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Ararat  (2002)

Milan Records 2002 - 48:37 | Original Score [musique originale]


 

Fidèle complice d'Atom Egoyan depuis 'Family Viewing' (1987), le compositeur Mychael Danna a développé une collaboration solide et sure avec le réalisateur canadien depuis plus de 10 ans.



[© Texte : Cinezik] •
Ararat

Tracklist (de la BO en CD ou Digital)

1-Groonk 4.15
2-Oor Es Mayr Eem 4.15
3-Siege 3.35
4-Something in Your Heart 2.11
5-Ancient History 1.06
6-Need To Be Remembered 6.03
7-The Dance 3.35
8-Mother and Sons 1.26
9-Yeraz 2.55
10-They Will Take My Island 1.27
11-Ani 1.23
12-His Land Was Lost 2.28
13-Final Stand 0.54
14-Silent Witness 1.21
15-Call to Action 1.03
16-The Power to Imagine 2.09
17-How Did He Die? 2.31
18-Return to Ararat 2.41
19-All That is Sacred 2.07
20-The Ghost of my Father 1.03

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Avec 'Ararat', Danna ajoute une pierre à un édifice solide qui témoigne du talent d'un compositeur indépendant et anti-conventionnel. Son travail sur 'Ararat' est remarquable sur plus d'un point - à défaut d'être la plus géniale partition jamais écrite pour le cinéma - le compositeur ayant adopté le même ton méditatif et introspectif que le réalisateur dans sa musique pour le film. Evidemment, un sujet aussi grave traité de manière aussi subtile ne pouvait qu'être accompagné par une musique dénuée de tout pathos ou de tout sentimentalisme hollywoodien. A vrai dire, la musique d'Ararat est très éloigné des canons hollywoodiens du genre. C'est aussi l'occasion pour le compositeur canadien d'évoquer la musique d'Arménie avec un certain souci d'authenticité rare qui incite le respect. Loin de tout aspect fonctionnel, la musique s'impose comme une véritable odyssée dans la culture musicale arménienne apportant une couleur spécifique parfaite pour le film d'Atom Egoyan. Pour se faire, Mychael Danna utilise divers instruments arméniens populaires à commencer par le célèbre duduk, sorte de chalumeau cylindrique à 8 trous doté d'une longue et curieuse double anche, instrument particulièrement utilisé dans la musique traditionnelle Arménienne et jouée aussi en Anatolie. A cela s'ajoute le zurna (hautbois à large pavillon et à anche double aussi utilisé en Turquie, très utilisé dans les fêtes villageoises populaires en Arménie), le shvi (piccolo arménien à timbre aigu, doté d'une bague métallique réglant la tonalité), le bhul ney (autre instrument à vent arménien), le tar (instrument soliste à cordes grattées d'origine indo-persane à la sonorité très métallique, souvent constitué de 11 cordes), le kamancha (violon à base en forme de pointe, qui se joue dressé sur le genou avec un archet en crin de cheval), le kanoun (cithare sur table avec un peu plus de 70 cordes de boyau ou de nylon groupées par trois, à forme de trapèze rectangle dont le chevalet repose sur une peau) et le dhol (tambour arménien très populaire, en peau de chèvre ou de veau recouvrant les deux faces, tendues par des cordes et que l'on joue en tenant sous le bras). A l'aide de ses différents solistes et d'un orchestre symphonique traditionnel et plus occidental, Mychael Danna élabore une partition méditative et mélancolique qui sert de commentaire musical au film d'Egoyan.

Dès l'introduction du duduk solitaire dans 'Groonk', Danna annonce d'emblée le ton introspectif de sa partition. Le duduk, qui sera très vite suivi du thème principal du score d'Ararat aux cordes (emprunté à une chanson arménienne populaire), se veut ici l'écho de l'âme de l'Arménie, d'où le choix initial du plus célèbre et du plus populaire instrument du pays en introduction du film, le morceau se concluant sur un choeur religieux proche de la musique orthodoxe - à noter que le choeur arménien à 8 voix (qui se veut comme étant le symbole musical du peuple arménien) a été enregistré à l'église de Saint Gayane, en Arménie, accentuant encore l'authenticité de la partition et de l'enregistrement d'Ararat. Avec le chant poignant de 'Oor Es Mayr Eem', Danna fait intervenir une magnifique partie vocale interprétée par la soliste Isabel Bayrakdarian sur fond d'orchestre à cordes, faisant le lien entre la culture arménienne et occidentale - d'où la volonté de rendre intemporelle et universelle de cette histoire. 'Oor Es Mayr Eem' s'apparente à une sorte d'élégie poignante et méditative pour le génocide arménien, avec une retenue exemplaire qui n'empêche nullement l'émotion de la musique. Il est alors question dans 'Siege' d'une évocation musicale du massacre des arméniens par les turcs pour une scène du film de Saroyan, Danna utilisant ici l'orchestre conventionnel avec les solistes à vents arméniens qui évoquent la gravité et la tension de la scène (il s'agit des deux seuls véritables passages d'action du score évoquant le conflit avec les turcs, Danna s'autorisant à de très rares occasions quelques concessions au style hollywoodien habituel), tandis que 'Something in your Heart' calme le jeu et impose de nouveau un climat méditatif et mélancolique à l'aide du kamancha et de l'orchestre. A noter l'utilisation des percussions et du zurna mélangé à un orchestre agité dans 'Final Stand', qui rappelle par moment le style plus hollywoodien de 'Siege' pour une scène avec les turcs vers la fin du film, le zurna étant associé ici pour l'occasion aux turcs. Le zurna est d'ailleurs brillamment utilisé comme une pièce de danse traditionnelle orientale dans 'Call to Action'.

