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Interview / Cannes 2021 : Les frères Larrieu & Dominique A pour la comédie musicale TRALALA

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Propos recueillis à Cannes par Benoit Basirico - Publié le 17-07-2021




[Cannes 2021 - Hors Compétition] Dans cette comédie musicale des frères Arnaud et Jean-Marie Larrieu chaque personnage est associé à un chanteur-compositeur : Philippe Katerine (pour le personnage principal de Mathieu Amalric, Tralala), Jeanne Cherhal (Mélanie Thierry), Etienne Daho (Jalil Lespert), Dominique A (Josiane balasko), Sein . (des jeunes rappeurs), et Bertrand Belin pour son propre rôle. Renaud Létang s'est chargé des arrangements et de musiques additionnelles pour l'unité de l'ensemble.

Cinezik : Ce film s'inscrit dans le cadre d'un appel à projets du CNC dédié aux comédies musicales. Est-ce que l'idée du film existait déjà auparavant, ou avez- vous profité de cette occasion pour l'inventer ?

Arnaud Larrieu : La comédie musicale était profondément ancrée en nous depuis longtemps, depuis "Un homme un vrai" où on avait déjà fait chanter Mathieu Amalric.

Jean-Marie Larrieu : Le producteur nous a encouragé à travailler cette idée de comédie musicale. On avait commencé à l'écrire. Puis ensuite il y a eu l'appel du CNC qui a accéléré le travail. C'était pour nous un encouragement d'avoir obtenu cette aide. Mais ce n'est pas cela qui a déterminé l'idée.

A.L : Ce producteur nous a incité à aller dans cette direction, mais c'est très rare chez les producteurs. La comédie musicale leur fait peur en général. Ce qui fait très peur dans ce genre là financièrement c'est que ça peut exploser les budgets, il n'y a pas de limites dans la conception, comme un film de guerre d'ailleurs. Notre idée était d'essayer de montrer comment la comédie musicale pouvait naître dans une fiction. Pourquoi les gens se mettaient à chanter...

JM.L : On savait qu'on n'allait pas avoir des moyens énormes, ce qui coûte cher généralement c'est la chorégraphie. Certes on chante dans ce type de films, mais on s'aperçoit très vite que chanter devant une caméra ne suffit pas, il faut qu'il y ait des mouvements autour, la chorégraphie, ce qui est cher dans le sens où il faut des danseurs, et du temps. On a cherché un certain réalisme pour questionner ce que représente la comédie musicale dans notre vie.

Votre comédie musicale est à la fois réaliste, avec des personnages de musiciens, et dans le merveilleux, l'irréel...

JM.L : Ce genre, c'est très souvent les deux à la fois, ce sont souvent des personnages liés au spectacle, qui essayent de monter un spectacle, une histoire de ratage ou de réussite. On s'est souvent demandé si notre film allait être une success story. Ce qui était le cas dans le premier scénario. Mais on n'en était pas très content.

A.L : On entend par là que ce chanteur (Tralala / Mathieu Amalric) qui est quasiment à la rue se fait prendre pour un autre et devient réellement un chanteur. Il trouve son public. Un chanteur à la rue c'est quelque part un chanteur qui n'a pas trouvé son public. On s'est retrouvé avec Mathieu Amalric qui n'était pas chanteur, face à Bertrand Belin qui joue son frère et qui est un chanteur qui a très peu joué l'acteur. Ils échangent un peu leur rôle. C'était l'idée de l'imposteur qui allait révéler celui qui était vraiment chanteur. C'est Bertrand Belin qui au final devient vraiment le chanteur. Tout était basé sur cette phrase de Philippe Katerine : "Surtout ne soyez pas vous-même". Et au final ils deviennent vraiment eux-mêmes à la fin.

La place de la chanson dans votre cinéma n'est pas une nouveauté, il y a comme une continuité, même si là c'était sur tout un film. Avez-vous quand même pensé à une rupture dans votre cinéma ?

