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LAWRENCE D'ARABIE (Maurice Jarre)



JULIEN MAZAUDIER - Publié le 07-05-2008




Avant de faire appel à Jarre, David Lean et le producteur Sam Spiegel avaient envisagés d'autres compositeurs tels que Malcolm Arnold et William Walton qui se désistèrent, trouvant les rushs relativement médiocres... C'est après avoir vu Les Dimanches de Ville-d'Avray de Serge Bourguignon, un film français qui remporta un succès important aux Etats-Unis, que Sam Spiegel séduit par la musique de Jarre (pourtant relativement discrète) fit venir le compositeur à Londres pour qu'il compose la musique du générique et travaille à l'orchestration. Aram Khatchaturian devait composer la partie arabe et Benjamin Britten, la partie anglaise. Mais le premier ne pouvait pas quitter la Russie et le second réclamait un an pour composer la musique. Jarre dut alors composer l'intégralité de la partition en un temps record de six semaines. Pendant une semaine, Maurice Jarre visionna les 40 heures de rushs qui contenaient principalement les plans tournés dans le désert de Jordanie.

« Pour Lawrence d'Arabie, on m'a donné six semaines pour écrire deux heures de musique. Pour y arriver, j'ai dû travailler cinq heures, dormir vingt minutes et retravailler cinq heures, cela vingt-quatre heures sur vingt-quatre. » (Maurice Jarre)

En 1916, la première Guerre mondiale fait rage en Europe. Le lieutenant Lawrence est chargé par les anglais de contacter les tribus arabes pour les pousser à lutter contre l'occupant Turc. Lawrence s'adapte très vite aux coutumes des bédouins et conquiert la ville Turque d'Aqaba, réputée imprenable. Il promet aux arabes leur indépendance mais l'empire britannique ne le voit pas de cet oeil.

MONTAGE ET SYNCHRONISATION

David Lean avait une idée très précise du rôle de la musique. Il s'en servait beaucoup sur les tournages pour plonger les acteurs dans l'atmosphère du film. Lui même en écoutait beaucoup. Du jazz en particulier comme Ella Fitzgerald, Charlie Parker ou Louis Armstrong. Au niveau de la narration il lui fut souvent reproché d'utiliser les vieilles techniques traditionnelles. A la même époque les réalisateurs du courant réaliste comme Lindsay Anderson ou Karel Reisz proposaient une méthode de tournage audacieuse à l'opposé de la tendance académique des grosses productions britanniques. Mais Lean, sur les conseils de sa monteuse Anne Coates va s'intéresser à certaines méthodes du cinéma de la Nouvelle Vague et va apporter beaucoup d'innovation dans la conception sonore de ses films. Sur certaines scènes de Lawrence d'Arabie, le son de la séquence qui suit se trouve déjà sur le plan d'avant . Dans un raccord désormais célèbre, Peter O'Toole, avant de partir pour l'Arabie souffle sur une allumette enflammée et on peut entendre le son se prolongeait sur le plan d'après avant que ne débute le thème musical de Lawrence d'Arabie.

La musique du film comprend une centaine de musiciens enregistrée par le London Philharmonic Orchestra. Pour pouvoir obtenir une subvention du gouvernement anglais, Lean devait faire appel à Sir Adrian Boult pour diriger l'orchestre. Mais celui ci ne connaissait absolument rien au minutage précis qu'exigeait la musique de film. Il resta perplexe lorsque Jarre lui demanda de diriger l'orchestre tout en respectant le synchronisme des images. Finalement, Jarre finira par orchestrer lui même la partition mais le nom d'Adrian Boult apparaît au générique alors qu'il n'a dirigé aucune note de la musique de Lawrence d'Arabie !

Le film, d'une durée avoisinant les quatre heures possède une véritable dimension d'opéra et comprend une ouverture, un entr'acte et une fin, sans titre ni illustration. Durant l'ouverture on entend seulement le rythme frénétique des timbales et les harmonies arabisantes du thème principal qui résonnent dans l'obscurité. Parmi l'orchestre on trouve cinq percussionnistes et un timbalier mais aucun instrument arabe. Pendant l'ouverture, le thème de Lawrence est combiné avec une série de motifs orientaux et britanniques. On trouve également un arrangement de la marche The Voice of the Guns de Kenneth Alford. Cette combinaison de deux entités musicales différentes permet de mieux définir la personnalité complexe du personnage partagé entre deux formes de cultures radicalement opposés. L'Angleterre, sa terre natale et l'Arabie.

