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The Vagrant  (1992)

Intrada (1992) - 0:41:57 | Original Score [musique originale]



The Vagrant est une oeuvre passionnante et dérangeante à la fois, un pur moment d'expérimentations étranges teinté d'une très grosse touche de fantaisie et d'inventivité. Christopher Young nous prouve à quel point la musique de film peut devenir passionnante lorsqu'on laisse le compositeur faire ce qu'il veut sur un film.

 Interview B.O : Christopher Young, Interview carrière (1982-2011)

[© Texte : Cinezik] •

The Vagrant

Tracklist (de la BO en CD ou Digital)

1-The Vagrant 3.39
2-Lady Fingers 3.38
3-Trash Dreams 1.31
4-Rag Skin Blues 3.01
5-Dipiddy Doo 2.31
6-Dela Rue 1.53
7-Mine's Mine Mind 1.29
8-A Giblet Too Tastey 2.20
9-Squish-O-Rama 2.46
10-Change The Meter 1.03
11-Jumbo Children Splat Fat 1.59
12-Heebie Jeebies 2.51
13-Cards On The Table 3.31
14-Vagrant Rythms 9.45

Nos articles sur cette BO

Après avoir écrit la musique de 'The Fly II', précédent film de Chris Walas, le grand Christpher Young nous revient en pleine forme sur ce film délirant pour lequel le compositeur a eu à relever un défi musical assez fort: comment réussir à cerner ce mélange de suspense et d'humour dans une partition qui éviterait tout aspect conventionnel? Pour Young, hors de question d'écrire un énième 'Hellraiser' ou un autre 'The Fly II': l'approche orchestrale traditionnelle devait être évitée, de même que l'approche électronique n'était absolument pas souhaitée. Il fallut alors trouver un compromis qui mit un peu de temps à se mettre en place. Dans son site Internet officiel, Christopher Young explique justement les difficultés de la création et la mise en place de sa partition: "Le score devait être effrayant, mais pas horrifique; humoristique, sans tomber dans la comédie. Plus important encore, il devait être excentrique sans être trop démentiel. Chris et moi avons immédiatement compris que le film ne pourrait pas être temp-tracké avec des scores préexistants. Les partitions orchestrales de films d'horreur sont soit trop énormes soit trop conventionnel pour épouser la folie du film. La musique synthétique était elle aussi trop présente ou trop statique, ou les timbres étaient trop inappropriés. (...)"

Young explique par la suite qu'on lui demanda d'écrire de la 'source music' qui accompagnerait temporairement le film en attendant qu'il puisse trouver une solution à ce grand défi musical. Malheureusement, pour des questions budgétaires, les morceaux en question ne purent être enregistrés. La seconde composition du musicien aboutit au fameux thème de boîte à musique associé tout au long du film au vagabond, et l'approche orchestrale souhaitée par le musicien sur ce thème obsédant ne put finalement aboutir (même problème financier). Après d'importantes réflexions, Young arriva à une conclusion fort étonnante: sa musique pour 'The Vagrant' se composerait alors d'un quatuor à cordes avec quatre voix d'altos, un accordéon, une basse acoustique, un kalimba (un lamellophone d'origine africaine que l'on trouve sous différentes variantes suivant les régions d'Afrique), une flûte bansuri (sorte de flûte traversière indienne traditionnelle), un deowah et un melodica soliste (une sorte de petit accordéon que l'on manipule comme un instrument à vent et qui possède aussi un clavier), ces instruments étant soutenus par un pupitre de percussions fort étrange mélangeant ainsi des percussions électroniques avec des pianos, des petits pianos pour enfants, des marimbas, des vibraphones, des samplers de souffles humains, des castagnettes, des claquements de doigts, des sons de machines à écrire, des sons de couvercles de poubelle, des sons de clé à molette de jouets, des casseroles et des pots en tout genre. On pourrait croire à une grosse blague, et pourtant, tout ceci est très sérieux, car Christopher Young a écrit une partition qui frôle le génie inventif, une oeuvre étrange, déroutante, folle et passionnante à la fois.

