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Interview B.O : Cristèle Alves Meira & Amine Bouhafa (ALMA VIVA, Semaine de la critique)

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Propos recueillis à Cannes par Benoit Basirico - Publié le 29-05-2022




Amine Bouhafa signe la musique du film de Cristèle Alves Meira sur une jeune fille hantée par l’esprit de sa grand-mère disparue, au creux des montagnes portugaises. La partition éthérée (cordes, flûte, glass harmonica) représente la part invisible du film liée à la sorcellerie. Pour le contexte géographique, le Alma Viva Band réunit des musiciens locaux, incluant quelques chansons interprétées à l'image.

Cinezik : Cristèle Alves Meira, à quel moment avez-vous fait appel à Amine Bouhafa ?

Cristèle Alves Meira : Le projet a commencé il y a très longtemps, il y a trois ans. J’ai contacté Amine quand le scénario était déjà bien avancé, que les financements étaient déjà en place. On a commencé à travailler ensemble en amont du tournage puisque dans le film il y a de la musique sur le plateau. L'héroïne chante avec des musiciens du village. 

Amine Bouhafa : Le fait que les musiciens soient présents à l’image était un enjeu pendant les séances de travail. Cette collaboration a quelque part des incidences même sur la mise en scène. Je suis très heureux qu’une réflexion sur la musique puisse avoir lieu, depuis le scénario jusqu'à la fin. On a d’abord travaillé sur la prière, puis ensuite sur les musiques de cornemuse dans le village. La partie extradiégétique est venue beaucoup plus tard.

C.A : C'était la première fois que je travaillais avec un compositeur. J'ai vraiment apprécié ce moment où j'ai vu Amine entrer en création, où il était question de faire un casting de musiciens, de distribuer les rôles en fonction des instruments. Je lui ai d’abord transmis une connaissance du terrain. Il a écouté des musiques traditionnelles, des chants de vieilles dames, des comptines qui se chantent dans les villages. Je lui ai aussi fait écouter des instruments assez particuliers, folkloriques, de certaines régions, notamment la cornemuse, des types de tambours, c’était le point de départ de nos discussions. On a même fait construire une cornemuse typique de cette région, Amine l’a reçue chez lui dans son studio. 

A.B : J'ai samplé cette cornemuse pour pouvoir créer toutes les maquettes. Intégrer la vraie cornemuse du nord du Portugal, là où le film a été tourné, faisait partie du travail d’écriture. 

C.A : J'étais attachée à l'aspect globe-trotter d’Amine, qui travaille avec des instruments du monde entier. Il a une richesse culturelle et musicale de par son parcours, son histoire, qu'il a mis au service du film. 

A.B : La musique du plateau était très préparée par Cristèle, elle avait des références très précises. Et à partir des instruments acoustiques, j’ai cherché à les faire jouer d'une manière différente, de les sortir de leur zone de confort. La guitare portugaise par exemple, qu'on a beaucoup utilisée, n'est pas interprétée de manière traditionnelle. Elle a été jouée à l'archet. Par ces décalages, l’idée était d'insuffler du mystique, du fantastique, sans rentrer totalement dans les codes du genre.

C.A : Il y a un ancrage dans cette communauté, dans ses traditions. Et en même temps, on est vraiment en train de faire une fiction pour le cinéma, un film d'aventures, un western même. Donc je voulais absolument une musique de cinéma, une musique qui devient universelle. Le folklore était un point de départ pour ensuite s'en détacher, faire un pas de côté, c'est là que c’est enrichissant.

Est-ce que le rôle de la musique, éthérée et aérienne, était de représenter la part invisible liée à la sorcellerie qui entoure la jeune fille ?

A.B : Tout à fait. Pour cette part invisible on parlait au départ de marche funèbre. Ensuite on a parlé du thème des esprits. On essayait de qualifier la musique, et de trouver les instruments qui pourraient incarner cet invisible, la part sombre de la sorcellerie, le mauvais sort.