LE SILENCE

Plus que la musique c'est surtout la rareté des dialogues et l'importance accordé au son qui est importante. David lui même disait : "Utilisé trop souvent pour expliquer l'émotion, le dialogue déprécie l'émotion." Sur les plateaux de tournages le réalisateur était lui-même peu bavard. Pendant le cadrage, sa concentration était telle qu'il semblait à peine conscient des gens qui l'entouraient. "Si j'ai l'air d'être dans un autre monde quand des amis ou des membres de l'équipe me parlent, c'est parce que je n'ai pas décidé de l'agencement d'une scène. On pense souvent que je suis grossier alors qu'en réalité je suis en pleine confusion mentale".
Dans la séquence du puit où Ali (Omar Sharif) apparaît au lointain comme un mirage il n'y a ni musique ni dialogue seulement le flip flop lointain des pas du cheval qui se rapprochent insensiblement, ensuite un coup de fusil vient rompre le silence. "Je fais très attention à la bande son, car elle a presque autant d'importance que les images", explique David. "Par exemple, quand Omar Sharif sort du mirage, Win Ryder, le preneur de son, fit entendre le pas d'un chameau, pad, pad, pad. Ce n'est pas vraiment un son, mais cela ajoute au silence du désert qui prend alors toute sa dimension".

L'ORCHESTRATION

Jarre avait déjà eut l'opportunité d'étudier la musique arabe au Conservatoire National de Musique à Paris. Ce qui a réellement intéressé Lean c'est l'approche iconoclaste par laquelle le français a abordé l'orchestration du film. Les compositeurs de films Hollywoodiens de l'époque tels que Erich Von Korngold ou Bronislau kaper utilisent un langage musical souvent lié au romantisme du XIXe siècle. Maurice Jarre au contraire essaye de faire ressortir le timbre insolite de certains instruments comme la cithare, les instruments de musiques ethniques ou les effets électroniques de l'Onde Martenot. Si certains passages, comme le thème de Lawrence et les sections tapageuses des mélodies arabes sont ouvertement d'esprit symphonique, d'autres parties, sont beaucoup plus discrètes et recherchées. Notamment la scène nocturne entre Lawrence et son guide où l'on peut entendre une flûte Debussyste ainsi que la fantastique bande son qui accompagne la traversée de Lawrence avec les guerriers du Prince Faycal dans le désert du Nefoud.

Sur cette séquence clé, Jarre évite l'emphase orchestrale et déploie des petites sections de tambours, percussions et jeux de timbales qui viennent ponctuer la marche. L'atmosphère inquiétante du désert est particulièrement bien rendue durant la marche du soldat Kassim qui, tombé de dromadaire essaye de rejoindre la troupe. La musique acquiert une véritable dimension cosmique par le son irréel de l'Onde Martenot qui accompagne les moments où le soleil se lève et irradie de sa lumière aveuglante les paysages désertiques. Préoccupé avant tout par la singularité de la couleur instrumentale, l'orchestration de Jarre peut facilement s'apparenter au langage polyphonique des compositeurs du "Groupe des six" et aux recherches sonores de musiciens plus contemporains comme Edgar Varèse ou Olivier Messiaen. Mais dans sa musique, Jarre s'inspire également de thèmes populaires et plus facilement mémorisables. Lorsque Lawrence ramène victorieusement Kassim au camp de Sherif Ali Ibn, la musique qui l'accompagne est le thème héroïque de Lawrence, et juste après on peut reconnaître les premières mesures de la célèbre comptine « Maman les p'tits bateaux ».

Sur l'enregistrement édité par "Digital Film Scores" on trouve des morceaux non présent dans le film et sur le disque original comme Sinai Desert, une superbe pièce interprétée par l'orchestre philharmonique et une section d'instruments électroniques où l'on distingue en avant plan l'Onde Martenot. En écoutant la bande son intégrale, on se rend compte que les extraits où l'onde est la plus marquante ne se retrouvent pas dans le film. David Lean et les producteurs ont peut-être eus peur que les gens ne fassent des comparaisons déplacés avec Planète Interdite, un film de science-fiction réalisé en 1956 qui comprend lui aussi des séquences désertiques et une musique entièrement électronique!

La réussite de Lawrence d'Arabie fut telle que Fred Zinnemann proposa un jour, en guise de plaisanterie, d'interdire à David de mettre un autre film en scène car il avait déprimé tous les autres réalisateurs!

JULIEN MAZAUDIER

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