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Critiques BO

La partition est un habile mélange entre drame et épouvante.
Le Territoire des loups (Marc Streitenfeld)

Quentin Billard - Publié le 31-01-2012


C'est grâce à la présence de Ridley Scott à la production du film que le compositeur Marc Streitenfeld s'est retrouvé sur la musique de « The Grey », le musicien issu du studio Remote Control d'Hans Zimmer étant devenu en quelques années le fidèle complice de Scott, ayant signé les scores pour des films tels que « A Good Year », « American Gangster », « Body of Lies », « Robin Hood » ou le récent « Prometheus ».

 

La partition de « The Grey » fait la part belle aux cordes mélancoliques et aux sonorités électroniques atmosphériques et sombres, évoquant à la fois l'isolement des survivants et les grandes étendues enneigées et glaciales de l'Alaska sauvage. Le ton est d'ailleurs donné dès les premiers instants de la musique dans « Writing the Letter », évoquant les envies suicidaires de John Ottway au début du film. Un premier motif de cordes hésitantes sur fond de vents graves (contrebasson, saxophone basse) et nappes synthétiques froides et mystérieuses suffisent à créer un sentiment de malaise latent mais retenu, une atmosphère qui trouve écho dans le sombre « Suicide » où règne ce même sentiment de désespoir, avec un thème de cordes, guitare, violoncelle et nappes synthétiques. Le thème de « Suicide », ou thème de la mort, revient dans le poignant « You Are Gonna Die », avec des cordes plaintives et poignantes, mais tout en retenue, et toujours cette série d'atmosphères électroniques sonores sous-jacentes, apportant un caractère froid et sombre à la musique de « The Grey », mais non dénuée d'émotion. Le violoncelle soliste de « You Are Gonna Die » apporte d'ailleurs cette chaleur humaine indispensable à la musique de Marc Streitenfeld à l'écran. Avec « Walking », la musique de « The Grey » dévoile sa facette plus sombre et atmosphérique, avec une série de sound design électronique étrange, mystérieux et oppressant, pour évoquer la menace qui pèse dorénavant sur les survivants, cernés par une meute de loups affamés. Le travail des sonorités électroniques, plutôt inventif ici, renforce l'ambiance atonale et dissonante de la musique, couplée à quelques sonorités graves produites par le contrebasson dans un registre ultra grave, un effet sonore tout à fait représentatif du score de « The Grey », et qui symbolise la menace et le danger (Streitenfeld annonce clairement ici le style à venir de sa partition de « Prometheus » pour Ridley Scott !). En plus du travail des textures sonores, le compositeur met aussi l'accent sur des techniques instrumentales dissonantes, que ce soit dans les glissandi de cordes, les effets aléatoires des percussions, les clusters, les sforzandos agressifs des cuivres ou les agrégats extrêmes des instruments. C'est le cas dans « Eyes Glowing » ou « The Morning After » qui illustrent clairement les attaques des loups et le caractère menaçant et terrifiant des bêtes.

C'est dans cette seconde partie du film que la musique de Marc Streitenfeld dévoile son aspect plus atonal et agressif, en opposition totale avec le début, plus mélancolique et élégiaque. C'est d'ailleurs dans cette bivalence horreur/émotion que le score de « The Grey » parvient à captiver notre attention, car, même si la musique est somme toute assez peu remarquable à l'écran (et plutôt fonctionnelle), elle parvient à dévoiler sur l'album tous ses détails sonores et instrumentaux, notamment dans le jeu inventif des percussions de « The Morning After » (effets de cymbales, de sticks, de tambours, etc.) ou des éléments synthétiques étranges. On reconnaît d'ailleurs clairement ici la patte du compositeur allemand, visiblement toujours aussi à l'aise dans le maniement des textures sonores et des atmosphères sombres et mystérieuses. Le score oscille ainsi entre suspense, frisson et émotion, cerné entre l'horreur et le drame, comme le rappelle « Wife Memory », qui développe une atmosphère intime plus réconfortante au piano sur fond de nappe sonore planante, ou « Life and Death », qui reprend le thème mélancolique d'Ottway à la guitare, rappelant clairement « You Are Gonna Die ». Streitenfeld creuse alors au plus profond des personnages pour illustrer leurs sentiments et leurs pensées intérieures, tout en suggérant l'idée de la vie et de la mort sur fond de quête de la survie. Les effets de contrebasson/saxophone basse ultra graves reviennent dans « Lagging Behind », apportant une couleur particulière au score, renforcé par des coups agressifs de percussions et des effets dissonants de l'orchestre qui consolident le climat horrifique du score (cf. les gargouillis aléatoires des pizzicati à la fin de « Lagging Behind »). Les attaques des loups sont les principales préoccupations du compositeur dans « Running From Wolves », morceau terrifiant d'une rare violence - annonciateur là aussi du score de « Prometheus » - dominé par des percussions barbares, des orchestrations complexes et des sonorités dissonantes. Le thème intime et mélancolique revient dans « Daughter Appears » pour évoquer l'idée des personnages cherchant à se réfugier dans leurs souvenirs d'êtres chers pour échapper à leur destinée tragique, tandis que le motif de cordes hésitantes de « Writing the Letter » revient dans le funèbre et sombre « Last Walk ». L'émotion est à son comble avec l'élégiaque et retenu « Memorial », dont le caractère poignant et pudique renforce ce sentiment de tristesse omniprésent tout au long du film, comme dans « Alpha », où règne un sentiment d'espoir qui annonce enfin une véritable libération. A l'image du film de Joe Carnahan, la partition de Marc Streitenfeld est un habile mélange entre drame et épouvante avec cette idée constante de quête de la survie et d'accomplissement intérieur. Le compositeur se montre visiblement très à l'aise dans les atmosphères sombres et les textures sonores inventives, car même si le score de « The Grey » n'a rien de follement original en soi, il n'en demeure pas moins très réussi à l'écran et redoutablement intense et immersif en terme d'écoute, tout en possédant une personnalité incontestable. Décidément, avec la réussite incontestable du récent « Prometheus » et celle de « The Grey », l'année 2012 reste exceptionnelle pour Marc Streitenfeld : à découvrir, donc !

 

Quentin Billard - Publié le 31-01-2012

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