure humaine. Laura est proche de tout le monde avec lequel elle travaille. On a beaucoup parlé pour trouver le ton juste de la musique. Ce n'était pas évident. Elle voulait que toute la BO soit faite a cappella, sans instrument. Ma première réaction a été la surprise. C'était à la fois dangereux et super. Et ensuite Laura ajoute qu'elle souhaite que ce soit chanté dans un dialecte local. Je lui demande alors si elle a une chorale. Elle me dit qu'elle en connaît une, mais que ce ne sont pas des pros. Je suis allé en Italie pour les rencontrer. C'était un moment très fort. C'est la première fois que j'enregistre avec une chorale non professionnelle. Ils n'avaient par exemple jamais chanté avec un casque et un micro. Ils étaient très stressés de mal faire mais une magie a opéré car c'était authentique. Et ensuite l'idée de faire chanter la comédienne (Celeste Cescutti) était une bonne idée. On part d'une berceuse, et donc la maman du film devait la chanter à un moment. Elle s'est avérée être une super chanteuse. C'était une expérience incroyable.

L.S : Pour moi, ce n'est pas vraiment habituel de travailler avec de la musique dans des projets, je pense que Fredrika était vraiment courageuse et humble, ce qui n'est pas courant parce qu'elle est une chanteuse professionnelle, elle réalise ses propres projets. Ce n'est donc pas courant que quelqu'un accepte ces conditions. Donc c'est vraiment précieux ce qui s'est passé, comme une envolée d'oiseaux parce que tout le monde a pris le même chemin à un certain moment.

Le film est centré sur son personnage principal, cette mère. Est-ce que la musique devait retranscrire son intériorité ?

L.S : Oui ça l'est absolument, mais pas seulement du personnage principal mais de tous les personnages. C'est quelque chose en lien avec une communication animale. Même si tu ne comprends pas les mots, tu es touché quoi qu'il arrive, et c'est quelque chose propre seulement à la musique qui développe les émotions.

F.S : Je ne parle pas italien, et quand je suis arrivée en Italie pour ce projet, ils ne parlaient pas un mot en anglais, moi je ne parle pas un mot en italien, mais on l'a fait. C'est ça la magie de la musique : nous avons partagé quelque chose de très fort et on a réussi à communiquer sans aucun mot en commun. Juste avec l'émotion et l'écoute de l'un et l'autre. Je pense que le fait de ne pas parler la même langue mais de pouvoir nouer un lien malgré tout a rajouté quelque chose de vraiment particulier aussi.

Fredrika, on vous connaît à travers vos albums de chansons, d'ailleurs c'est intéressant que vous ayez débuté ce film par la voix de cette comptine... quel rapport avez vous avec la musique de film en tant que compositrice de vos albums ?

F.S : C'est très différent, les albums sont des chansons personnelles, je suis dans ma bulle, dans mon univers. Ce qui m'intéresse dans la musique de film c'est justement de me mettre au service du film. Pour mes albums je suis auto centré, j'évoque un vécu personnel. Et là je mets tout cela de côté. Ce n'est pas tant de se mettre au service de la réalisatrice que du film. Il faut oublier qui on est. Je suis autodidacte, j'ai appris sur le terrain, je ne lis pas la musique, j'ai toujours composé à l'oreille, et beaucoup de choses à la voix, par exemple quand j'ai des idées je les chante. Et donc quand Laura m'a dit qu'elle voulait que ce soit des voix, finalement je me suis dit que c'était pour moi. La voix c'est le premier lien que l'on a avec un enfant. La voix de la mère, c'est ce qu'il y a de plus rassurant pour un enfant. Mais ce qui est intéressant dans le film c'est que cette comptine est presque là davantage pour la rassurer, elle. Et donc de construire toute la musique autour de la voix d'une mère c'est une super idée.

Vous avez un talent de mélodiste, au-delà de cette comptine vous avez construit votre partition sur des thèmes ?

F.S : Tout est parti de la comptine donc, qu'on a dépouillé totalement dans l'arrangement. Il ne restait plus que la mélodie. C'est comme cela qu'on chante une comptine, sans l'orchestre derrière.

Dans le film il y a de magnifiques scènes sous-marines, quel a été le travail là-dessus ?

L.S : C'est marrant car au début, si je me souviens correctement, il n'y avait pas de musique dans cette scène. Nous avons seulement parlé de la berceuse. Mais c'était un aspect de la musique auquel Fredrika devait faire face. On a été affamé d'en avoir encore, et c'était ta proposition Frederika d'en mettre dans ces moments. C'est toujours a capella, comme dans tout le film, donc cela demeure cohérent. On était déjà en train de monter, moi et le monteur, et on avait plutôt fini avec la version finale. Et après l'avoir regardé, Fredrika a fait quelques propositions pour d'autres scènes, pour y ajouter de la musique. Bien sûr tout le son du film est reconstitué en post-production, parce qu'on ne pouvait rien enregistrer sous l'eau. Et cette musique s'est ajoutée pendant le montage grâce à son idée.

Il y a une dimension mystique et fantastique dans le film, la musique aide à quitter la réalité...