Young a donc agit dans le sens de la musique concrète du 20ème siècle qui exploite différentes sources sonores et les mélange ensemble. Le célèbre musicien français Eric Satie avait déjà agit de cette façon à son époque. On se souvient notamment de son fameux ballet 'Parade' où le compositeur nous offrait carrément un petit solo de machine à écrire. En réexploitant le style des recherches expérimentales des grands musiciens de la musique concrète (inventé par Pierre Schaeffer en 1948), Young a accouché de cette partition étrange et folle, reflet de l'ambiance unique du film de Chris Walas. On est très loin ici du style orchestral conventionnel que l'on avait pu entendre dans sa précédente partition pour 'The Fly II'. 'The Vagrant' est donc une oeuvre où le son est exploité afin d'évoquer l'univers de la folie et de la démence. En apparence complètement désordonnée, la partition est en réalité admirablement bien construite autour de différents blocs sonores alliant les solistes et les percussions, le tout axé autour d'un thème de boîte à musique associé - comme dit précédemment - au sinistre clochard qui hante le film.

Le générique de début s'ouvre sur une sorte d'air dansant totalement déjanté, la musique évoluant sur un ton quasi moqueur, un point fort de la partition de 'The Vagrant': le quatuor à cordes ouvre le film sur un motif rythmique bancal avant d'être rejoint par les sons de souffles humains psychotiques qui ne sont pas sans rappeler la musique électronique expérimentale de Graeme Revell pour 'Dead Calm' (1989) de Phillip Noyce. Les cordes sont ici doublés par les vibraphones et les marimbas et c'est l'arrivée d'un motif mélodique déjanté qui permet au compositeur d'affirmer clairement le ton moqueur de la partition, sur un rythme quasi dansant (sons de castagnettes et de claquements de doigts). On notera l'utilisation très particulière de l'accordéon sur un registre expérimental et du solo de melodica et de sa petite mélodie faussement légère. Autre trouvailles amusantes : l'utilisation des quatre voix d'alto qui rappellent par moment - comme le morceau en lui même - le travail d'un Danny Elfman dans son style fantaisiste des années 80. Aucun doute possible, la folle introduction de 'The Vagrant' restera comme l'un des grands moments musicaux dans la carrière passionnante de ce grand compositeur. A cette époque, Young savait encore expérimenter, un peu à la façon dont le fit Danny Elfman lorsqu'il écrivit les partitions de 'Beetlejuice' ou des premiers films de Tim Burton. Le morceau d'introduction de 'The Vagrant' possède un côté à la fois inquiétant (harmonies dissonantes et insistantes aux cordes) et humoristique (rythmes dansants, mélanges de sonorités inédites et peu singulières, petites mélodies moqueuses et quasi satiriques, etc.), preuve du talent du compositeur lorsqu'il s'agit de trouver l'ambiance la plus approprié pour les films qu'il met en musique.

Tout le reste se composera ainsi de pièces mettant en avant le suspense glauque et les effets horrifiques du quatuor à cordes avec les différentes sonorités étranges de cette formation instrumentale hors du commun. 'Lady Fingers' est assez révélateur du style suspense de ce score, utilisant ces fameux effets de glissendi de cordes imitant ici une sorte de bourdonnement (un effet que l'on retrouvera par exemple dans 'Copycat'), un élément sonore récurrent dans le score de 'The Vagrant' et qui crée une sensation d'angoisse particulièrement glauque. Young base la majeure partie de sa partition autour de ce quatuor à cordes modulable d'où il extrait différents effets sonores (quarts de ton, pizzicati, glissendi, clusters, etc.) alliés au reste des instruments. L'accordéon et le melodica semblent ramper dans l'obscurité avec les percussions étranges qui traversent tout le morceau (castagnettes et claquements de doigts mis ici en avant), 'Lady Fingers' décrivant la séquence où Krakowski descend dans sa cave et découvre les doigts coupés de la main de sa voisine sauvagement assassinée. Young apporte quand même une touche d'humour à cette séquence morbide, aboutissant à un alliage d'ambiances inédit qui font toute la saveur de cette sinistre partition expérimentale hautement mémorable.

