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Basil Poledouris est à redécouvrir ! Une musique comme art de vivre ?
Etude d'un compositeur - Par François Faucon,

François Faucon - Publié le 22-10-2012
poledouris, - Basil Poledouris est à redécouvrir ! Une musique comme art de vivre ?


Basil Poledouris (1945-2006) fait partie de ces compositeurs que l'on peut facilement laisser de côté dans l'univers de la musique de film si l'on n'y prend garde. Rangé dans la catégorie des compositeurs épiques, sa filmographie n'est pas pour rien dans son relatif anonymat. Globalement, elle reste des plus décevantes et comporte une quantité considérable de navets : Lassie, Harley Davidson and the Marlboro Man, Crocodile Dunde III, Spellbinder, etc. Une carrière inégale voire « éclectique » diront certains ! On passe d'autant plus facilement à côté de Poledouris, que l'actuelle et pléthorique production cinématographique établit un turn-over impitoyable qui favorise l'oubli rapide des compositeurs d'hier... Sylvain Rivaud s'étonnait (sur Cinezik) que Poledouris ait fini sa carrière sur "Crocodile Dundee III" ! En effet, il y a de quoi être étonné, voire même outré... Néanmoins, l'écoute attentive de son œuvre permet une analyse bien différente.

Les données biographiques sur l'homme sont pour le moins difficiles à récolter. Son site internet ayant été clôturé peu après sa mort, en dehors de Cinezik qui a une biographie à lire ICI, il faut se contenter de quelques informations récoltées ça et là sur le net ; notamment sur Wikipédia (la version anglaise étant plus complète...) et dans les bulletins de la Miklos Rozsa Society. Deux influences apparaissent évidentes dans l'œuvre de Poledouris :

- celle, irréfutable, de Miklos Rozsa : compositeur de Ben Hur, de Quo Vadis et du Cid (l'âge d'or hollywoodien !) et professeur de composition. Poledouris lui doit certainement une bonne partie de la richesse d'écriture propre à ses compositions. Cette influence s'entend encore, des années plus tard, dans la musique composée pour la série TV AMERIKA (le violoncelle de 0'23 à 0'56). [En écoute Youtube]

- celle, peut-être plus difficile à discerner, de la musique grecque orthodoxe en tant que patrimoine culturel personnel. Elle se retrouve dans la partition de "Tradition of the Games" composée et interprétée pour la cérémonie d'ouverture des Jeux Olympiques de 1996 à Atlanta (et réenregistrée de façon assez insipide par l'Orchestre Philarmonique de Prague en 2008).  [En écoute Youtube

Il faudrait également se pencher sur le travail des différents orchestrateurs (profession capitale dans la réalisation des B.O.) qui ont travaillé avec lui : Greig Mac Ritchie notamment (on lui doit les orchestrations d'origine pour CONAN LE BARBARE, perdues depuis, et refaites pour le concert à Ubeda en juillet 2006... ; RED OCTOBER). Amples et d'un rare équilibre, elles intègrent avec succès les sonorités des synthétiseurs et participent pleinement à la réussite musicale. On peut regretter, parfois, le niveau plus qu'insuffisant des interprètes, notamment celui de l'orchestre de Rome pour CONAN LE BARBARE (sonorités aigres, fausses notes, etc.). Poledouris n'a jamais caché sa déception suite à cette interprétation ! Les réenregistrements récents (label Prometheus) gagnent en justesse, en équilibre et en épaisseur sonore mais perdent en flamboyance et en fougue...
Par ailleurs, la carrière de Poledouris compte peu de récompenses. Une seule à vrai dire : un Emmy Award en 1989 pour son travail sur la mini-série LONESOME DOVE.  [En écoute Youtube