A.L : La vraie nouveauté était de faire chanter des comédiens. On l'avait un peu fait avec Mathieu Amalric mais là ce sont tous les comédiens et tous les personnages. D'où l'idée de rencontrer des auteurs, on tenait à ce que chaque personnage ait son chanteur-compositeur. Ça faisait peur aux gens qui imaginaient des choses trop diverses ou trop calibrées (celui-ci serait rock, celui-ci serait romantique...). Et bizarrement on n'était pas inquiets de cela, entre autre par le choix des auteurs qui ont un lien de famille entre eux. Et il y avait Renaud Letang qui a harmonisé et arrangé tout cela.

JM.L : Notre rapport à la musique, on l'a depuis longtemps car même dans "Peindre ou faire l'amour" il y avait une chanson de Brel, sans que nous soyons d'ailleurs des fans de Brel (parfois dans un film il n'est pas question de forcément exposer ses goûts). Il y avait donc des chansons pour en tirer des émotions. On appelle cela entre nous les "ambiances émotionnelles atmosphériques". Des personnages se retrouvent à traverser des zones de lyrisme, d'exaltation, d'émotion. Et ici ils les portent eux-mêmes puisqu'ils les chantent. Le personnage de Tralala (Amalric) chante lui-même mais reçoit en retour une vague d'émotions des personnes qu'il rencontre. Dès que la musique apparaît dans un de nos films, elle est toujours une zone à traverser, comme un nuage mélodique.

A.L : Pour les chansons des "Derniers Jours du monde" (2009), on a utilisé toutes les bandes sur lesquelles Léo Ferré chantait à la fin de sa vie. Il était seul sur scène. On a récupéré toutes ces bandes sans la voix. C'était uniquement pour sa musique, sauf la chanson "Ton style" qu'on a mis à la fin.

JM.L : On peut avouer que quand on était adolescents, nos premières expériences de cinéma étaient de sonoriser les films de notre grand-père. Avec les Pink Floyd... tout ce qu'on avait sous la main. Ce sont des films de famille tournés en montagne.

A.L : On les a sonorisés avec la musique de nos parents, ce qu'ils écoutaient. On mettait les Pink Floyd sur les images du grand-père en montagne. On a commencé par du montage pour faire rencontrer la musique et des images. Par la magie de la musique, notre grand-mère devenait Grace Kelly.

Pour Tralala", il ne s'agit pas d'ajouter une musique à des images, les chansons étaient antérieures au tournage ?

JM.L : Effectivement. Mais on ne s'est pas non plus privés d'ajouter des chansons qui nous plaisaient, de les utiliser dans le film, par exemple "Le mot juste" de Bertrand Belin, qu'on a utilisé un peu comme s'il l'avait écrite pour le film. Le scénario s'est adapté à la chanson. "On connaît la chanson" d'Alain Resnais nous a aussi pas mal influencé, à la différence que c'était l'art de la citation, alors que nous on rentre plus dans l'émotion de quelques chansons, sans s'interdire de naviguer dans les chansons.

Comment s'est déroulée la collaboration avec les différents musiciens-chanteurs du film. Ils avaient le scénario, les dialogues des comédiens étaient-ils la base du texte pour les chansons ?

A.L : On a envoyé notre scénario de 90 pages aux chanteurs pour qu'ils aient l'ambiance du film. Et chacun en a eu des lectures très différentes.

Dominique A : J'ai horreur de lire des scénarios. Je n'en ai pas beaucoup lu dans ma vie, j'ai horreur de cela. Malgré tout, le scénario donne une idée assez juste du film. C'était déjà très précis.

A.L : Pour le texte des chansons, on misait un peu sur les auteurs. Mais eux misaient un peu sur nous. Donc au final on s'est mis nous-mêmes à écrire des chansons d'une manière très décontractée.

JM.L : Chacun a procédé de manière différente. Par exemple Étienne Daho se donnait comme consigne de ne pas bouger une virgule du texte. Il était déjà très écrit, en rime, dans l'esprit un peu de Jacques Demy. Il a travaillé dans la démarche de faire une mélodie à partir de ce texte. C'était un exercice pas évident pour lui. C'était de la mathématique il me disait.
C'était l'inverse pour Dominique A. La chanson n'était pas vraiment là. Et Dominique s'en est emparé. Quand les mélodies arrivent tout d'un coup, on va très très loin dans le film, grâce aux chansons.

Dominique, d'où est venu votre inspiration pour cette chanson qui correspond à ce personnage de Josiane Balasko dans le film.