'Trash Dreams' évoque clairement le sinistre vagabond avec son motif de boîte à musique obsédant, une sorte de petite rengaine enfantine qui finit par devenir crispante et stressante à force d'être ainsi associée à une idée de menace et de danger sur fond d'ambiance morbide. On retrouve dans 'Trash Dreams' cette ambiance moqueuse quasiment malsaine, évoluant sur un fond de petites percussions légères (sons de pots et de petites casseroles). 'Rag Skin Blues' fait quand à lui monter la pression alors que Krakowski commence à plonger dans la paranoïa. Les effets sonores sont ici soutenus par un rythme obstiné et des sons de souffles humains psychotiques évoquant une fois encore l'ambiance de folie et de terreur du film. On notera une fois encore le côté humoristique des titres des pistes de l'album, une signature du compositeur qui se plaît à délirer ainsi avec le nom de ses morceaux (à tel point qu'on ne sait même plus à quelle séquence les morceaux appartiennent). En revanche, on pourra peut être regretter le côté trop uniforme de la partition: s'il est indéniable que Christopher Young a mit en place dans ce score une ambiance sonore quasi unique en son genre, on pourra peut être reprocher le manque de relief de sa partition: en clair, c'est un peu trop souvent la même chose. Ceci étant dit, cette approche uniforme de la partition était inévitable: à l'instar du personnage interprété par Bill Paxton, nous sommes enfermés dans une ambiance de cauchemar déjanté dans lequel aucune échappatoire ne semble possible. Il aurait donc été assez malvenue d'entendre l'ambiance changer tout au cours du film. Le procédé peut paraître lourd et fastidieux, et pourtant, il opère pleinement dans le film (l'écoute isolée est bien entendu plus difficile, à moins d'être un pur fan de ce genre de musique concrète expérimentale).

A noter l'utilisation de sifflements dans 'Mine's Mine Mind', un des grands moments de terreur quasi malsaine du score. 'A Giblet Too Tastey' évoque quand à lui l'horreur inspiré par le vagabond et ses meurtres avec des clusters de cordes violents et ces pizzicati étranges. On notera le rythme de percussions dansants dans le sinistre 'Squish-O-Rama' ainsi que le suspense suffoquant de 'Jumbo Children Splat Fat' et ses effets sonores un peu dérangeants. Il est marrant de noter la façon dont le compositeur s'amuse avec son rythme dans un morceau comme 'Heebies Jeebies' et son rythme dansant fait par des claquements de main. Le morceau n'a rien d'une petite danse divertissante, mais cet effet de rythme allié aux sonorités étranges du morceau contribuent à renforcer l'humour noir du film. 'Cards On The Table' évoque finalement l'affrontement final contre le vagabond avec un violence sonore qui semble être devenue totalement folle et incontrôlable. Nous sommes arrivés ici à l'apogée de l'expérimentation de Young, 'Vagrant Rythms' étant en réalité une longue pièce de plus de 9 minutes dans lequel le compositeur s'offre un délire totalement libre où il expérimente autour de ses différentes sonorités instrumentales (à noter que le morceau est à part et n'intervient à aucun moment dans le film).

Au final, que dire d'un plus d'un score aussi peu orthodoxe? 'The Vagrant' est une oeuvre passionnante et dérangeante à la fois, un pur moment d'expérimentations étranges teinté d'une très grosse touche de fantaisie et d'inventivité. Christopher Young nous prouve à quel point la musique de film peut devenir passionnante lorsqu'on laisse le compositeur faire ce qu'il veut sur un film. Comble de l'ironie, Young en est arrivé aujourd'hui à devoir se répéter dans ses formules orchestrales traditionnelles, faute d'un manque d'idée et d'originalité chez les différents producteurs et réalisateurs Hollywoodiens avec qui il collabore ces derniers temps. Il fut pourtant une époque où le compositeur pouvait laisser libre cours à son imagination afin d'accoucher d'oeuvres étonnantes comme cette sinistre musique expérimentale à l'humour noir cinglant pour 'The Vagrant'. Une superbe BO follement originale à réserver en particulier aux amateurs de musiques expérimentales qui sortent des sentiers battus. Pour oreilles averties seulement!

Quentin Billard

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