En 1982, lors des Saturn Awards, CONAN LE BARBARE ne peut concurrencer le "E.T." de John Williams. Doit-on s'en plaindre, vu la qualité de l'œuvre primée cette année-là ? Tout de même... ; la richesse d'écriture de Poledouris ne semble pas avoir eu la reconnaissance à laquelle elle pouvait aspirer.
Quentin Billard a déjà chroniqué à de nombreuses reprises sur Cinezik cette richesse ; je n'y reviendrai pas ici. Sauf peut-être pour la souligner dans STARSHIP TROOPERS (piste 21, The rescue, 0'56 à 1'22). Le thème aux trombones est sous-tendu par une dynamique partie de violons qui, sur les contretemps, lui donne toute sa valeur.  [En écoute Youtube]

Mon approche, comme pour l'utopie musicale dans l'œuvre d'Ennio Morricone, se veut plus esthétique voire philosophique que technique. Car pour cela, il faudrait disposer des conducteurs d'orchestre... Ainsi, l'une des clefs essentielles pour comprendre pleinement l'œuvre de Poledouris me paraît être sa capacité à promouvoir le vivant, pris au sens philosophique de cette force indéfinissable qui pousse tout un chacun à survivre en toutes circonstances. De fait, je pose comme hypothèse que la musique de Poledouris accompagne toujours la quête ou la reconquête d'une humanité perdue, volée ou jamais trouvée. Elle est le véhicule permettant à l'existence de vaincre les difficultés voire le cynisme du quotidien (en la matière, STARSHIP TROOPERS est un modèle du genre !). Si, dans certains films, l'existence est une absurdité dépourvue de valeur intrinsèque, la B.O. de Poledouris incarne la certitude qu'il faut malgré tout la vivre, lui donner un sens et redresser la tête face à l'adversité. La musique célèbre la victoire face à un destin funeste. Elle sert tour à tour à magnifier les étapes-combats qui mènent jusqu'à cette victoire ou à adoucir la violence de ces mêmes étapes.

Pour reprendre l'expression d'Alexandre Poncet (Article ICI), la musique de Poledouris est « le cœur des hommes », par nature si difficile à circonscrire. Quoi de mieux pour comprendre le parcours de Conan et les aspirations de son cœur, que de fermer les yeux et de l'écouter relever la tête après avoir si longtemps poussé la roue de son esclavage ? Mais l'une des qualités essentielles d'une musique de film n'est-elle pas de pouvoir s'écouter indépendamment de l'image ? de prendre son autonomie en tant qu'ouvrage d'art à part entière, en dehors de toute référence au film ?
Tout homme trouve ainsi matière à son humanisation, à sa rédemption, à sa libération et à son dépassement dans et par la musique de Poledouris. Est-ce le surhomme de Nietzsche ? Peut-être. Sinon pourquoi le deviner dans CHERRY 2000 (2'30-2'36) en paraphrasant les principaux accords de Ainsi parlait Zarathoustra de Strauss ? [En écoute Youtube]  

Certes, la juxtaposition d'une œuvre majeure du répertoire classique et de la littérature mondiale avec le navet sans talent réalisé par Steven De Jarnatt en 1987 a de quoi dérouter... Mais, il faut s'y résoudre, cela semble faire partie intégrante de l'univers de Poledouris.
Trois exemples viennent corroborer cette hypothèse pour une libération de l'humanité qui sommeille en l'homme via la musique :

- "Riders of Doom" dans CONAN LE BARBARE. Le chef-d'œuvre de Poledouris. Peut-être influencée par l'œuvre païenne de Carl Orff, Carmina Burana (certains parlent aussi de l'influence du Quo Vadis de Rozsa), cette marche époustouflante et délirante s'accomplit au son des trompettes. Sans le savoir, le destin de Conan est en marche dans les sabots des hommes de Thulsa Doom. Ces derniers vont métamorphoser un enfant en Conan : un homme en quête de vengeance, de grandeur, de gloire et surtout de lui-même, de sens à son existence. Ce n'est pas le métal qui compte mais la chair qui palpite et qui anime l'épée... [En écoute Youtube

- "Home" dans ROBOCOP (piste 5). La torture intérieure de l'ex-officier Murphy est rendue patente par la B.O. Une composition qui alterne des passages dramatiques propre à la situation de l' « homme-machine » avec d'autres très doux en contrepoint de la violence bestiale et cynique du film de Verhoeven. Sous la carapace de métal, l'esprit de l'homme en lambeaux se souvient du temps révolu où il était entouré d'êtres aux cœurs aimants. Il se cherche aussi une raison d'être par-delà l'implacable justice qu'il incarne désormais. [En écoute Youtube