D.A : Il y a deux chansons attribuées à Josiane dont une est préexistante, "La splendeur", pour laquelle Arnaud et Jean-Marie ont pioché dans un de mes disques. Donc j'ai écrit une chanson pour le film. Dans le scénario, il y avait des éléments de dramaturgie et scénaristique qu'il fallait injecter dans le texte. J'aime bien avoir un cahier des charges. Quand Josiane Balasko croit avoir retrouvé son fils, c'est un moment d'épiphanie, de joie et de lyrisme. Il fallait que la chanson fasse avancer l'histoire, qu'elle s'inscrive dans la narration. Donc je me suis basé sur quelques phrases que j'ai conservées et j'ai brodé autour pour essayer d'apporter de l'ampleur au texte. Elle a été ensuite écrite en deux heures. Renault Letang s'est chargé des arrangements, ce qui donne un côté très onirique à la chanson.

Quand vous avez écrit votre chanson, saviez-vous qu'elle allait être interprétée par une non chanteuse, une actrice ? Est-ce que vous aviez déjà écrit pour des acteurs auparavant, est-ce que cette situation a influencé votre travail pour que la chanson puisse être interprétée, qu'elle ne soit pas trop complexe pour Josiane Balasko ?

Dominique A : J'ai pu écrire pour Jeanne Balibar, mais qui a véritablement une posture de chanteuse. Mais sinon je ne m'étais jamais livré à cet exercice, surtout pour des voix qui ont une telle incarnation, une telle image populaire, qui correspondent à quelque chose d'un inconscient collectif, c'est d'autant plus jouissif, car on imagine ce que l'on peut apporter de neuf de façon épisodique, le temps d'une chanson, à leur parcours.

Vous avez travaillé avec elle pour cette chanson ?

D.A : Non, je l'ai rencontrée pour la première fois lors de la première du film à Paris. J'avais eu bien sûr des maquettes avec sa voix.

Vous avez fait la musique de quelques films, un documentaire et une fiction. Est-ce que l'exercice de faire de la musique de film, vous considérez l'avoir déjà pratiqué, ou vous restez dans le domaine de la chanson ?

D.A : Je ne me sens pas légitime du tout là-dedans. Pour faire de la musique de film, il faut des connaissances musicales que je n'ai pas. J'ai le sens mélodique, j'ai une paire d'oreilles qui fonctionne, mais la chanson demeure mon terrain. Quand j'ai fait des musiques de films instrumentales, j'ai toujours senti une forme d'imposture. Et en plus pour des résultats pas très enthousiasmants. Je pense que je ne suis pas fait pour ça. Je suis plus fait pour travailler le texte ou un rapport entre texte et musique pour cet art merveilleux qu'est la chanson. C'est dans ce cadre là que je m'épanouis.

Dernière question pour les réalisateurs, vous avez toujours travaillé avec des artistes de la scène, que ce soit de la chanson ou du rock, pourquoi ce choix ?

A.L : Au fond, ce qu'on appelle un compositeur de musique de film, ce n'est pas notre tasse de thé. Il y a un peu le côté du Dieu qui descend sur terre. Pourquoi cette personne tout d'un coup aurait un pouvoir particulier. On a un rapport fort à la musique, c'est quelque chose qui a toujours habité nos vies, donc quelqu'un qui dirait avoir la compétence de savoir ce qu'il faut pour le film, ça ne nous convient pas. Ce sont surtout des rencontres, avec Caravaggio, Nicolas Repac... C'est comme de choisir un comédien, la musique va apporter quelque chose au film sans être surplombante.

JM.L : Et puis ce sont aussi des personnes vierges de cinéma, cela donne un rapport très direct à ce qu'ils produisent, et on n'est pas embêtés de pouvoir déplacer leur musique, quand ils ont fait quelque chose pour un endroit et qu'on le met ailleurs. Cela se passe beaucoup mieux quand ils ne sont pas compositeurs de musique de film.

A.L : L'idée est de créer une troisième émotion, d'associer une musique à un moment, à une séquence. Cette émotion, c'est bien que ce ne soit pas la nôtre, mais que ce soit quelqu'un qui la porte. On a envie que pour chaque film ce soit différent, au gré des rencontres.

 

Propos recueillis à Cannes par Benoit Basirico

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