L.S : Totalement. Et c'est ça qui m'effraie beaucoup d'habitude quand je travaille sur mes projets, parce que je n'aime pas trop insister sur les émotions, et nous en avons discuté ensemble que j'avais un peu peur d'exagérer les choses. C'est pour ça qu'au début, je ne voulais que la berceuse, le moyen le plus simple de transmettre les émotions, je ne voulais rien d'épique. L'histoire, même si elle est fondée sur une base réaliste, est malgré tout assez épique, je ne voulais donc pas insister là-dessus.

Le film est très dur, et dans le même temps poétique, comment avez-vous équilibré les deux ?

L.S : La toute première référence, et peut-être la seule, que moi et mes co-scénaristes avions dès le premier montage, était les Frères Grimm, un conte de fées sombre, quelque chose d'un peu effrayant et que l'on peut raconter.

F.S : Oui quand on trouve de vieux livres pour enfants, comme ceux que mes parents lisaient quand ils étaient enfants, ils sont affreux.

L.S : Nous l'avons perdu dans nos sociétés actuelles. Je ne suis pas une mère et je ne sais pas ce que je dirais à mon enfant, mais du point de vue adulte, c'est important de vivre les choses qui font peur dans l'art parce qu'elles vous apprennent comment réagir aux choses. Cela a une fonction pédagogique. Et c'est aussi libérateur. Donc c'est important de faire face à ces choses là et ne pas en avoir peur. Et en parler aux enfants. C'est donc pour cette raison que c'est un conte de fée sombre.

Il y a une très belle photographie dans le film, dans quelle mesure cette lumière, cette image, a inspiré la musique ?

F.S : Énormément. Il y a des couleurs qui rappellent aussi les contes de fées. Il y a aussi une ambiance très particulière autour de l'eau. Cette scène sous-marine est justement une bascule dans une dimension plus fantastique, où la magie opère. C'est à ce moment-là qu'on commence à croire aux miracles. J'ai composé toute la partie finale à l'image.

C'est votre deuxième travail pour le cinéma après le documentaire "Demain" de Cyril Dion et Mélanie Laurent. Est-ce que cette première vous a préparé pour ce deuxième film ?

F.S : Oui et non. Car ça n'a rien à voir. Les films sont différents. La musique est différente. Mais on apprend de tout bien sûr. J'ai autant appris en travaillant sur celui-ci. Pour le prochain, ce sera encore différent.

Sur vos albums, vous êtes peut-être plus dans une convention de style, on reconnaît votre univers, davantage qu'au cinéma ?

F.S : Pour mes albums j'ai créé mon propre label donc je n'ai pas à plaire à quelqu'un d'autre que moi. Mais ce que j'aime c'est la créativité, j'aime être un peu perdue, ce sont les nouveautés qui m'inspirent. Mes projets sont importants mais c'est tout aussi important de faire autre chose. J'ai toujours des images en tête quand je compose mes chansons. Mais dans le travail avec les images de quelqu'un d'autre je suis comme une éponge. Ce sont aussi des rencontres. Quand je travaille sur mon album je suis très isolée. J'écris toute seule. Je fais toutes les maquettes toute seule. Et je fais aussi la production. C'est bien d'être seule quand on a aussi à côté des moments de partage.

Laura, quels sont vos goûts en termes de musique de film ?

L.S : Je suis vraiment difficile en musique au cinéma. Comme je disais avant, parfois c'est trop pour moi. Comme quand on entend les violons venir parce que tu dois pleurer à ce moment-là ou une musique heureuse. Quand je regarde des films avec beaucoup de musique, en italien on dit "cane cane", cela veut dire "chien chien", tu me montres un chien et tu dis "chien". Quand un personnage est triste et pleure, tu le sur-expliques avec de la musique, tu insistes. Pour moi, c'est très subjectif, parfois ça me donne un résultat opposé : je ne suis pas du tout touchée parce que c'est trop. Peut-être que si c'était silencieux ou si la musique était travaillée autrement ça fonctionnerait pour moi.

Votre film ne se rattache pas forcément à une histoire du cinéma italien, j'ai même pensé plus au cinéma argentin...

L.S : J'adore le cinéma latino-américain. Mais je ne suis pas bonne en références, tous mes collaborateurs se plaignent toujours de ça parce qu'ils ont vraiment du mal à trouver quelles images, quels costumes... j'ai à l'esprit. Je leur dis juste: "les gars, faites-moi juste confiance". Bien sûr c'est facile de leur montrer un film en référence, mais j'en ai jamais une. Même si je suis une spectatrice affamée, quand je dois tourner, je ne regarde rien. Non pas pour ne pas être influencée mais parce que ça demande tellement d'énergie d'élaborer un film, je préfère vraiment nourrir mon cerveau et mon âme en me baladant dans les forêts. Dans ce cas, c'était vraiment utile car je faisais des repérages des lieux en quelque sorte. Et je préfère être assise dans un bar et parler aux vieux, et comme ça je fais du street casting au lieu de regarder des films pour avoir des références.

 

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