- LES MISÉRABLES. L'autre chef-d'œuvre de ce compositeur, ignoré du grand public et qui doit être écouté pour sa seule et absolue beauté. Une musique qui incarne à la perfection l'humanité des protagonistes : celle que Jean Valjean, suivant sa conscience, souhaite conquérir pour amender l'ancien forçat ; celle qui manque à Javert et qu'il obtiendra au prix de sa propre vie. [En écoute Youtube

On retrouve la trace, moins évidente, de ce combat dans des B.O. moins prestigieuses (pour des films qui le sont tout autant) : THE JUNGLE BOOK, QUIGLEY DOWN UNDER (piste 8 : The Attack, mise en danger de la vie du héros pour sauver celle des aborigènes), FOR LOVE OF THE GAME, SAUVEZ WILLY.
Même les textes de certaines compositions semblent aller dans le sens de cette quête d'humanité dont je parlais.
A LA POURSUITE D'OCTOBRE ROUGE (les paroles de l'Hymne d'ouverture sont du compositeur) : dans une approche très manichéenne, des soviétiques à bord d'un sous-marin nucléaire chantent la nostalgie de la Mère Patrie alors que leur commandant tente de lui échapper afin de trouver sa liberté aux Etats-Unis.
« Froid, dur, vide.
La lumière qui m'a quitté,
Comment pourrai-je savoir que vous alliez mourir ?
Adieu encore, notre chère terre.
Trop dur pour nous d'imaginer que c'est réel et non un rêve.
Mère Patrie, maison d'origine,
Adieu, Mère Patrie.
En avant, la mer nous attend.
L'immensité de la mer nous appelle, ainsi que les marées !
Salut à nos pères et ancêtres.
Nous sommes fidèles à l'héritage du passé.
Maintenant, rien ne peut arrêter
La marche victorieuse de notre Mère patrie ; etc. »

CONAN LE BARBARE :
« Des épées, nous cherchons des épées dont certaines seraient sauvages
Nous, rois de l'acier, serviteurs de Doom
Adieu, ciel ; adieu, terre ; adieu, neige ; nous mourons
Adieu, serviteurs de Doom, nous mourons. »

De ces combats à la limite de l'absurde sortiront des hommes libres et aptes à bâtir leur destin, fusse au prix du sang et de leur propre perte ! Mais n'est-ce pas ce prix à payer qui nourrit la musique de Poledouris ?
Mais alors, comment expliquer qu'une telle puissance musicale, qu'un tel souffle épique accompagne une filmographie aussi approximative. Compositeur trop discret ou effectivement inégal dans ses inspirations ? Homme honnête travaillant sur tous les films qu'on lui propose ? Combat musical à chercher dans sa propre lutte face à la maladie (il meurt d'un cancer en octobre 2006) ? A moins que le principal élément de réponse vienne de ce que tout le monde ne peut pas rencontrer Alfred Hitchcock (Bernard Hermann) ou Steven Spielberg (John Williams)... Verhoeven et Millius ont permis à Poledouris « faire carrière » mais visiblement pas à la hauteur de son talent ! Cependant, il faut également reconnaître que Poledouris manque de discipline dans la structure générale de ses compositions, laquelle n'est pas toujours évidente et tend à partir dans tous les sens. Cette faiblesse, difficile à repérer, est compensée par un temps musical qui, dans une B.O., reste très court et ne permet pas toujours d'élaborer des structures complexes. Les faiblesses du compositeur en sont d'autant plus « invisibles »...
Quoiqu'il en soit, Poledouris a composé des œuvres exceptionnelles perdues dans un océan de productions insatisfaisantes. Elles sont à découvrir et à réécouter jusqu'à l'overdose pour leur beauté et leur capacité à évoquer l'immortel « cœur des hommes ».

 

François Faucon - Publié le 22-10-2012

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