Interview B.O : Clémentine Charuel (CHERRY de Sophie Galibert)

[Inédit disponible en SVOD sur FILMO dès le 22 février 2024]

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Propos recueillis par Benoit Basirico.
dans le cadre du festival Music & Cinéma Marseille.

- Publié le 10-07-2023




Clémentine Charuel signe la musique du premier film de Sophie Galibert, CHERRY (présenté au Festival Music & Cinéma de Marseille en avril 2023, mais qui n’a pas encore de date de sortie en France). Elle relate par des notes délicates (piano, cordes) les sentiments d'une jeune femme qui apprend qu'elle est enceinte. La partition élabore une bulle autour du personnage en soutenant son désarroi et la perte d’une innocence avec un thème qui se déploie. Des sonorités angéliques et une présence vocale participent au ton fantasque, léger, au bord du conte.

BO en écoute

 

Cinezik : Comment avez-vous équilibré la musique pour le personnage de Cherry ? Est-ce que les images ont influencé ?

Clémentine Charuel : Cherry est une fille vivante et incertaine, manquant de confiance. Sa vie est pleine de difficultés, que ce soit avec sa famille ou ses amis. Une autre complication s'ajoute à sa vie, ce qui n'était pas nécessaire pour elle. Il fallait donc une musique qui soit à la fois vivante et angoissante.

La réalisatrice a étudié aux "Gobelins", une école d'animation. Dans ce film en image réelle, on voit une composition de couleurs qui rappelle le conte. Ce n'est pas vraiment réaliste. Est-ce que la musique avait aussi cette idée de féerie ?

C'était un peu l'idée. J'ai commencé à travailler sur la musique en proposant d'abord un thème à la réalisatrice, Sophie Galibert, avant de travailler sur des scènes spécifiques. Je voulais vraiment travailler un thème qui puisse raconter une histoire et ensuite l'appliquer aux scènes importantes du film, puis aborder les scènes nécessitant une musique plus discrète. J'avais vraiment l'intention de raconter une histoire avec la musique. Pour moi, il est essentiel que la musique soit un personnage à part entière dans le film, surtout lorsque l'on suit un personnage qui est constamment présent et où il y a peu de personnages secondaires qui se distinguent. Il était très important d'avoir une continuité, à la manière d'un conte, d'une histoire.

L'événement survenant à la jeune femme va paradoxalement la libérer car il la contraint à quitter un travail oppressant. Musicalement, au début du film, la musique s'intensifie lorsqu'elle quitte ce travail. C'est le déclencheur de la musique originale, une musique rythmée lorsqu'elle fait du roller. Elle gagne sa liberté. Le placement de la musique à ce moment était-il prévu ?

Avant cela il y a le générique de début avec une reprise de "And Got My Life" (de Galt MacDermot), un morceau que j'affectionne particulièrement, que j'aurais aimé retravailler, mais nous n'avons pas vraiment eu le temps de faire un véritable arrangement avec un orchestre, donc c'est une version préexistante qui a été utilisée. Et effectivement, la musique originale intervient lorsque son monde s'effondre, elle met du temps à comprendre ce qui lui arrive, elle va voir son patron, elle annonce "je suis enceinte", c'est vraiment quelque chose qui lui arrive soudainement et elle est dans l'urgence de savoir si elle est vraiment enceinte, ce qui va se passer, donc bien sûr cette urgence a été très importante dans la construction musicale de cette scène en particulier.

Ensuite, il y a le piano, et son motif en pulsation, on pourrait dire que la musique soutient la jeune femme, la stimule, lui donne de l'énergie, la musique est à ses côtés et l'empêche presque de sombrer. Est-ce que c'était le sujet de la discussion avec la réalisatrice ?

La discussion a surtout porté sur l'urgence, en fait. Ce qui était important, c'était de souligner l'urgence, plus que d'être en harmonie avec elle. Il s'agissait vraiment d'accroître son stress pour symboliser à quel point ce moment est sans doute très complexe à gérer. L'idée était vraiment de souligner cette urgence et tout ce qui doit lui traverser l'esprit à ce moment-là, toutes les questions qu'elle se pose sur l'avenir selon les deux scénarios.

Il y a effectivement un sentiment d'urgence, comme si un compte à rebours était enclenché, ainsi qu'une ambiance intérieure teintée de tristesse, de désarroi et de solitude. Comment avez-vous trouvé l'équilibre ? Étiez-vous à l'origine de suggestions auxquelles la réalisatrice donnait son accord ou son désaccord, ou bien vous donnait-elle des instructions précises pour chaque scène ?

Pour ce film, j'ai pris une part active car, au départ, Sophie ne souhaitait pas inclure d'autres musiques que celle synchronisée avec les scènes, comme les chansons. Elle voulait exclusivement de la musique diégétique, de la musique visible dans les scènes, soit parce qu'il y a un haut-parleur, soit parce qu'il y a des musiciens. Lorsque je suis entrée dans le projet, toute la question de la musique originale était ouverte à débat et rien n'était encore décidé. Elle avait beaucoup de références, beaucoup d'idées, mais rien n'était fixe, il manquait d'unité. Je me rappelle certaines scènes pour lesquelles elle souhaitait un rythme soutenu alors que ce n'était pas nécessaire à l'image. Je lui ai donc dit : "Tu vois, par exemple ici, ce n'est pas nécessaire car elle n'est pas en situation d'urgence. Elle est plutôt en train de méditer, de réfléchir, et même si beaucoup de choses se passent dans sa tête, je ne suis pas convaincue que nous ayons besoin de quelque chose d'aussi rythmé." Il y a eu des moments où elle m'a donné des pistes que j'ai utilisées pour créer la couleur, mais ce n'était pas toujours le cas.