Plus conventionnel, 'Ancient History' surprend par son côté orchestral plus majestueux et quasi épique pour une autre grande scène du film de Saroyan, qui évoque la détermination des uns et la souffrance des autres, idée accentué par l'utilisation poignante du choeur arménien. On retrouve d'ailleurs une idée similaire dans l'excellent 'Yeraz' qui reprend le thème principal à l'orchestre (dominé ici par les cordes et les vents) emprunté à une chanson populaire arménienne, 'Yeraz' signifiant 'rêve' dans la langue arménienne. Danna évoque alors l'idée de la mémoire, du besoin de se souvenir dans 'Need to be Remembered', où les différents solistes arméniens créent une ambiance méditative à la fois sombre et douce (on pourrait aussi citer l'envoûtant 'The Dance' ou 'They Will Take my Island' et son duduk solitaire). Plus poignant, 'His Land was Lost' évoque avec une certaine tristesse la tragédie du génocide sur un ton recueilli avec cordes, violon soliste et kamancha, Danna maîtrisant parfaitement le mélange des différentes sonorités occidentales/arméniennes comme pour accentuer une fois encore le caractère universel de l'histoire d'Ararat.

On assiste quasi muet à l'horreur dans 'Silent Witness' où l'on retrouve le motif introductif du duduk développé ici par l'orchestre dans un style à la fois sombre et doucement mélancolique, comme dans 'The Power to Imagine' dominé par un orchestre plus lyrique, tandis qu'intervient le kanoun solitaire dans 'How Did He Die?'. Mychael Danna propose à son tour un véritable hommage musical à la mémoire des victimes du génocide arménien dans l'émouvant 'Return to Ararat', qui fonctionne sur la retenue avec une très belle combinaison du thème introductif de duduk dialoguant avec l'orchestre et les vents, avant de faire un détour du côté de la musique religieuse a cappella religieuse proche du chant grégorien dans 'All That is Sacred', sauf qu'ici Danna fait intervenir de la polyphonie discrète mais néanmoins présente (le chant grégorien est monophonique, rappelons-le!). 'All That is Sacred' s'apparente à une sorte de requiem poignant pour les victimes du génocide et qui, au passage, rappelle l'appartenance du peuple arménien à la religion catholique. A noter un 'The Ghost of My Father' plus lyrique et poignant aux cordes, faisant office de coda émouvante de la partition de 'Ararat'.

'Ararat' est sans aucun doute l'une des plus belles partitions écrites par Mychael Danna pour un film d'Atom Egoyan. Même si le score ne marquera certainement pas les annales du genre, il a au moins le mérite de s'imposer comme un travail mûri et réfléchi, révélant toute l'authenticité de la démarche du compositeur alliant ici diverses influences ethniques musicales (arménienne, turque, russe, occidentale, etc.) pour les besoins du film. La partition, à la fois élégiaque, recueille, méditative et mélancolique, s'affirme comme le parfait complément émotionnel du film tout en évitant le traditionnel aspect fonctionnel auquel on associe trop systématiquement la musique de film en général. A une époque où la musique de film hollywoodienne - et même française - sombre dans le conventionnalisme pur et dur, il est bon de pouvoir réécouter un opus plus honnête et recherché comme 'Ararat', car, s'il ne fait nul doute que la partition de Mychael Danna ne marquera pas son époque ou les années à venir, n'en demeure pas moins une oeuvre de qualité à découvrir en même temps que l'excellent film d'Atom Egoyan. Voilà en tout cas un compositeur qui a su rendre un bien bel hommage aux victimes du terrible génocide arménien!

---Quentin Billard

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