Un motif associé à la grand-mère se retrouve ensuite sur la fille, comme pour tisser la relation entre Salomé et l'esprit de sa grand-mère, marquer une passation. 

A.B : Exactement. Le motif de la grand-mère revient à chaque fois que son esprit est présent, avec trois flûtes, un orgue de glace, et la guitare jouée à l'archet. 

La sonorité du glass harmonica est comme une onde, il convient bien à la sorcellerie... 

A.B : Tout à fait, c'est un instrument historiquement utilisé pour des séances d'hypnose. Il a une part mystique forte. 

Après le Mali, la Tunisie, voici le Portugal, une nouvelle géographie dans votre filmographie. Comment s’adapter ? 

A.B : Cristèle avait fait au préalable un grand travail de recherche en me faisant écouter les vieux chants, les vieilles comptines, les tambours, il y avait la dimension un peu mystique d’une danse funèbre, autour de l'évocation des esprits, soutenue par la cornemuse portugaise. Il y avait donc un travail de documentation musicale, je m’en suis quelque part inspiré.

Le film s'appelle “Alma Viva” et il y a le Alma Viva Band. Vous avez créé un groupe pour le film. Ce sont les musiciens que l'on voit jouer à l'image ? 

C.A : Il s’agit en effet d’un groupe créé pour le film. La musique était vraiment jouée en direct, avec un glissement entre le réel et la fiction lorsqu’on voit les musiciens qui jouent, puis on les quitte pour entrer dans le score. J'aimais bien ce glissement. 

Tout était écrit avant le tournage afin que votre partition puisse être jouée à l'image ?

A.B : Oui, tout à fait. Ce sont vraiment les musiciens avec qui j’ai travaillé en amont. Ils sont devenus quelque part des personnages dans le film. Ce sont eux qui jouent dans les fêtes. C’est une sorte de mise en abyme musicale.

Puis vous avez parachevé la partition avec l’ajout d’un orchestre, avec du lyrisme qui magnifie les paysages, notamment pour le plan aérien final...

C.A : Oui, et dans ce final Amine a eu l'idée d'introduire l'harmonica de verre, reprenant la prière de Saint Georges que chante la petite fille, ce thème revient. C'était extraordinaire. Le film est chargé de ces croyances ésotériques et de ce surnaturel. On a beaucoup parlé du mystère. On n’est pas complètement dans le fantastique, mais dans quelque chose de mystérieux à hauteur d’une petite fille qui croit être en contact avec des esprits. Le film reste ouvert à toute autre interprétation. Que ce soit l'incendie ou la pluie miraculeuse à la fin, tout peut être tout à fait réel, ordinaire, mais elle y voit quelque chose d'extraordinaire. Elle y voit un signe de sa grand-mère qui se manifeste à travers les éléments. Il fallait que la musique soit chargée de cela. Mais si on tombait trop dans les codes du film de genre, on était tout de suite dans un film de terreur. C'est une petite fille qui est possédée par un esprit qu'elle aime. C'est la différence avec les récits fantastiques où les gens sont possédés par des esprits méchants. Là, c'est sa grand-mère adorée. La musique est assez douce et mystérieuse pour l’évoquer. Les discussions ont été longues et profondes pour parvenir à ce dosage.

A.B : Il fallait complètement inventer la tonalité propre au film, un mystère à hauteur de petite fille, une dimension de conte fantastique à hauteur de petite fille.

C.A : Oui, il a fallu faire preuve d'humilité pour se mettre à la hauteur du film. Il ne fallait que la musique surplombe ou surenchérisse de façon trop volontaire pour appuyer des émotions. L'étape de la musique est parfois là pour combler des manques, quand l'émotion du personnage doit être soulignée. On a tendance à vouloir en faire trop. Pour ce film, ça ne fonctionnait pas. C'est vraiment le film qui décide, de par sa nature, son identité, très singulière, hybride, naturaliste, documentaire, et en même temps magique et fantastique. Il fallait trouver un équilibre.

Propos recueillis à Cannes par Benoit Basirico

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