Vous dites qu'elle avait des références musicales, vous les avez suivies ?

Ce projet a été réalisé très rapidement. J'ai eu trois semaines pour composer la musique du film. Il a fallu comprendre rapidement ce que Sophie voulait dans son film. Par conséquent, j'ai trouvé cela utile qu'elle m'envoie quelques références musicales. Elle avait également besoin de me faire écouter certaines choses. J'ai donc pris ces références comme point de départ, qui étaient généralement des mélodies très simples au piano. Les références qu'elle me proposait correspondaient beaucoup à mon univers musical. Je n'ai donc pas eu à faire de compromis sur l'esthétique. La voix était également un élément qui l'attirait beaucoup. Et le piano, c'était quelque chose d'omniprésent dans ses références. Donc, à ce niveau, je ne me suis pas sentie contrainte. Il y avait aussi quelques cordes. J'ai donc cherché à réinterpréter ce qu'elle m'avait envoyé, ce que j'ai compris qu'elle aimait dans ces morceaux. Cela est venu instinctivement parce que j'aime beaucoup travailler le piano. Pour le reste, c'était vraiment inspiré par l'image, avec toutes ces couleurs, c'était vraiment vivant, c'est un film très dynamique en termes d'image. Je voulais vraiment que cela se reflète dans la musique, que cela reste tout aussi vivant.

La musique contraste parfois avec l'image. Il y a de la joie, des gens qui s'amusent, qui font du roller, notamment dans la salle de jeux, avec cette musique intradiégétique, et la musique que vous avez composée prend le relais, ajoutant une touche de mélancolie. Etait-ce prévu ainsi dès le départ ?

Pas du tout. C'est un morceau que je n'avais pas écrit pour cette scène. Il avait été composé pour une autre scène et a finalement été retiré. Et jusqu'à la dernière minute avant le montage son, il y avait la question de laisser la musique d'ambiance à cet endroit ou de mettre un morceau de musique originale pour permettre de sortir du lieu et de rentrer dans le personnage, et c'est ce que nous avons fini par faire.

Pour vous imaginer au travail, vous avez un home studio, vous faites des maquettes avec l'informatique et ensuite il y a le passage à l'interprétation ?

Dans le cas de "Cherry", j'ai commencé par des maquettes. J'ai senti dès le début que je devais présenter un produit fini car le temps était un enjeu critique. Je ne pouvais pas me permettre de dire "tu vois, ici je vois bien mettre ça, etc." J'ai voulu présenter immédiatement un produit fini pour apaiser les angoisses. Pour moi, c'était surtout une stratégie pour rassurer l'équipe le plus rapidement possible. Il y a quelques sons électroniques, et des cordes qu'on est obligé de maquetter quand on n'a pas un orchestre ou un quatuor à cordes à disposition. Je travaille sur Cubase, qui est un logiciel de production musicale. Je fais presque tout dessus. Cependant, j'ai tout de suite travaillé la voix, dès les premières idées thématiques, c'est ma propre voix, que je travaille dans de nombreuses textures. Et là, je l'ai travaillée directement, ce n'est pas quelque chose que je maquette en général, c'est quelque chose que j'enregistre directement une fois que j'ai écrit un piano par exemple. Comme je suis pianiste, c'est souvent le piano qui vient en premier, mais ça peut être une guitare. Pour ce film, j'avais écrit le piano et j'ai posé les voix par-dessus directement sans maquetter puisque pour moi c'est une façon très naturelle d'écrire la musique. Et puis ensuite je rajoute en général tout ce qui vient après, les synthétiseurs, les percussions s'il y en a, et on a pu enregistrer les cordes. Ce n'est pas toujours le cas. Malheureusement, parfois, les cordes restent en état de maquette. Mais là, nous avons enregistré un quatuor à cordes.

Il y a eu du budget, malgré le fait qu'il s'agisse d'un premier film ?

Effectivement, j'ai réussi à débloquer un budget pour cela, sans entrer dans les détails.

La chanson finale, "Ride On The Sun", est une musique originale que vous interprétez, était-ce une volonté de la réalisatrice de l'inclure au générique de fin ?

C'était bien le cas. Initialement, je me rappelle qu'elle avait envisagé d'acheter les droits d'une chanson de Gossip, "Heavy Cross". Bien que ce soit une excellente chanson, nous en avons beaucoup discuté. J'ai exprimé mes réserves quant à sa pertinence avec l'ambiance générale du film, estimant qu'elle était peut-être un peu trop rock pour le personnage principal. Par conséquent, nous avons eu des difficultés à trouver un morceau qui conviendrait pour la transition entre la dernière scène et le générique. J'ai alors proposé une chanson que j'avais écrite précédemment pour un autre projet, pensant qu'elle pourrait être appropriée. Cette chanson a un caractère ensoleillé, et pas seulement dans le titre. Je l'avais créée pour une scène similaire, une scène plutôt feel-good. Cet esprit était donc déjà présent. Elle a beaucoup aimé cette proposition. J'ai effectué quelques réarrangements et finalement, nous l'avons utilisée pour le début du générique.

 

Propos recueillis par Benoit Basirico.
dans le cadre du festival Music & Cinéma Marseille.


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